EDITO - Les prêtres sots de la croissance morte

Durée de lecture : 5 minutes

1er septembre 2014 / Hervé Kempf (Reporterre)


Vous avez peut-être loupé quelques épisodes de la comédie contemporaine, cet été. L’un d’entre eux a commencé par un vent de panique, chez les « responsables », quand ils ont appris que la croissance du produit intérieur brut français serait inférieure à 1 %. « Caramba, encore raté ! ».

Car pour un « responsable », s’il n’y pas de croissance, la catastrophe est à la porte. La panique conduisait à une crise nerveuse, le ministre de l’Economie Arnaud Montebourg stigmatisant en public la politique économique du gouvernement auquel il appartenait. Il était limogé le lendemain par un Manuel Valls plus mâchoires serrées que jamais, le nouveau ministre désigné étant un pur jus du dogme néo-libéral, passé par l’école du groupe Bilderberg, et par la banque Rotshild, Emmanuel Macron.

Mais la passe d’arme entre les deux courants du PS ne remet rien de fondamental en cause. Ils ne cherchent qu’à accroître la croissance, seule solution à leurs yeux pour résoudre la question du chômage. Mais l’un, Montebourg, veut recourir à la vieille méthode keynésienne, l’autre, le couple Valls-Hollande, compte sans barguigner sur le dogme néo-libéral qu’il partage avec l’UMP et le centre.

Leurs effets de manche ne suffisent cependant plus à cacher la poussière rancie de leur pensée dépassée. C’est aussi que l’invocation soir et matin par l’ensemble des « responsables », économistes patentés et journalistes serviles, du « retour de la croissance » vise à dissimuler le sens actuel du dogme : la fonction de la croissance est devenue de rendre insensible l’extraordinaire inégalité de revenus et de patrimoines qui caractérise les économies européennes et nord-américaines. Si la croissance du revenu est de 1 ou 2 %, le niveau de vie s’améliore, et les ménages prêtent peu attention au fait qu’en haut, les super-riches voient augmenter les leurs de 5 % ou plus. Dès que la croissance s’évapore, la réalité de la spoliation collective apparait.

Ce fait est apparu clairement avec la parution d’une nouvelle vite oubliée : alors que la croissance en Europe est atone, les grandes firmes européennes ont distribué début 2013 des dividendes en hausse de 18 % à leurs actionnaires. On ne saurait mieux démontrer que tout le système économique est organisé dans l’intérêt des détenteurs de capital.

- Etude (en anglais) à télécharger :

Bien sûr, les Valls, Montebourg, Macron et autres prêtres de la croissance ne diront jamais que leur obsession vise à maintenir un ordre social injuste. Officiellement, il s’agit d’augmenter les recettes de l’Etat pour rembourser une dette dont le montant est devenu, il est vrai, insupportable. Mais ils oublient soigneusement de dire que plus de la moitié de la dette publique découle des cadeaux fiscaux qui ont justement permis l’augmentation des inégalités.

Les zélateurs de la croissance évoqueront aussi, à l’occasion, les exemples des Etats-Unis et de la Chine (car ils en sont encore à s’extasier des taux insupportables de croissance de ce pays, une croissance qui a entraîné le désastre écologique le plus rapide que la Terre ait jamais connu). En oubliant que l’essor actuel des Etats-Unis repose essentiellement sur une énergie peu chère obtenu au prix de destructions environnementales majeures (gaz de schiste et sables bitumineux), et que la croissance chinoise à plus de 7 % tient maintenant à des artifices de spéculation et de création monétaire insupportables durablement.

Dans l’esprit sclérosé des « responsables », de vagues doutes s’insinuent cependant. En juin est paru un rapport sur La France dans dix ans. Coordonné par Jean Pisani-Ferry - un économiste standard aussi plat que les autres -, et commandé par François Hollande, il prétendait être à celui-ci ce que le rapport Attali sur la croissance (dont Emmanuel Macron avait été rapporteur) avait été à Sarkozy. Mais alors que le rapport Attali était un hymne délirant à la hausse du PIB, celui du Pisani-Ferry opère un constat de bon sens : la croissance ne fait plus rêver que les financiers et les domestiques de l’oligarchie.

« Faut-il tout sacrifier à la croissance, ou en faire son deuil ? Faut-il travailler plus, ou tenter de vivre mieux avec moins ? Faut-il nous consacrer principalement à retrouver le secret de l’expansion économique, ou à améliorer la qualité de notre travail, de notre consommation et de notre mode de vie ? Faut-il concentrer les efforts sur les pôles de dynamisme technique et économique, ou nous soucier d’abord de répartir également les ressources sur le territoire ? Ce débat court depuis plusieurs années maintenant, il ne peut plus être ignoré. », écrivait-il (p. 72).

Allant même jusqu’à exprimer un désarroi déchirant : « La croissance est en panne. Nous ne savons plus s’il faut œuvrer à son retour ou nous passer d’elle » (p. 69).

Les rapporteurs revenaient cependant vite dans les clous, et tout le rapport est orienté sur l’analyse des moyens de faire revenir la hausse salvatrice du PIB.

Mais ce changement de ton signifie que le doute s’insinue chez les « responsables ». Ils ne vont pas changer leur politique, mais ils sont moins sûrs d’eux.

Cela ne peut donner que plus de force à ceux qui, patiemment, élaborent les recettes d’une économie alternative, d’une économie écologique, c’est-à-dire visant à réduire l’empreinte écologique de l’activité humaine tout en assurant dans la justice la dignité de chaque être humain et son épanouissement. Ils se réunissent cette semaine à Leipzig, en Allemagne, pour Degrowth 2014, « Décroissance 2014 ». Reporterre y sera et vous le racontera.

Mais il faudra plus que des conférences. Il faudra aussi que les économistes hors du dogme néo-libéral et croissanciste parviennent à travailler ensemble afin de préciser cette économie écologique dont nous avons le plus urgent besoin. Il ne suffit plus de stigmatiser les prêtres sots de la croissance morte, et de raconter jour après jour les turpitudes de l’oligarchie. Les alternatifs sont aussi responsables : s’ils ne parviennent pas à coopérer, à faire alliance, à réfléchir ensemble, ils portent une responsabilité aussi lourde dans le désastre en cours que les servants fatigués d’un tabou dépassé.


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Source : Hervé Kempf pour Reporterre.

Image : Retour en Egypte

Lire aussi : « Il faut renoncer à la croissance économique », la nouvelle doctrine d’Attac.


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