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EXCLUSIF - À Bure, dans un arbre du bois Lejuc, que les militants ont ré-occupé : récit en images

24 février 2018 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Vendredi matin, une action de ré-occupation du bois Lejuc a été lancée par plusieurs opposants au projet Cigéo. Une journaliste de Reporterre y était sur place et raconte cette journée arboricole. Samedi matin, les gendarmes encerclent le hêtre occupé.

  • Bure (Meuse), reportage

2 h 00 - Nous partons au cœur de la nuit glaciale en voiture. Nous parcourons les petites routes de la Meuse pendant un long moment avant de nous engager dans un chemin de terre battue. La forêt succède aux champs, le sentier devient de plus en plus caillouteux. Nous laissons le véhicule dans un recoin du bosquet, puis commençons une longue marche à travers les arbres et les fourrés. Tout se passe dans le silence et dans l’obscurité la plus totale. Nos guides connaissent la forêt comme leur poche et avancent sans difficulté. Pour ma part, je dois me concentrer afin d’éviter souche et branchages. Nous passons un ruisseau, pieds nus dans l’eau gelée, l’oreille aux aguets. Mais il n’y a aucun signe de présence humaine. Je perds le fil du temps. Nous parvenons finalement au pied d’un grand hêtre de plus de 20 mètres de hauteur. Là-haut, une plate-forme : notre nid. Des cordes pendent de part et d’autre de l’arbre. Nos guides grimpent rapidement et commencent à hisser couvertures et victuailles. Puis, c’est notre tour. Une fois harnachée, je commence l’ascension. C’est dur ! Mais la vue, une fois arrivée, vaut la chandelle.

4 h 00 - Le ciel étoilé, la canopée bruissant doucement sous le vent, le léger tangage de la plate-forme et la tisane chaude. Il est à ce moment autour de 4 h du matin. Commence alors une nuit courte, emmitouflés dans les couvertures. Nous voyons régulièrement des lumières passer à quelques centaines de mètres. Vigiles ou gendarmes, nous ne le saurons pas.

06 h 00 -Nous avons assisté au lever du soleil. Le ciel s’est levé sous la canopée. On entend des oiseaux, et dans le lointain, des bulldozers.

Toutes les cabanes n’ont pas été détruites, la Communale est toujours en place. Nous sommes dans une autre cabane intacte. Il fait très froid. Je suis en compagnie de deux habitants du bois, et de la journaliste indépendante Isabelle Masson-Loodts.

08 h 00 - En ce vendredi matin, une action de ré-occupation du bois Lejuc a commencé par plusieurs militants. Afin de témoigner, je suis dans un grand hêtre, avec deux d’entre eux et une journaliste belge. Le message des activistes : « Nous ne lâchons rien et continuons à défendre la forêt. Hier, c’était une opération de communication du gouvernement. »

Un froid de canard et un thermos... d’eau chaude. Lorène Lavocat à droite.
Au réveil, pas de café fumant, car le liquide a glacé dans la casserole, mais une tisane chaude et des petits gâteaux.
Vers 9h, un petit groupe de hiboux apporte victuailles et couvertures à la plate-forme. Ils sont venus avecune banderole affichant « Alors il fait froid dans le bois ? », clin d’œil d’encouragement à ceux qui ont passé la nuit dans les arbres.

10 h 54 - On est toujours en haut de la plate-forme. On n’a pas vu de policiers, mais un hélicoptère tourne en permanence autour de nous. On a vu passer d’autres opposants, donc à priori, il y a du monde dans le bois, mais du haut de l’arbre, il n’est pas possible de savoir combien. D’autres arbres seraient occupés. Tous les accès empruntés par les gens qui vivent dans le bois depuis un an ne sont pas connus des forces de l’ordre. On nous a même apporté des couvertures, de la nourriture, de l’eau.

Depuis la plate-forme, on aperçoit la canopée du bois Lejuc. Les mésanges viennent souvent se poser sur les palettes. La forêt résonne des gazouillis des oiseaux... et du vrombissement du bulldozer occupé à dégager les routes des chicanes.
Fil Twitter, réponses aux médias... dans la matinée, la plate-forme se transforme en salle de presse arboricole. Ma mission et celle d’Isabelle : informer.

11 h 59 - Un nouveau groupe est arrivé en bas de l’arbre, je pense qu’il s’agit de journalistes. Il y a une demi-heure, nous avons échangé des cris avec d’autres cabanes - ce qui indique que d’autres cabanes du bois sont occupées. Ces cris provenaient de trois directions différentes. Nous savons que des gendarmes sont présents dans le bois parce que nous avons vu des opposants passer en courant, qui nous l’ont appris. Mais nous n’avons pas vu les gendarmes passer après eux.

Tout au long de la journée, des groupes passent - militants, journalistes - et s’arrêtent au pied du hêtre pour donner et prendre des nouvelles. Pour communiquer à près de 20 m de hauteur avec ceux du bas, il faut articuler et parler lentement.

« N’en déplaise à la préfète de la Meuse et au secrétaire d’État Sébastien Lecornu qui se pavanaient hier dans le bois lejuc avec les caméras de BFM TV, disant que l’expulsion était terminée et que la forêt pouvait de nouveau accueillir les pires rebuts de la filière nucléaire, des hibous et chouettes de Bure ont profité de la nuit pour refaire leur nid dans la forêt en haut des arbres », ont écrit des opposants au projet Cigéo dans un communiqué intitulé « Nous sommes là, nous serons là ! », mis en ligne ce vendredi matin.

Pendant plus d’une heure, un hélicoptère survole le bois.

12 h 30 - Pendant ce temps, l’avocat des opposants, Samuel Delalande, fait le point avec Reporterre sur les personnes arrêtées hier : « Je suis en contact avec cinq personnes ayant été mises en garde à vue. Trois ont été libérées et sont convoquées au tribunal correctionnel de Bar-le-Duc le 12 juin prochain, les deux autres sont transférées devant un juge et passent en comparution immédiate aujourd’hui. Nous allons demander le report des jugements pour préparer notre défense. On reproche à ces personnes des faits d’outrage, de violence, mais ce n’est pas caractérisé. »

Les sacs et les victuailles sont hissées en haut de la plate-forme à l’aide de cordes.

14 h 00 - C’est toujours calme autour de notre cabane. Un petit groupe d’une personne du bois et de deux journalistes est passé nous voir. Ils nous ont dit qu’il y avait beaucoup de gendarmes dans le bois ainsi que des vigiles de l’Andra, et que c’est un cache-cache pour les éviter. D’autres cabanes sont occupées, mais il n’y a pas d’expulsion en cours. Peut-être parce que les gendarmes "grimpeurs" sont déjà repartis. En tout cas, tout va bien pour l’instant. Et on vient de savourer un déjeuner de dattes, de chocolat et de carottes.

16 h 20 - Avec Isabelle, nous sommes redescendus de l’arbre sans encombre, et sommes retournées à travers la forêt jusqu’à notre véhicule.

Après la montée très physique le matin à près de 20 mètres de hauteur, la descente paraît facile.

Grande surprise : sur le chemin, nous n’avons croisé aucune âme qui vive, en tout cas aucun gendarme. Une fois revenues à la Maison de la résistance, à Bure, nous constatons que beaucoup de gens sont arrivés, ils sont plus nombreux qu’hier. Sans doute les appels à soutien ont-ils porté leurs fruits. Pendant ce temps, les deux "Hiboux" avec qui nous avons occupé la plate-forme y sont toujours : ils continuent à aménager une cabane à partir de bâches, de palettes et de couvertures. Le ravitaillement va bientôt leur parvenir. En ce qui nous concerne, retour sur Paris. Et dodo.

Samedi 24 février, 11 h 20 - Les deux groupes restant dans deux arbres de la forêt sont encerclés par les forces de l’ordre. Au pied du hêtre où nous étions hier et où nos deux hiboux ont passé une nouvelle nuit, il y aurait une trentaines de gendarmes.

Suite à l’expulsion du bois et de la Maison de la résistance jeudi 22 février, deux personnes sont en détention provisoire jusqu’au 19 mars, date de leur procès, et trois personnes sont convoquées le 12 juin au tribunal correctionnel pour outrage et rébellion.

Samedi, 16 h 00 - À 14 h, une des cabanes a été expulsée. Lire détails ici.





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Lire aussi : Le gouvernement a évacué les antinucléaires du bois Lejuc, près de Bure. Témoignages, infos et analyses

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre



Documents disponibles

  Caroline Fiat à Bure.   Sylvain.   Sans titre   Reportage radio 22 février à Bure.
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