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Reportage — Étalement urbain

Écologistes, Gilets jaunes et commerçants ensemble contre Amazon

Dans le cadre d’une journée nationale « Stoppons Amazon », près de mille personnes ont manifesté à Fournès (Gard) samedi 30 janvier, là où le géant du commerce en ligne veut construire un immense entrepôt à proximité du Pont-du-Gard. Le rassemblement était appelé par des associations écologistes, des syndicats et la confédération des commerçants de France.

  • Fournès (Gard), reportage

La pluie a fini par se faire battante. Ce qui n’a pas empêché les organisateurs de gagner leur pari. Ce samedi 30 janvier, la sono annonçait mille participants, les gendarmes en ont compté 800. Le rassemblement de Fournès (Gard) dénonçant les pratiques anti-écologiques et anti-sociales d’Amazon est un succès. Il se tenait dans le cadre d’une journée nationale durant laquelle plusieurs centaines de manifestants se sont aussi rassemblés en France sur six autres sites où le géant du commerce en ligne envisage d’ériger de gigantesques entrepôts.

Les protestataires sont venus à Fournès de tous les départements du Sud-Est, mais parfois de bien plus loin. Ici comme ailleurs, ils dénoncent l’artificialisation des terres agricoles, la destruction des emplois dans le commerce classique, l’augmentation des pollutions et des gaz à effet de serre, l’évasion fiscale et les conditions indignes de travail induites par le modèle Amazon (voir le dossier de Reporterre).

Planter des arbres pour refuser le béton.

« Stop Amazon / Ni ici ni ailleurs. » Les deux banderoles qui se sont déjà affichées sur les arches du majestueux Pont-du-Gard trônent cette fois-ci au milieu d’une immense friche agricole entourée de parcelles de vignes classées en AOP Côtes-du-Rhône. À leur arrivée, les manifestants se saisissent d’un petit arbre à planter ou bien d’un outil de jardinage. En équipe, ils s’affairent à planter pour signifier leur volonté que cet espace ne soit pas construit. D’autres forment une chaîne humaine pour que le message « Amazon, non » puisse être photographié par drone.

C’est sur ce terrain, tout de suite accessible par la sortie de l’autoroute A9 qui dessert le Pont-du-Gard, que la firme de Jeff Bezos entend implanter un hangar de 38.800 m2 sur 14 mètres de haut. L’aqueduc romain qui fait la réputation mondiale de ce territoire situé entre Nîmes et Avignon se situe à une poignée de kilomètres. Le caractère patrimonial cristallise la symbolique de la lutte. « Imagine-t-on un instant un entrepôt Amazon dans la baie du Mont Saint-Michel ? Non ! L’entrepôt Amazon c’est une non-architecture de déshumanisation. Dans cette plaine du Gardon il serait la première et la dernière image que les visiteurs verraient de notre territoire », dit à la foule, désormais rassemblée pour les prises de parole, Didier Riesen de l’association Prima Vera.

« Vous n’êtes ni des procureurs, ni des amish, vous êtes des citoyens responsables »

Pour dénoncer « Amazon et son monde », écologistes, Gilets jaunes et défenseurs du patrimoine se trouvent unis avec des commerçants, représentés à la tribune par Francis Palombi, président de la Confédération des commerçants de France. « Aujourd’hui vous n’êtes ni des procureurs, ni des amish, vous êtes des citoyens responsables ! », s’exclame-t-il en référence aux formules méprisantes employées par Emmanuel Macron. « Il y a des prédateurs qui se sont installés pour écraser notre monde. Les complicités, y compris du président de la République, ne sont pas normales. Il faut se battre. On va se battre et on va gagner ! »

Visiblement ému sous son chapeau à large bord, Patrick Fertil, de l’association locale Association de défense de l’emploi dans le respect de l’environnement (ADERE), s’enthousiasme de la mobilisation du jour et de « l’effet boule de neige » qui a amené des organisations nationales à s’impliquer, comme Les Amis de la Terre, Attac, Solidaires, la Confédération Paysanne ou ANV-COP 21.

Geneviève Legay, militante d’Attac, connue pour les violences policières dont elle a été victime, a fait le déplacement depuis Nice. « Amazon va détruire toute la vie sociale et les magasins de proximité. Et pendant que tout le monde morfle à cause du covid, ils font de super profits. »

Il y a deux ans, les membres de l’ADERE ont commencé seuls le combat pour empêcher l’installation de l’entrepôt de logistique. Au départ, ils ne savaient même pas à qui ils avaient affaire. Officiellement le projet est porté par une société nommée Argan, « un cache-nez », dénonce le porte-parole d’Attac France, Raphaël Pradeau. Les militants locaux ont découvert le pot aux roses grâce à un agent de Pôle Emploi, qui leur a fait part d’offres qui devaient être publiées au nom d’Amazon. Des dizaines de recours ont été déposés par les associations contre le méga entrepôt, et la construction n’en a toujours pas démarré, alors qu’Argan prévoyait que l’entrepôt serait prêt en mai 2019.

Patrick Fertil se félicite aussi du tournant judiciaire concernant la vente des terrains dont une partie appartenait à des élus ou à leurs proches. Ces mêmes élus qui ont voté les décisions favorables au projet, comme l’a détaillé Reporterre « La décision est tombée hier. Le procureur a décidé de nommer un juge d’instruction », dit le responsable associatif. Une information judiciaire pour prise illégale d’intérêts a en effet été ouverte par le parquet de Nîmes. « Si on en arrive à de tels projets aberrants c’est parce que les boucles de rétrocontrôle des élus ne sont pas activées », dit aux militants depuis la scène Patrick Fertil, qui tient à « saluer le courage politique des élus présents ».

Il faut un moratoire sur les projets d’entrepôts logistiques

Ceux-ci n’ont pas de place à la tribune, mais s’expriment largement auprès des journalistes. Ministre de l’Écologie sous Hollande, la députée et présidente de Génération Écologie Delphine Batho dénonce l’attitude gouvernementale alors que les profits d’Amazon ont explosé depuis le premier confinement : « On est face à un gouvernement qui ne veut aucune mesure alors que même la grande distribution subit la concurrence d’Amazon. Nous avons fait une proposition transpartisane d’un moratoire sur ce type d’entrepôts sous la forme d’un amendement. Il a été rejeté en octobre. C’est une proposition qui a également été portée par les citoyens de la convention sur le climat », dit-elle.

L’eurodéputée France insoumise Leila Chaibi a inscrit le rassemblement à l’agenda de son « Amazon tour » : « On a constaté à chaque fois dans les mobilisations qu’une hyper diversité de gens militait. Partout en Europe les gens racontent la même chose : un travail hyper-contrôlé, du chantage à l’emploi et jamais les emplois promis à la fin ». La députée rappelle qu’à l’automne la Commission européenne a ouvert deux enquêtes contre Amazon pour distorsion de la concurrence et abus de position dominante. Dans ce contexte, « toutes les mobilisations locales nous servent dans le rapport de force au Parlement européen. C’est super important », dit l’eurodéputée. D’autres sont venus de loin, comme les Toulousains Antoine Maurice, tête de liste écologiste aux régionales en Occitanie, et Myriam Martin, cheffe de file France insoumise pour le même scrutin.

Patrick Bartolomeo : une autre bataille est engagée contre Amazon dans les Pyrénées-Atlantiques.

Coiffé d’un béret basque, Patrice Bartoloméo vient de Pau (Pyrénées-Atlantiques) pour « faire des contacts » et dénoncer un autre projet d’Amazon « sur des terres agricoles humifères très profondes donc de très bonne qualité », près de chez lui sur la commune de Morlaàs. « Il va falloir que l’on convainque toutes les forces vives de la population », exhorte celui qui est conseiller municipal Gilet jaune, opposant à François Bayrou, le maire Modem de Pau et Haut commissaire au plan. Convaincre le plus largement de changer de modèle, c’est aussi l’ambition de François Lataste de l’ADERE. Micro en main sur la scène, il déclare : « Les élus qui veulent le projet nous disent "Il n’y a pas d’alternative pour l’emploi ici". C’est le "There is no alternative" de Thatcher. Nous, nous disons qu’il y a mille alternatives. Et nous voulons préserver le caractère agricole de ces terres en faisant une régie agricole intercommunale ». Salutaire en temps de restrictions dues à la pandémie, la mobilisation de Fournès en appelle d’autres. Samedi 6 février, une manifestation régionale est prévue à Morlaàs dans les Pyrénées-Atlantiques.

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