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Énergie

Plus de nucléaire, moins de renouvelables : la stratégie énergétique de la France signe la victoire des lobbies

Centrale nucléaire du Bugey dans le departement de l'Ain, en juillet 2025.

Après des années de retard, la stratégie énergétique de la France pour la prochaine décennie a été publiée le 13 février. Elle recule sur les renouvelables, et fait le pari peu rationnel d’une hausse massive de la consommation, pour préserver le nucléaire.

PPE : trois petites lettres et plus de deux années de retard. Après d’innombrables faux espoirs, le décret de la programmation pluriannuelle de l’énergie est paru le 13 février. Ce document, qui a beau ressembler à un énième rapport technique, dessine les politiques publiques de sortie des énergies fossiles pour près de dix ans. La priorité de cette programmation est au moins claire : elle vise à remplacer des usages aujourd’hui fossiles (chauffage, transport notamment) par de l’électricité.

Électricité partout, sobriété nulle part

Très loin d’être une révolution, cette programmation est d’abord là pour faire exister des objectifs pour chaque filière pour 2035 et surtout 2030 : 48 gigawatts (GW) de solaire, 31 GW d’éolien terrestre, 3,6 GW d’éolien en mer et la totalité des réacteurs nucléaires au maximum de leurs capacités. Ces objectifs, qui correspondent pour l’essentiel au scénario moyen (dit R3) envisagé par le gestionnaire du réseau en décembre, sont des cibles maximales, pas des planchers. Ce document ne s’intéresse également qu’à la France hexagonale, sans la Corse et les territoires ultramarins qui devront attendre un document dédié.

La sortie de cette PPE est ainsi saluée par les énergéticiens, que ce soit par EDF, le Syndicat des énergies renouvelables, même si le Réseau Action Climat estime qu’elle « passe largement à côté de son objectif de renforcement de notre souveraineté énergétique », en oubliant tout enjeu de sobriété et de modération des consommations, « grande absente de cette feuille de route », selon l’ONG.

Le document final table bien sur une baisse progressive d’un quart de la consommation totale d’énergies entre aujourd’hui et 2035, l’électricité et les énergies renouvelables thermiques devenant enfin majoritaires par rapport au pétrole et gaz (page 22). Un scénario qui suit la stratégie nationale bas carbone présentée en décembre.

Le gouvernement sort son « grand plan d’électrification », dans une nostalgie lointaine des années 60

Mais cette PPE reste toutefois ancrée dans une vision « à l’ancienne », avec de grands projets, nucléaires, d’éolien en mer, produisant beaucoup d’énergie pour de grands consommateurs. La biodiversité est par exemple quasi absente du document, mentionnée principalement comme un enjeu pour la planification des renouvelables. Et si la sobriété est brièvement évoquée (p.41-42), elle est loin d’être structurante de la philosophie globale qui vise avant tout une forte augmentation de la consommation d’électricité d’ici 2035, avec +120 TWh d’électricité en 2035 par rapport à 2025. Soit une hausse de 22 % de la production électrique totale actuelle (550 TWh).

Et pour cela, le gouvernement se base sur des trajectoires établies par RTE, gestionnaire du réseau, qui surestiment nettement les besoins en électricité. En 2017, c’est pourtant le même Thomas Veyrenc, aujourd’hui directeur général de RTE, qui anticipait que la diminution des consommations grâce à l’efficacité énergétique pouvait « dépasser les effets haussiers associés au transfert d’usages ». Et c’est précisément ce qui a été constaté depuis cinq ans, alors que la part des voitures électriques dans les véhicules neufs n’a jamais été aussi élevée (25 %), la consommation électrique reste stable autour de 450 TWh.

Peu importe, le gouvernement sort son « grand plan d’électrification », dans une nostalgie lointaine des années 1960. Pour cela, il compte sur la bascule vers l’électrification des industries lourdes et veut devenir « le n°1 européen des centres de données », selon Monique Barbut, ministre de la Transition écologique. La priorité sera également mise sur les pompes à chaleur, même si celles-ci consomment bien moins d’énergie qu’un chauffage au gaz ou de vieux radiateurs, et sur une voiture électrique, « accessible, fiable, fabriquée en France », en tablant sur 33 % de nouveaux véhicules achetés électriques en 2030.

Consommer plus pour sauver les centrales

Mais la priorité, pour l’heure, c’est produire. Et ces ambitions électriques démesurées permettent au gouvernement de conserver dans son mix d’énergie une place de choix pour sauver le nucléaire.

La PPE vise ainsi +20 TWh de production d’origine nucléaire d’ici 2035 en « optimisant » les 57 réacteurs, qui seraient tous prolongés, en attendant en 2038 l’entrée en activité des nouveaux EPR. Un pari très audacieux alors que les réacteurs nucléaires anciens affichent des difficultés croissantes du fait de leur vieillissement (corrosion sous contrainte) et alors que le coût du nouveau nucléaire est largement sous-estimé.

S’y ajoute le problème de la « modulation », c’est-à-dire quand les réacteurs doivent varier leur production plus souvent en fonction de la production renouvelable comme le solaire, bien moins cher en journée. Un rapport non publié, mais dont certains éléments ont fuité en début d’année, pointe les difficultés croissantes des réacteurs à gérer ces variations plus fréquentes pour lesquelles ils n’ont pas été conçus.

Des énergies renouvelables « raisonnées »

Les énergies renouvelables électriques, elles, échappent au coup d’arrêt brutal craint par les salariés des filières du solaire notamment, qui manifestaient encore le 10 février, mais les ambitions sont largement rognées.

Pour le solaire, l’objectif de la PPE initialement proposé fin 2024 était de 70 à 100 GW de puissance installée en 2035. Il est ramené à une marge de 50 à 80 GW, avec l’essentiel (48 GW) qui devra être installé d’ici 2030. Concrètement, cela signifie que très peu de nouveaux projets non encore dans les tuyaux de l’administration verront le jour, la file d’attente des projets en attente de raccordement étant à ce jour pleine pour trois ans au rythme envisagé. Le document inscrit pour la première fois le terme d’agrivoltaïsme dans une programmation, mais maintient néanmoins l’ambition de conserver la majorité de panneaux solaires en toitures, dont 43 % pour celles de petite et moyenne taille.

La situation est encore pire pour l’éolien terrestre, qui avait pourtant déjà nettement été revu à la baisse dès les premières moutures de cette PPE. Hormis un pic de raccordements en 2022 lié à l’après-Covid-19, le nombre de nouvelles installations baisse quasi continuellement depuis 2017, tombant en 2025 sous le seuil de 1 GW nouvellement raccordé. Un rythme qui ne va pas redémarrer avec cette programmation de l’énergie, qui ne prévoit que 31 GW en 2030 et 35 à 40 GW d’ici 2035. Le décret de la PPE inscrit même noir sur blanc que « pour l’éolien terrestre, le renouvellement des parcs existants sera privilégié ».

Un lobbying des associations patrimoniales alliées à l’extrême droite climatosceptique et aux défenseurs du nucléaire

On peut y voir le résultat d’années de lobbying conjoint des associations patrimoniales alliées à l’extrême droite climatosceptique et aux défenseurs du nucléaire, comme le rappelle une enquête du média spécialisé AEF.

Mais le verrou le plus fort est en fait l’État lui-même, notamment l’armée et l’aviation civile qui imposent de larges périmètres d’exclusion autour de leurs radars. Quant au remplacement des premières éoliennes, la réglementation limite l’augmentation globale de puissance à 30 % là où techniquement, on installe aujourd’hui ailleurs des machines trois fois plus puissantes.

D’ici un an, deux nouveaux parcs devraient entrer en service (Calvados et Méditerranée) et deux appels d’offres devraient être attribués, donnant au moins quelques années de visibilité. Mais cela suppose d’attirer de nouveaux candidats pour construire ces projets portés par des consortiums internationaux, peu motivés pour investir en France après plusieurs années d’incertitude.

Une vision très datée du futur énergétique

Enfin, si les renouvelables obtiennent surtout un sursis, une « clause de revoyure » est déjà prévue en 2027 pour les objectifs à dix ans, laissant tout à fait libre un gouvernement plus réactionnaire d’étouffer les filières.

Le pouvoir manque une fois de plus les transformations majeures en cours : la capacité croissante à stocker la production solaire à moindres coûts économique et écologique, y compris sans subvention publique, et la transformation des modes de vie avec notamment une diminution de l’importance de la voiture dans notre quotidien.

Une relative bonne nouvelle qui permet d’imaginer, pendant qu’à Bercy on rêvera de data centers et de nouveaux réacteurs, que la transition énergétique pourrait se faire tout autrement, sobrement et efficacement, par les citoyens eux-mêmes.

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