Electro-sensibilité, le cri d’alarme des médecins

19 février 2016 / Marie Astier (Reporterre)



Adoptée il y a un an, la loi sur les ondes électromagnétiques, bien que timide, va permettre de mieux réguler l’implantation des antennes-relais. Néanmoins, les électro-hypersensibles bataillent toujours pour faire reconnaître la maladie des ondes.

Il y a un an, après une série de déboires parlementaires, la loi sur les ondes était enfin adoptée. Un premier texte, timide, relatif à « la sobriété, à la transparence, à l’information et à la concertation en matière d’exposition aux ondes électromagnétiques ». Où en est-on aujourd’hui ? Les décrets d’application de la loi sont prêts, mais pas encore publiés. Pas de quoi s’inquiéter pour l’instant, rassure la députée écolo à l’origine de la loi, Laurence Abeille. D’ici quelques mois, l’implantation d’antennes-relais sera soumise à de nouvelles règles.

Seule mention de l’électro-hypersensibilité dans la loi : un rapport qui doit être réalisé par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de la santé et du travail (Anses). Il aurait dû être rendu en ce début d’année mais le sera finalement fin 2016 : « C’est sans doute parce qu’il y a énormément de nouvelles études sur le sujet. Tant mieux si cela permet d’avoir un meilleur rapport », estime l’élue. Elle a tout de même tenu à organiser, jeudi 11 février, un colloque sur le sujet. Une piqûre de rappel, car la sensibilité aux ondes « est un sujet de santé publique », affirme Laurence Abeille. Selon les estimations des experts qui travaillent sur la question, de 2 % à 10 % de la population européenne serait concernée par cette maladie.

 « Une augmentation dramatique de maladies graves et chroniques »

À l’occasion de ce colloque, cinquante médecins, scientifiques et professionnels de santé ont lancé un appel à comprendre et prendre en compte cette maladie. « Nous constatons ces dernières années, au cours de nos consultations, une augmentation dramatique de maladies graves et chroniques chez nos patients », commencent-ils. Troubles visuels, musculaires, cognitifs puis insomnie, voire tendance dépressive et, même, symptômes proches de ceux de la maladie d’Alzheimer… « Nous constatons souvent une corrélation dans le temps et dans l’espace entre l’apparition de ces troubles et le début de l’extension de l’irradiation », poursuivent-ils, c’est-à-dire l’installation d’antennes-relais ou l’utilisation intensive du téléphone portable. L’appel demande notamment de réduire l’exposition des enfants aux ondes électromagnétiques, une recherche « indépendante et approfondie », des « zones blanches » – sans ondes – pour les personnes électro-hypersensibles et une reconnaissance de cette maladie comme handicap.

« Il faut que le monde médical s’empare du sujet », approuve Laurence Abeille. Mais la question est difficile à prendre en compte par les médecins, qui soit ne prennent pas au sérieux cette maladie, soit ne savent pas la diagnostiquer. Un sentiment que confirme le docteur Pierre Biboulet : « Les symptômes sont banaux : maux de tête, insomnies, migraines... On en voit beaucoup et on ne fait pas forcément la liaison avec les ondes électromagnétiques. »

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Une antenne-relais en Ile-de-France.

Ce praticien a découvert l’électro-hypersensibilité il y a quelques mois. Il est allé à la rencontre d’une malade pour une expertise demandée par le tribunal du contentieux de l’incapacité de Toulouse. « Nous avons discuté pendant plus de trois heures, j’ai pu voir où elle vit, elle a eu le temps de me raconter ses problèmes », raconte le médecin. Cette rencontre l’a convaincu que la maladie était réelle. « Mais il est très rare que l’on puisse passer autant de temps avec un patient », reconnaît-il.

« Nous allons faire des formations pour apprendre aux médecins à diagnostiquer la maladie », avance, en réponse, le cancérologue Dominique Belpomme. Le professeur, à l’origine de cet appel des professionnels de santé, est l’un des premiers à s’être intéressé aux effets des ondes. Le texte devait être remis à la ministre de la Santé, « mais on nous a répondu qu’elle ne pouvait pas pour des raisons d’agenda, raconte Laurence Abeille. Si la ministre ne peut pas se déplacer, la moindre des choses, c’est qu’elle délègue quelqu’un. Cela montre qu’elle refuse de prendre en compte cette question là. Je suis déçue, fâchée ! »

« Nous avons repéré des anomalies biologiques » 

Souvent considérés comme phobiques ou paranoïaques, les électro-hypersensibles bataillent à faire reconnaître leur maladie, et donc la potentielle dangerosité des ondes électromagnétiques. Mais une étude parue en décembre 2015 pourrait changer la donne : elle a identifié des « marqueurs biologiques », c’est-à-dire des réactions spécifiques du corps à la maladie. Menée par le professeur Dominique Belpomme, l’étude a suivi sur la longueur plus de 500 patients atteints d’électro-hypersensibilité. En plus des analyses de sang et d’urine, qui ont montré certaines anormalités, le professeur a observé l’activité du cerveau : elle montre que certaines zones précises sont moins bien irriguées chez les patients électro-hypersensibles.

« Nous avons voulu objectiver ce que disent les malades par des tests, explique le professeur Belpomme. Nous avons repéré des anomalies biologiques pour pouvoir affirmer que ces malades que l’on considère atteints d’affections psychosomatiques ne relèvent pas de la psychiatrie. » La publication a déjà provoqué des remous dans la communauté scientifique. « Une équipe aux États-Unis et une autre en Suède vont lancer des études similaires, s’enthousiasme le professeur. Je suis presque certain que d’ici cinq à dix ans de recherche supplémentaires, on pourra affirmer que ce sont bien des malades atteints d’une affection à la suite d’exposition aux ondes électromagnétiques. »

« Instiller dans l’opinion publique l’idée que cette maladie existe »

Côté juridique aussi, la reconnaissance de la maladie progresse à petits pas. Le 25 août dernier, le tribunal de l’incapacité de Toulouse a reconnu une incapacité de 85 % à une électro-hypersensible et lui a attribué une allocation d’adulte handicapé. Technicienne radio, devenue sensible aux ondes, Marine Richard s’était réfugiée en Ariège, mais la maison départementale du handicap lui avait d’abord refusé l’allocation d’adulte handicapé. Elle est allée devant le tribunal.

Son avocate, Alice Terrasse, a eu la bonne idée de demander que l’expertise ait lieu chez la malade pour que le spécialiste puisse constater ses conditions de vie. C’est le docteur Pierre Biboulet qui a accepté de lui rendre visite dans sa montagne reculée. « Nous sommes tombées sur quelqu’un de très compréhensif, bien que pas vraiment sensibilisé à la question. Nous avons eu un rapport excellent », raconte l’avocate Alice Terrasse. C’est sans doute ce qui a permis une décision favorable du tribunal. « C’est la première fois en France que la justice reconnaît ce handicap et peut-être même en Europe, se félicite l’avocate. Cette décision prise par des juges indépendants permet d’instiller dans l’opinion publique l’idée que cette maladie existe vraiment. Cela peut faire jurisprudence et aider dans d’autres dossiers, mais ça restera du cas par cas. »

Reste que l’absence du ministère de la Santé au colloque, pourtant organisé à l’Assemblée nationale, est significative, selon Laurence Abeille. « En France, les pouvoirs publics ont toujours eu du mal à prendre en compte les pollution environnementales, déplore-t-elle. On a grandi avec l’histoire de l’amiante et j’ai l’impression que l’on reproduit ce refus absolu de considérer les études, on continue de répondre qu’il faut favoriser l’emploi. C’est patent pour les ondes, les pesticides, plein de sujets... Cela me choque. »




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Lire aussi : La Nasa sait depuis trente ans que les ondes électromagnétiques peuvent nuire à la santé

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : Robin des toits
. IDF : Flickr (Région Île-de-France/CC BY-NC 2.0)

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