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ReportagePesticides

Empoisonnés par un pesticide, des villages privés d’eau

Un pesticide interdit il y a deux ans continue d’empoisonner les habitants de plusieurs villages de l’Aisne. Certains ne peuvent plus boire l’eau du robinet. La solution ? Diluer la pollution en se raccordant aux voisins.

Thuel (Aisne), reportage

Des packs d’eau de 2 litres par dizaine. Dans le bric-à-brac du garage de Marie-Claire Bernard, une collection de bouteilles en plastique envahit les étagères. « En général, j’en achète soixante et ça nous tient deux semaines », commente la quinquagénaire, assistante maternelle au Thuel. Ce petit village du nord-est de l’Aisne est perché sur une colline qui surplombe des champs à perte de vue. Cette routine, elle la perpétue depuis novembre 2022, date à laquelle les habitants de la commune ont appris que l’eau qui coule de leur robinet était impropre à la consommation. L’Agence régionale de santé (ARS) déconseille fortement de la boire, de laver ses légumes ou de se brosser les dents avec.

Tous les foyers du Thuel et ses quelque 158 habitants sont touchés. La cause de ces restrictions ? La présence de métabolites de chloridazone dans les analyses de qualité de l’eau. Ce pesticide, commercialisé dès les années 1960 par le géant allemand BASF et employé pour anéantir les mauvaises herbes dans les champs de betteraves sucrières, a été interdit d’utilisation en France le 1er janvier 2021. Dans les Hauts-de-France, région à betteraves par excellence, on recourait à la chloridazone avec vigueur. D’après les données sur les ventes de produits pharmaceutiques, plus de 40 tonnes étaient encore achetées en 2018 rien que dans le département de l’Aisne.

L’agriculture est intensive dans le département de l’Aisne dont les terres arables correspondent à plus de la moitié du territoire (423 908 hectares en 2019, selon l’Agreste). © Benoît Michaëly / Reporterre

En se dégradant, la molécule mère du pesticide subit des transformations physicochimiques pour former deux métabolites, le desphényl-chloridazone et le méthyl-desphényl-chloridazone. Ces derniers « contaminent aussi bien les sols que les eaux superficielles et souterraines, et donc, in fine, l’eau potable », éclaire Eléonore Ney, cheffe de l’unité d’évaluation des risques liés à l’eau à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).

Recherchées depuis 2021 par l’ARS des Hauts-de-France du fait des progrès techniques, ces molécules — dont les scientifiques méconnaissent encore les potentiels dangers pour la santé — ont été classées « pertinentes » par l’Anses, en vertu du principe de précaution. De cette décision dérivent des seuils réglementaires de qualité de l’eau à respecter, à savoir une non-conformité dès le dépassement de 0,1 microgramme (μg) de métabolites de chloridazone par litre et une valeur maximale provisoire de 3 μg/l au-delà de laquelle des restrictions de consommation d’eau potable sont mises en place. Sur 39 communes de l’Aisne qui franchissent le seul de non-conformité, 4 ont dépassé la limite des 3 μg/l après des contrôles effectués tous les quinze jours et pendant trois mois à partir de juillet 2022.

Un raccordement au réseau voisin pour « diluer » la pollution

Le Thuel est l’une d’elles. « Depuis six mois, notre taux alterne autour de 3,5 μg/l. Pourquoi est-ce ainsi ici et pas dans la commune d’à côté ? On ne se l’explique pas », avance, imperturbable, David Van den Hende, le maire du patelin. À défaut de connaître les causes de cette pollution très localisée, l’élu cherche des solutions. L’une d’elles repose sur la « dilution » des métabolites de chloridazone en se connectant à un réseau d’eau voisin. Jusqu’ici, l’eau de son bourg était distribuée via une régie municipale, en autonomie complète. « Il y a toujours eu cette idée du chacun son village, chacun gère ses ressources », décrit ce conducteur de travaux. Un bureau d’études planche en ce moment sur le raccordement avec les communes voisines. Coût minimum estimé ? 200 000 euros. « Peut-être passera-t-on le cap, si on est bien aidés… »


Une solution qui a fait ses preuves dans la bourgade de Nouvion-le-Vineux, au centre du département et à quarante kilomètres du Thuel. Pour éviter de dépasser les 3 μg/l fatidiques, la commune a accéléré la cadence pour rejoindre Noreade, un établissement public de gestion de l’eau relié à des communes riveraines qui a d’ailleurs payé les 250 000 euros de travaux. Il n’y a par conséquent pas eu de restrictions de consommation.

« Il y a de moins en moins de gestion collective des biens communs »

À cinquante kilomètres au sud-ouest du Thuel, Merlieux-et-Fouquerolles ne peut pas en dire autant. La commune a atteint un taux de métabolites de chloridazone supérieur aux 3 μg/l. Impossible, pour les 260 habitants de la commune, de boire l’eau du robinet. La maire, Stéphanie Dumay-Gillet, envisage également de se raccorder à un réseau voisin pour « diluer » la présence des résidus de pesticides. Seulement, l’opération nécessite un important investissement. « On nous a parlé de 800 000 euros à débourser, s’étrangle-t-elle dans son étroit bureau. Or, jusqu’à présent, on gérait notre eau seuls. » Le préfet de l’Aisne, Thomas Campeaux, déplore cet attachement à la régie municipale. Selon lui « peut-être que si les communes avaient déjà été interconnectées, le problème ne se serait pas posé dans ces termes ». Il ajoute : « Il ne faut pas que le contribuable national ou départemental s’y substitue intégralement ».

L’option du raccordement ne plaît pourtant pas à tout le monde à Merlieux, car elle implique potentiellement de rejoindre un réseau d’eau géré par une entreprise privée, Veolia. « Il y a de moins en moins de gestion collective des biens communs », regrette Dominique Lestrat sous sa crinière poivre et sel. Voilà quarante-cinq ans que cet anarchiste vit ici, dans ce village à l’esprit frondeur, où les citoyens étaient parvenus, il y a des années, à ouvrir une école, replanter une forêt domaniale, créer un festival littéraire. Le temps a passé. Dans la cuisine de son ami Jacques Moret, à l’entrée de la commune, l’affiche de l’ARS sur les restrictions d’eau est plaquée au mur.

Dominique Lestrat (à gauche) et Jacques Moret (à droite) habitent à Merlieux et tiennent à leur fonctionnement en régie concernant la consommation d’eau de la commune. © Benoît Michaëly / Reporterre

« Même mon chat Titi, je lui donne de l’eau en bouteille », lance le sexagénaire, inquiet. Leur opposition au raccordement est d’autant plus tenace que la gestion en régie municipale permettait aux habitants de Merlieux de bénéficier d’un tarif de l’eau potable très raisonnable : 0,85 €/m3 contre 2,11 €/m3 d’eau potable en France en 2020. Changer de fonctionnement ferait augmenter la facture.« On se fait polluer et c’est nous qui allons devoir payer », peste Dominique Lestrat. Les deux compères et d’autres riverains prévoient une réunion pour parler du problème et envisager une éventuelle plainte « contre les pollueurs ».

Philippe Pire, maire de Nouvion-le-Vineux, Brigitte Fournié-Turquin, conseillère départementale EELV de l’Aisne, et Yves Appert, premier adjoint au maire, posent devant le lavoir municipal dont l’eau est devenue impropre à la consommation. © Benoît Michaëly / Reporterre

Très peu ont été déposées jusqu’ici. Elles peuvent pourtant être efficaces comme en témoigne Guillaume Wabont, l’adjoint à la santé de Beaurevoir, dans le nord de l’Aisne, après une plainte contre X adressée au parquet en janvier 2022 par sa commune :« Depuis que la gendarmerie mène l’enquête, les taux de métabolites de chloridazone ont baissé. »

Les agriculteurs responsables de la pollution minimisent

À Merlieux, dans l’attente de solutions et de meilleurs résultats d’analyse, les restrictions d’eau causent de fortes répercussions. Son principal pôle d’activité, le Centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) des Pays de l’Aisne, qui accueille des classes vertes toute l’année, en pâtit. Au menu ce matin d’avril, une animation pédagogique intitulée « le bar à eaux » pour que les enfants goûtent différents breuvages. Cocasse lorsqu’on sait que, depuis novembre, le directeur du site Nicolas Richard bataille pour s’approvisionner en eau potable dans ce lieu qui peut accueillir jusqu’à 140 marmots à la fois. Les bonbonnes d’eau en plastique ont remplacé l’eau du robinet et la facture a tout simplement explosé. « Au lieu de coûter 45 euros, les 45 m³ d’eau que l’on va utiliser cette saison vont revenir à 45 000 euros. »

Dans les sanitaires du CPIE de Merlieux-et-Fouquerolles, des affichettes personnalisées préviennent de la restriction d’eau. © Benoît Michaëly / Reporterre

De quoi inquiéter le tranquille gérant, élu Europe Écologie-Les Verts au conseil régional, pour l’avenir de l’établissement si la situation venait à durer. Face aux difficultés rencontrées par les communes et alors que ce sont eux qui utilisaient la chloridazone dans leurs champs, les betteraviers refusent d’être vus comme des pollueurs. « La présence de traces de métabolites de chloridazone ne signifie pas forcément problèmes de santé. L’Anses travaille sur ce sujet, nous suivrons ses conclusions avec attention », rouspète le directeur de la Confédération générale des planteurs de betteraves de l’Aisne, Emmanuel Pigeon. En attendant, la pollution continue à s’étendre. Les habitants de Droizy, au sud du département, en savent quelque chose : leur commune vient de dépasser les fameux 3 μg/l. Bienvenue aux stocks de bouteilles en plastique.

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