En 2018, on pouvait fabriquer 200 millions de masques par an en France

Durée de lecture : 5 minutes

27 mars 2020 / par Lorène Lavocat (Reporterre)



Il y a moins de deux ans, il existait en France une usine capable de fabriquer 200 millions de masques par an, soit près de 20 millions par mois, grâce à des machines pouvant produire chacune 4.000 masques à l’heure. Pourquoi cette usine, située à Plaintel, dans les Côtes-d’Armor, a-t-elle fermé fin 2018 ? Jeudi 26 mars, l’Union syndicale Solidaires du département a publié un communiqué dénonçant un « scandale d’État », et réclamant une remise en route du site industriel.

Que s’est-il passé exactement ? L’histoire de cette entreprise bretonne nous est racontée par Ouest-France. Vieille de près de cinquante ans, l’entreprise de fabrication de masques Sperian a été achetée en 2010 par la multinationale Honeywell. La santé de l’entreprise était alors florissante : entre 2006 et 2009, dans le sillage du Sras puis du virus H1N1, le gouvernement français avait commandé pour 80 millions d’euros de masques respiratoires au fabricant breton, dont les fameux FFP2. Celui-ci avait alors investi dans deux nouvelles lignes et recruté jusqu’à 280 salariés à Plaintel, pour atteindre une capacité de production de 250 millions de masques par an.

En 2010, les salariés ont vu d’un mauvais œil le rachat de leur usine par le géant étasunien, et s’en sont même inquiétés auprès de la Commission européenne. Dès 2011, l’activité de l’usine a ralenti car l’État français n’a pas renouvelé ses commandes de masques. Au même moment, un gros client a interrompu son contrat et un premier plan social était lancé. Sept ans et quatre plans de réduction d’effectifs plus tard, Honeywell a fermé le site de Plaintel, en septembre 2018, délocalisé la production de masques de protection en Tunisie, et licencié 38 salariés. Cerise sur le gâteau, en novembre 2018, la plupart des machines ont été envoyées chez le ferrailleur. La direction avait alors justifié cette fermeture « pour rationaliser nos opérations mondiales et mieux servir [ses] clients ».

« Ils ont détruit des machines ultraperformantes et viré un personnel hypercompétent, accuse Serge Le Quéau, syndicaliste à Solidaires, joint par Reporterre. On a fermé la principale usine de fabrication de masques hospitaliers de France, pour des questions de rentabilité, et aucun responsable politique n’a levé le doigt pour s’opposer à la fermeture d’un site stratégique pour la sécurité sanitaire. » À l’époque, la fermeture s’est faite « dans un silence assourdissant », dit-il encore. En 2018, les sections CGT et CFDT de l’usine de Plaintel s’étaient même adressées à Emmanuel Macron et au ministre de l’Économie, Bruno Le Maire. En vain.

Pour l’union syndicale Solidaires des Côtes-d’Armor, « la fermeture de l’usine Honeywell de Plaintel et la destruction de ses outils de production, comme l’inaction des autorités publiques, représentent un scandale qui doit être dénoncé ». Pour le sénateur du Morbihan Joël Labbé, « une fois la crise passée, il faudra, dans le cadre des enquêtes parlementaires, se pencher sur cette fermeture, symbolique de l’inconséquence des décisions politiques prises ces dernières années ».

Solidaires a également proposé que « le site industriel de fabrication de masques de protection sanitaire soit récréé en urgence sous un statut d’établissement public industriel et commercial (Epic) ou sous la forme d’une société coopérative ouvrière de production (Scop) ». Pour Michèle Lecouturier, ancienne déléguée CFDT à Plaintel, contactée par Reporterre, « il n’est pas possible à court terme de relancer l’usine, notamment parce que les machines ont été détruites ». Mais à moyen terme, l’idée d’une relance lui paraît « souhaitable » : « Sans avoir une forte production, ça permettrait d’avoir une continuité dans la fabrication de ces masques qui pourraient à tout moment être vendus ou cédés au milieu médical, dit-elle. Les salariés avaient beaucoup d’années dans l’entreprise, donc un savoir-faire important, et certains seraient prêts à reprendre du service. »

  • Source : Reporterre

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