En Afrique, Total protège son pétrole en arrosant le foot
Le logo TotalÉnergies était partout durant le match de football entre la Côte d'Ivoire et la Guinée-Bissau à Abidjan, le 13 janvier 2024. - © AFP / Franck Fife
Le logo TotalÉnergies était partout durant le match de football entre la Côte d'Ivoire et la Guinée-Bissau à Abidjan, le 13 janvier 2024. - © AFP / Franck Fife
Durée de lecture : 8 minutes
TotalÉnergies sponsorise la Coupe d’Afrique des nations de football, qui se déroule en Côte d’Ivoire. La société civile du continent se mobilise pour dénoncer ce partenariat « toxique ».
Samedi 13 janvier, au nord d’Abidjan (Côte d’Ivoire). Ce soir-là, le stade olympique d’Ébimpé accueille le match d’ouverture de la 34e Coupe d’Afrique des nations (CAN) TotalÉnergies de football. Après 3 minutes et 37 secondes de jeu, le milieu de terrain ivoirien Seko Fofana, maillot orange et crâne rasé, se faufile dans la défense bissao-guinéenne et amorce une frappe sèche. 60 000 spectateurs et des millions de téléspectateurs retiennent leur souffle, les yeux rivés sur le ballon, qui termine sa course dans le filet. À ce moment précis, les panneaux publicitaires numériques, qui bordent le terrain, diffusent des lettres blanches sur un fond noir : #TotalEnergiesAFCON2023.
À la fin de la partie, remportée 2-0 par les « Éléphants » de Côte d’Ivoire, le joueur se voit décerner le trophée « TotalÉnergies » d’homme du match. Il pose, tout sourire, dans un couloir tapissé de logos à l’effigie de la multinationale, partenaire principal depuis 2016 du tournoi rassemblant tous les deux ans vingt-quatre équipes du continent.
Nous vous souhaitons une agréable semaine avec le but de Seko Fofana 🤭🇨🇮#CAN2023 pic.twitter.com/3F4QpPeUw3
— PROM’IVOIRE 🇨🇮 (@Prom_Ivoire) January 15, 2024
Devant son téléviseur à Harare, au Zimbabwe, Samm Farai Monro bouillonne. Il est mordu de football, regarde plusieurs matchs par semaine. Mais le directeur du réseau Magamba raconte à Reporterre sa peine de voir « la Coupe d’Afrique des nations, une compétition si populaire, promouvoir une compagnie fossile qui met le feu à [son] continent ».
🇳🇬 Victor Osimhen 🇳🇬
Nigeria's superstar is your TotalEnergies Man of the Match ! 🌟 #TotalEnergiesAFCON2023 | #CIVNGR | @Football2Gether pic.twitter.com/SKogEe0BOc
— CAF (@CAF_Online) January 18, 2024
TotalÉnergies s’est en effet offert le droit de devenir le sponsor officiel du football africain, et ce, pour huit ans. Résultat : en contrepartie de son soutien financier aux dix compétitions principales des fédérations africaines de football — dont la CAN, rebaptisée CAN TotalÉnergies —, son nom et son logo sont partout dans le stade, jusque dans les trophées distinctifs accordés aux joueurs... C’est pour s’opposer à ce « sportwashing » (le fait de blanchir son image par le sport) pratiqué par les grands pollueurs que Samm Farai Monro a cofondé Kick Polluters Out, mouvement de créatifs et d’activistes africains. « En associant son image aux prouesses des joueurs les plus célèbres, comme “Mo” Salah et Sadio Mané, TotalÉnergies nous détourne de l’essentiel », dénonce-t-il.
L’essentiel, à ses yeux ? C’est que le groupe français est le plus gros développeur de nouveaux champs pétroliers et gaziers sur le continent. À rebours des recommandations de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui, dans son rapport Net Zero by 2050, préconisait l’arrêt immédiat du développement ou de l’extension de tout nouveau projet pétrogazier afin de contenir le réchauffement global des températures mondiales en dessous de 1,5 °C.
« Cet entêtement fossile de TotalÉnergies a des effets désastreux sur l’Afrique, qui paie un prix disproportionné les conséquences du changement climatique », poursuit Samm Farai Monro. Le continent, qui abrite 17 % de la population mondiale, est responsable d’à peine 4 % des émissions totales de gaz à effet de serre. Mais il subit de plein fouet l’intensification des sécheresses, des famines et des inondations. Dix-sept des vingt pays les plus menacés par le réchauffement climatique se trouvent en Afrique, selon la Commission économique pour l’Afrique.
« On aime le football, on déteste les pollueurs »
Pour lutter contre « ce partenariat toxique », le collectif Kick Polluters Out et Greenpeace Afrique ont publié deux vidéos parodiques, portées par plusieurs personnalités africaines.
Dans la première, mise en ligne le 12 janvier, les rappeurs sénégalais Xuman et Keyti proposent un « Journal Rappé ». Ils commentent un match fictif, opposant « Oil United », une équipe addict aux énergies fossiles, à la « Green Team », composée de défenseurs du climat.
« Que les grandes compagnies utilisent les manifestations sportives pour s’acheter une image positive, ce n’est pas nouveau, dit à Reporterre le rappeur Xuman, au sortir d’une séance d’enregistrement en studio, à Dakar. Mais dans l’histoire de notre continent, TotalÉnergies — et autrefois Elf Aquitaine [absorbé par le groupe Total en 2000] — a contribué à financer des coups d’État, des malversations, et inflige aujourd’hui des dommages irréparables à la nature. »
Il ne boycottera pas la compétition et prévoit de regarder tous les matchs de sa sélection nationale. « Ici, ce sont des moments très forts où l’activité du pays ralentit. Nous sommes des milliers à nous retrouver dans chaque quartier et à nous fédérer autour du football. » Il trouve néanmoins essentiel « qu’une conglomération d’activistes africains affirme haut et fort qu’on aime le football, mais qu’on déteste les pollueurs ».
La seconde vidéo, elle, met en scène l’humoriste zimbabwéen Munashe Chirisa et l’acteur britannique Jolyon Rubinstein, qui jouent deux représentants de TotalÉnergies dans un dialogue ironique sur le cynisme de la major pétrogazière.
« Cette belle compétition est une grande occasion de montrer à quel point nous tenons à l’Afrique. Ses côtes, ses forêts, ses savanes... Qui cachent probablement du pétrole qu’on pourrait aspirer et ramener en l’Europe ! » « Vous pensez avoir vu des sécheresses, des famines et des migrations forcées ? Vous n’avez encore rien vu, promettent-ils. Nous nous engageons à donner un coup de fouet à la crise climatique ! »
« Chasser TotalÉnergies de nos stades »
Les deux vidéos font référence aux multiples « bombes climatiques » de TotalÉnergies et à leurs effets directs sur les populations locales. « Des paysages défigurés à jamais, des familles forcées de se déplacer », égrène Xuman. Au Mozambique, la major française est accusée d’attiser les conflits dans la région instable de Cabo Delgado, avec son projet de développement gazier de 20 milliards de dollars. Au large de l’Afrique du Sud, TotalÉnergies va effectuer des forages pétroliers et gaziers, malgré les menaces qui pèsent sur la vie marine et les pêcheurs.
Il y a, surtout, la construction de l’oléoduc chauffé Eacop, long de 1 443 kilomètres, entre l’Ouganda et la Tanzanie. Les forages ont commencé en janvier 2023. Au total, 400 puits devraient être creusés, dont 130 dans le parc national des Murchison Falls. Le projet devrait émettre à lui seul 34,3 millions de tonnes de CO2 par an, soit davantage que les émissions combinées de l’Ouganda et de la Tanzanie.
Selon les ONG, plus de 118 000 habitants se trouveraient totalement ou partiellement privés de leurs terres. Certaines familles ont été expulsées manu militari, parfois sans recevoir de compensations. Les habitants craignent aussi les fuites d’hydrocarbures. Au niveau du lac Albert, où se situent les réserves de pétrole, le système de pompage menace l’écosystème dont dépendent les pêcheurs. En Tanzanie, Eacop traversera aussi trente-cinq cours d’eau, ainsi que le bassin du lac Victoria, deuxième plus grand lac d’eau douce au monde, l’une des principales sources du Nil.
Lire aussi : Expulsions, arrestations, saccages : « En Ouganda, Total brise nos vies »
Lors de la Coupe du monde de rugby en France, en septembre 2023, la branche française de l’ONG Greenpeace s’était déjà mobilisée contre le sponsoring de TotalÉnergies. Elle avait alors calculé que toutes les 3 heures et 37 minutes, l’industrie des combustibles fossiles produit collectivement de quoi remplir un stade de football de pétrole. La campagne avait poussé plusieurs villes hôtes à exclure TotalÉnergies de leurs fans zones.
Interviewé par le quotidien britannique The Daily Mirror, l’écrivain David Goldblatt estime qu’il faut aller plus loin et exclure du sport les sponsors impliqués dans les combustibles fossiles, de la même manière que la promotion du tabac a été stoppée. Un avis partagé par Samm Farai Monro : « Nous traversons une grave crise, qui pourrait entre autres compromettre le futur de tous les sports que nous aimons. Il est temps de chasser TotalÉnergies et toutes les entreprises fossiles de nos stades. »
Contacté par nos soins, TotalÉnergies affirme qu’il est « faux » de prétendre qu’elle « fait du greenwashing » en sponsorisant la Coupe d’Afrique des nations. Elle évoque en premier lieu sa volonté « de faire connaître la dimension multiénergies de [ses] activités et [son] ambition d’être un acteur majeur de la transition énergétique, engagé vers la neutralité carbone en 2050 ». Un verdissement de façade : le fleuron industriel tricolore prévoit d’accroître sa production d’hydrocarbures « de 2 à 3 % par an » d’ici à 2028, comme il l’a annoncé en septembre dernier.
L’entreprise ajoute qu’elle est « présente sur le continent depuis quatre-vingt-dix ans » et que l’Afrique fait « partie intégrante » de son « ADN ». La Confédération africaine de football (CAF), l’instance organisatrice de la compétition, n’a elle pas répondu à nos sollicitations.