En Allemagne, les activistes d’Ende Gelände repartent au charbon

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23 septembre 2020 / Violette Bonnebas (Reporterre)



Les écologistes d’Ende Gelände organisent un weekend de désobéissance civile pour tenter de bloquer une nouvelle fois les mines de charbon à ciel ouvert d’Allemagne. Ils espèrent toujours infléchir les politiques énergétiques lors de cette édition 2020 marquée par la pandémie de Covid-19 et une poussée électorale des Verts aux élections municipales outre-Rhin.

  • Berlin (Allemagne), correspondance

Fini, les mobilisations virtuelles : le collectif allemand anti-charbon Ende Gelände (qui peut se traduire par « jusqu’ici et pas plus loin ») reprend le chemin des mines. Du vendredi 25 au dimanche 27 septembre, les militants prévoient de bloquer les infrastructures d’extraction de lignite de Rhénanie, dans l’ouest de l’Allemagne.

Dans leur viseur, la compagnie d’électricité RWE, exploitant exclusif du bassin minier rhénan, propriétaire des centrales de Neurath, Niederaußem et Weisweiler. Émettant près de 75 millions de tonnes de CO 2 par an, elles sont alimentées en charbon par trois gigantesques mines à ciel ouvert.

Pour les écologistes, la région incarne toutes les contradictions du plan fédéral de sortie du charbon voté par le Bundestag (le parlement allemand), le 3 juillet dernier. La forêt de Hambach, symbole de la lutte anti-charbon, a certes été sauvée par les législateurs : elle ne sera pas rasée comme prévu initialement pour agrandir la mine attenante de Garzweiler. En revanche, les députés ont entériné, à partir de 2024, la destruction de cinq villages à proximité, dont le sous-sol riche en lignite est convoité par RWE. Près de 1.500 habitants sont concernés.

Ce n’est pas le seul grief des militants écologistes à l’encontre du plan imaginé par le gouvernement d’Angela Merkel. Son calendrier de fermeture des centrales est jugé trop lent : il doit commencer le 31 décembre 2020 pour aboutir à une sortie définitive en 2038. Près de la moitié des centrales à houille fermeront seulement à partir de 2034. La loi a également autorisé la mise en service d’une centrale à charbon flambant neuve, Datteln 4, à 120 kilomètres du bassin minier.

Des milliards de dédommagements aux industriels du charbon

D’après les scientifiques, impossible dans ces conditions de respecter les objectifs climatiques que l’Allemagne s’est fixés : une réduction, d’ici 2030, de 55 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990. Malgré une baisse significative ces dernières années, la houille et le lignite représentent encore plus de 21 % de la production d’électricité outre-Rhin, selon l’institut de recherche Fraunhofer.

Autre pomme de discorde, Berlin a promis 4,35 milliards d’euros de dédommagements aux énergéticiens. « Ce n’est pas un plan de sortie, mais de prolongation du charbon, dénonce Ronja Weil, activiste Ende Gelände. L’exploitation du charbon ne vaudrait déjà plus le coup financièrement sans ces milliards d’euros de subventions. »

En Rhénanie.

La militante en tient pour preuve la volonté du groupe Vattenfall de fermer sa centrale de Moorburg, à Hambourg, pourtant prévue pour durer jusqu’en 2038. Cinq ans après sa mise en fonction, l’usine tourne à perte, doublement plombée par la chute des cours de l’électricité due à la crise du Covid-19 et la hausse des prix des certificats européens d’émissions de CO 2.

« Je ne doute pas que nous arriverons à bloquer les mines ce weekend, et comme toujours, sans violence, assure Ronja Weil. La mobilisation sera peut-être moins forte cette année mais nous attendons tout de même plusieurs milliers de participants. »

Et pour cause, le défi est d’autant plus grand qu’il intervient en pleine pandémie. Pour respecter les consignes sanitaires nationales et éviter les contaminations au Sars-CoV-2, les organisateurs ont ainsi mis au point un protocole inédit.

La police prête à déployer des centaines d’agents

Contrairement aux années précédentes, les participants ne seront pas réunis dans un seul camp de base mais répartis dans dix lieux avec une jauge maximum de cent personnes. Les groupes de blocage seront plus nombreux mais de taille réduite. Lorsqu’une distanciation physique de 1,5 mètre ne pourra être respectée, le port du masque sera obligatoire.

En cas de contamination, un système anonymisé doit permettre de prévenir les cas contacts pour qu’ils s’isolent et se fassent tester. En outre, Ende Gelände déconseille aux personnes à risque de venir. « La pollution aux particules fines à proximité des mines peut entraîner un risque plus élevé d’infection au Covid-19 », prévient le communiqué.

C’est la septième action de ce type depuis la création de ce mouvement de désobéissance civile en Allemagne en 2015. En juin 2019, 6.000 activistes avaient participé au précédent blocage du bassin minier rhénan, le plus grand d’Europe, parvenant à bloquer l’exploitation de la mine de Garzweiler ainsi que l’approvisionnement en charbon des centrales alentour. Plusieurs centaines d’entre eux ont été poursuivis, notamment pour intrusion et résistance aux forces de l’ordre. La police locale d’Aix-la-Chapelle avait compté huit blessés dans ses rangs, Ende Gelände plusieurs dizaines.

Action de militants de Ende Gelände dans une mine de la commune de Jänschwalde, en 2020.

Selon le porte-parole de la police, Frank Plum, plusieurs centaines de policiers seront déployés cette fois. De son côté, Ende Gelände compte sur le soutien de la population locale. Les écologistes sont les grands vainqueurs des élections municipales qui ont eu lieu il y a dix jours. Avec plus de 20 % des voix, ils sont arrivés en tête dans plusieurs villes de Rhénanie, notamment à Aix-la-Chapelle et Cologne.

La grève mondiale pour le climat, prévue le vendredi 25 septembre, devrait lui donner une caisse de résonance supplémentaire. Le mouvement international, initié par la lycéenne suédoise Greta Thunberg, est particulièrement suivi par les jeunes Allemands. 1,4 million d’entre eux avait manifesté il y a plus d’un an outre-Rhin, à l’appel de Fridays for Future.

« Le capitalisme peut être renversé, ce n’est pas une loi de la nature »

Davantage que les années précédentes, Ende Gelände fait le pari de mettre en avant sa ligne anticapitaliste pour mobiliser les militants. « La crise du Covid-19 et ses conséquences économiques, sociales, ont montré de façon éclatante que le système capitaliste n’était ni viable ni protecteur pour les citoyens, juge Ronja Weil. Cela a provoqué une prise de conscience, une sensibilisation plus forte à la nécessaire transformation de la société. Le capitalisme peut être renversé, ce n’est pas une loi de la nature. »

Ce weekend, la participation aux blocages de mines comme aux manifestations de jeunes sera scrutée de près par la droite d’Angela Merkel. Son ministre de l’Économie, Peter Altmaier, a reconnu récemment des « erreurs » dans la politique climatique et annoncé un « compromis historique entre l’économie et la protection du climat », avec la rédaction d’une charte que signeraient entreprises, associations, régions et communes. Elle fixerait notamment des objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre jusqu’en 2050.

Le message est clair. À un an des élections fédérales, auxquelles la chancelière Angela Merkel ne se représentera pas, les conservateurs ont bien identifié l’un des thèmes phares de la campagne qui s’ouvre — la crise climatique — ainsi que leur principal adversaire : dans le dernier sondage national publié par l’institut Forsa, les Verts arrivent en seconde position, derrière la CDU, avec 22 % des voix.


Ende Gelände, informations pratiques





Lire aussi : 6.000 activistes ont neutralisé le charbon allemand

Source : Violette Bonnebas pour Reporterre

Photos :
. chapô : Une occupation d’une mine à ciel ouvert d’extraction de lignite en Lusace, dans l’est de l’Allemagne, en 2020. Flickr (Ende Gelände/Boris Niehaus/CC BY-NC 2.0)
. Rhénanie : Flickr (Ende Gelände/@druckmagazin/CC BY-NC 2.0)
. Jänschwalde : Flickr (Ende Gelände/CC BY-NC 2.0)

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