En Allemagne, les ferme-usines deviennent la règle, malgré une rentabilité incertaine

18 janvier 2016 / Violette Bonnebas (Reporterre)



Vingt mille personnes ont manifesté samedi, à Berlin contre l’agriculture intensive et la généralisation des fermes-usines. Nous avons visité une de ces installations. Surprise : elles ne sont même pas rentables.

-  Berlin, correspondance

En marge de la Grüne Woche ("semaine verte") de Berlin, le salon de l’agriculture allemand, près de 20.000 personnes ont défilé samedi 16 janvier sous la bannière du collectif "Wir haben es satt" ("ça nous gave"). Elles réclament notamment la fin des subventions aux fermes-usines. Ces exploitations de masse prospèrent en Allemagne depuis cinquante ans. Dans l’Est du pays, elles ont même anéanti le maillage paysan. L’une d’entre elles a accepté de nous ouvrir ses portes.

Coup de téléphone au premier syndicat agricole d’Allemagne : on aimerait bien visiter une ferme-usine « typique » de l’Est du pays. Il paraît qu’elles sont gigantesques. « Appelez M. Bielagk, il vous recevra sans doute, il a l’habitude des journalistes. » Quelques jours plus tard, rendez-vous est pris à Beyern, à 140 kilomètres au sud de Berlin, avec cet éleveur qui « ne veu[t] rien cacher, pour que les gens comprennent [s]on métier ». Les chiffres du ministère annoncent 2.178 bovins, 8.300 porcins. Le vertige guette.

Arrivés sur place, surprise : l’exploitation ne contient que 870 vaches et 5.750 porcs. Le ministère recensait les capacités maximales. « Quand j’ai repris l’exploitation, il y a quinze ans, il y avait 2.000 vaches ici, mais ça me paraissait trop, alors j’ai pas mal réduit, explique Horst Bielagk. 800, 900 vaches, c’est une bonne taille. »

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Les vaches sont installées dans des étables ouvertes.

La coopérative de Beyern regroupe quatre anciennes LPG [1], ces outils de production agricoles sans limites enfantés par le régime communiste de l’ex-RDA (la République démocratique d’Allemagne, partie communiste du pays jusqu’en 1989 et la chute du mur de Berlin). M. Bielagk a connu cette époque, il a même travaillé dans l’une de ces structures. « Qu’est-ce qui a changé depuis ? » Silence. Puis : « Il y a moins d’animaux, c’est sûr, et aussi moins d’employés. Aujourd’hui, on en a 45. » Soit dix fois moins qu’en 1989.

Loin de l’image aseptisée et robotisée des élevages modernes 

Le chef d’entreprise se lance dans un tour du propriétaire. Six sites dans un rayon de 25 kilomètres, 2.800 hectares de terres (la superficie d’Orléans), essentiellement des champs de maïs destinés à l’alimentation du bétail. La visite, non-exhaustive, peut commencer.

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Le maïs récolté sur l’exploitation alimente le bétail et les méthaniseurs.

Direction Fermerswalde, à quatre kilomètres, où logent les velles et les génisses (les mâles sont vendus quelques jours après leur naissance), ainsi que les porcelets. Ce qui frappe d’abord, c’est la vétusté apparente des bâtiments, vieux de 55 ans. Le ciment se craquelle, les systèmes de ventilation sont rouillés, loin de l’image aseptisée et robotisée des élevages modernes allemands.

Pourtant, les dispositifs automatiques sont ici partout, sous les formes les plus inattendues. De vieilles cabines téléphoniques ont été transformées en robinets à lait pour les jeunes vaches. À la place du combiné, une urne métallique renferme des pastilles de poudre de lait, qui ressortent sous forme liquide dans l’enclos, à travers un pis de plastique. Le collier de chaque bête est connecté à la cabine pour enregistrer sa consommation. Les plus gloutonnes voient ainsi la tétine se tarir quand elles approchent. « Grâce à l’automatisation, je n’ai besoin que de deux personnes pour tous les veaux et les porcelets », se félicite l’entrepreneur.

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Le distributeur automatique de lait pour les veaux fait la fierté de l’éleveur.

À côté, une trentaine de génisses patientent dans une étable ouverte. « Avant, tous ces bâtiments étaient complètement fermés, explique l’éleveur en montrant les ouvertures faites dans le mur gris. On a fait de gros travaux pour le bien-être des animaux. » Au sol, le béton est recouvert de paille. Bientôt, ces jeunes vaches connaîtront leur première saillie. « Naturelle, dans le pré, là derrière, insiste M. Bielagk. On ne fait plus de fécondation artificielle, ça coûtait trop cher. » Si les vaches sont « choyées », le confort des porcs, lui, ne fait l’objet d’aucun zèle.

« Chacun son métier »

La lourde porte de fer attenante s’ouvre, le concert des jeunes cochons démarre quand la lumière des néons inonde la bâtisse jusque-là plongée dans l’obscurité. Les fenêtres ici sont de menus soupiraux. « Il y a 450 porcelets dans ces boxes-là. La nourriture est à volonté, elle arrive par des tuyaux reliés à un silo à l’extérieur. » Le sol est recouvert de caillebotis pour faciliter l’évacuation des déjections. À l’arrière des petits corps rosés, les queues ont été « raccourcies », pour éviter le cannibalisme.

Notre hôte nous informe que le vétérinaire doit passer, un porcelet est malade. Les antibiotiques ? « Ah ça, je ne sais pas, c’est le vétérinaire qui s’en occupe, chacun son métier », balaie-t-il.

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Un mètre carré par cochon, le minimum légal.

Les cochons ont une espérance de vie de cinq à six mois. Tout est fait pour qu’ils atteignent rapidement leur poids d’abattage, autour de 100 kilos. Il en passe 15.000 dans cette ferme chaque année. « On travaille avec des cochons français je crois, les pig genetics ou quelque chose dans ce genre. » Il s’agit en réalité d’une race bretonne, optimisée génétiquement pour grossir vite et dont les femelles donnent une trentaine de porcelets par an.

Notre guide nous conduit sur un autre site, où 4.000 bêtes sont réparties dans huit bâtiments. Malgré l’immensité de l’exploitation, les vaches ne disposent que d’une dizaine de mètres carrés chacune, les cochons n’en ont qu’un, soit le minimum autorisé.

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La salle de traite tourne huit heures par jour et produit 3,5 millions de litres de lait chaque année.

Pour traiter la quantité colossale de lisier produite sur l’exploitation, la coopérative a investi il y a cinq ans dans l’achat de deux méthaniseurs. Les bioréacteurs fabriquent de l’électricité à partir des excréments du bétail, mélangés à du maïs cultivé sur les champs alentours. Une partie de l’énergie sert à chauffer la ferme ; le reste est revendu à prix fixe au réseau public. L’ensemble a coûté 2,4 millions d’euros. « C’est notre meilleur investissement. Rendez-vous compte, on transforme de la merde en argent ! »

C’est surtout la seule source de revenus stable. Car malgré un modèle très industriel et des coûts rationalisés, l’exploitant subit la crise du lait et de la viande, au même titre que ses homologues français, plus petits : « Un tiers de revenus en moins pour les vaches et trente euros par cochon cette année. Cela fait plusieurs années qu’on n’a pas pu verser de prime sur les bénéfices aux employés de la coopérative [payés au Smic]. »

Mais alors à quoi bon ? À quoi bon avoir une si grande exploitation, avec les problèmes de concentration que cela engendre, si ce n’est même pas pour gagner plus ? « On a toujours fait comme ça, je ne vois pas de problème, moi. »




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[1Landwirtschaftliche Produktionsgenossenschaft, littéralement : coopérative de production agricole, l’équivalent en Allemagne de l’Est du kolkhoze soviétique.


Lire aussi : En Allemagne, pire que la ferme-usine des mille vaches : l’usine aux dix mille porcs !

Source : Violette Bonnebas et Sébastien Millard pour Reporterre

Photos : ©Sébastien Millard/Reporterre
. Chapô : Vue générale de la coopérative de Beyern.

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