En Belgique, la Zad d’Arlon résiste au bétonnage

Durée de lecture : 8 minutes

16 novembre 2020 / Pauline Porro (Reporterre)



Depuis octobre 2019, des zadistes occupent l’ancienne sablière de Schoppach à Arlon, en Belgique, pour s’opposer à la création d’une zone industrielle, décidée par les édiles locaux. La Zad a permis de freiner le projet et de rendre la population plus vigilante à ces enjeux urbanistiques.

  • Arlon (Belgique), reportage

La grande fête n’a pas eu lieu. Face à la recrudescence du Covid, les militants de la Zad d’Arlon ont préféré annuler les festivités qui devaient célébrer le premier anniversaire de l’occupation du site. Difficile de maintenir la dynamique des luttes sociales en cette période trouble. Pourtant, malgré les confinements à répétition, la mobilisation contre ce projet de carrière de sable ne faiblit pas.

Ici, la zone à défendre est un terrain de 31 hectares en banlieue-ouest de la ville d’Arlon dans la province belge du Luxembourg. Contrairement à Notre-Dame-des-Landes à laquelle les zadistes d’Arlon sont sans cesse comparés, il n’y a pas de terres agricoles à défendre, ni de propriétaires expropriés. Délimité de toute part par des axes routiers, dont l’autoroute A4 au Sud et la Nationale N82 à l’Ouest, l’espace se divise en deux zones. Au Nord, la partie basse comprend une ancienne sablière — une carrière de sable —, dont l’activité a cessé dans les années 1980. Laissée à l’abandon, la faune et la flore y ont si bien prospéré que la zone est désormais classée « site de grand intérêt biologique ».

La vue sur la sablière depuis le haut de la falaise. Entre les arbres, le siège d’Idelux.

En Belgique, les anciennes carrières représentent en effet un refuge pour de nombreuses espèces dont l’habitat naturel est détruit par le bétonnage. C’est le cas de l’hirondelle de rivage, nichant habituellement le long des rivières, et dont plusieurs spécimens ont été observés ici. Les lieux abritent plusieurs espèces protégées de papillons, dont le damier du plantain et l’argus bleu violet, ainsi qu’une espèce protégée d’orchidée : l’Orchis pyramidal. Sur la partie haute, on trouve une pinède, où nombre d’épicéas sont décimés par le scolyte — ce petit insecte vit sous l’écorce de l’arbre et dissémine un champignon mortel — comme dans beaucoup d’autres forêts wallonnes à la suite d’épisodes de sécheresse à répétition.

Depuis le haut de falaise, on aperçoit le siège d’Idelux, l’intercommunalité de développement économique et voisine de la sablière. D’abord propriété de la commune, le site été racheté par Idelux pour y établir une zone industrielle. Selon Vincent Magnus, bourgmestre CDH (chrétien démocrate) de la ville d’Arlon, la commune manque de place à offrir aux entreprises désireuses de s’installer dans le secteur. Proche de la bretelle d’autoroute, la zone constitue pour lui un endroit idéal pour les accueillir tout en limitant le trafic en ville.

Sitôt dévoilé, le projet, situé sur un lieu très prisé des promeneurs, s’est heurté à l’opposition des riverains. Il y a deux ans, ils ont lancé la pétition Contre la destruction de la sablière d’Arlon sur Facebook, qui a rapidement récolté plus de 13.000 signatures. Le 26 octobre, alors qu’un week-end d’occupation symbolique de la sablière touchait à sa fin, une partie du mouvement a décidé de s’installer sur la partie haute du site. La Zablière était née.

Sur la partie haute, une partie des arbres sont scolytés, en raison d’épisodes de sécheresse à répétition.

« Entre deux et deux cents personnes tournent pour occuper le terrain »

« Entre deux et deux cents personnes tournent pour occuper le terrain, peu vivent là en continu », estime Jean [1]. « On a tout de suite reçu un grand soutien de la part des riverains », se remémore David [2]. C’est que la ville d’Arlon est cernée par des projets urbanistiques : terrain de golf, lotissements, écoquartier, extension de la zone industrielle de Weyler… Autant de dossiers décidés dans l’opacité des instances communales. « Il existait un fort mécontentement au sein de la population par rapport aux vues générales de la commune, mécontentement qui s’exprimait par les moyens classiques d’intervention : interpellation au conseil communal, pétition… Mais ils sentaient que tout ça ne servait à rien », raconte Camille [3], habitante de la Zablière.

À quelques rues de la Zad, la construction d’un écoquartier suscite également la colère des habitants. « Je ne vois plus aucun écureuil, ni autre petit animal dans mon jardin », s’émeut Michel Lemaire, dont le terrain jouxte le chantier controversé.

Je partage avec les occupants de la sablière la conviction qu’il faut protéger et préserver la faune et la flore. On peut toujours dénoncer une occupation illégale de la Zad, mais est-il légal de détruire notre biodiversité ? »

La réponse est non. « La présence de plusieurs espèces protégées sur le site de la sablière nécessite l’obtention préalable d’une dérogation à la Loi sur la conservation de la nature en vue de perturber voire de détruire les habitats de ces espèces », explique Marc Ameels, attaché nature de la Direction nature et forêt (DNF) d’Arlon.

La Zad comprend différents lieux de vie. On y accède par des petits chemins construits à travers les bois.

Les craintes de Michel Lemaire sont légitimes. En 2014, un rapport du Département de l’étude du milieu naturel et agricole (DEMNA) établit que « la mise en place d’une zone industrielle sur la totalité du site [...] est susceptible d’entraîner la disparition de toutes les espèces protégées actuellement présentes et de compromettre irrémédiablement son intérêt biologique ». Sur la base de ce rapport interne, la DNF a proposé à Idelux de prendre des mesures compensatoires pour espérer sauvegarder ces espèces protégées. Elle a obtenu la création d’un site de six hectares sur une partie de la zone qui sera, à terme, érigée en réserve naturelle dont elle assurera la gestion. L’espace sera déboisé pour reconstituer un espace ouvert propice à la reproduction des espèces protégées, « afin d’essayer de maximaliser la migration des papillons protégés vers ce site compensatoire » explique Marc Ameels. En effet, la sablière ne se situe pas dans le périmètre de la future réserve naturelle. Cette dernière est une zone en pente, de l’autre côté du site. Un terrain difficilement constructible.

« On veut que cette zone industrielle soit à la pointe du progrès écologique », assure Vincent Magnus, qui siège au conseil d’administration d’Idelux. Toitures végétalisées, parking perméables… Tout serait ainsi mis en œuvre pour limiter les conséquences environnementales du projet, rebaptisé « zoning artisanal ». Concernant les futures entreprises sur la zone, un magasin de matériaux est évoqué. Pour l’instant, le projet n’en est qu’à ses prémisses. Contacté, Idelux n’a pas souhaité répondre à Reporterre.

Des tentes sont prévues pour accueillir les personnes de passage, mais la plupart des occupants sont installés dans des cabanes.

« La Zad repolitise les enjeux urbanistiques à Arlon »

« L’intervention sur la sablière sera de toute façon lourde et violente pour la biodiversité », estime Guirec Halflants, conseiller provincial et observateur dans le conseil d’administration d’Idelux sous la bannière des écologistes, seul parti opposé à cette zone industrielle. « Nous sommes opposés à cette zone industrielle car nous estimons que bétonner de nouvelles zones doit être la dernière solution » croit Romain Gaudron, conseiller communal écologiste à Arlon. En trente ans, plus de 1.400 km² du territoire belge ont été transformés en terrain bâti, soit neuf fois la taille de la région bruxelloise. Un constat qui est à la base de l’initiative Stop Béton : la région Wallonne s’est ainsi engagée à « freiner l’étalement urbain » et à «  y mettre fin à l’horizon 2050 ». En Flandre, cet objectif est fixé à 2040.

Une cabane, au lieu dit La Chaussette.

Pour les élus écologistes, le manque d’espace à Arlon est à relativiser. En février, ils ont soumis un projet alternatif de zone industrielle comportant une liste de dix sites déjà bâtis et pouvant faire l’objet de réaménagement. Le parti écolo met par ailleurs en avant la sur-offre commerciale de la ville, due à sa position particulière à la croisée de trois frontières. « Il y a un nombre de zones industrielles bien plus élevé que partout ailleurs en Belgique, ce qui confirme que ce projet n’est pas nécessaire », relève le conseiller communal. Ici, on compte 407m² de surface commerciale pour 100 habitants, un nombre bien supérieur à la moyenne belge. Le centre-ville d’Arlon, lui, connaît une désertion croissante des commerçants.

« La Zad repolitise les enjeux urbanistiques à Arlon », observe Guirec Halflants, conseiller provincial. Sur la Zad, Camille estime que « l’occupation a permis de paralyser le projet destructeur du bourgmestre et de rendre la population plus vigilante vis-à-vis de ces projets  ». Une repolitisation perceptible jusque dans les réunions communales : « Cela a libéré la parole des habitants alors qu’elle était jusque là méprisée. » Et permis un renouveau du mouvement militant à Arlon : une antenne locale d’Extinction Rebellion y a vu le jour il y a un an.





[1Le prénom a été modifié.

[2Le prénom a été modifié.

[3Le prénom a été modifié.


Lire aussi : Zad, recours juridiques, médias… Quelles tactiques pour peaufiner une lutte locale ?

Source : Pauline Porro pour Reporterre

Photos : © Pauline Porro/Reporterre

. chapô : Les zadistes se sont installés sur la partie haute de la Zad, afin de ne pas détériorer le biotope fragile de la partie basse.

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