En Inde, les partis politiques ignorent le changement climatique

Durée de lecture : 6 minutes

23 mai 2019 / Éloïse Stark (Reporterre)

Alors que l’environnement devient une préoccupation majeure de la population rurale en Inde, il est resté le grand absent des programmes des candidats et des élections générales, qui se sont terminées dimanche 19 mai et dont les résultats sont attendus dans la semaine.

  • New Delhi (Inde), correspondance

Le cyclone Fani qui a secoué l’est du pays il y a quelques semaines en est l’exemple le plus récent : en Inde, les événements météorologiques extrêmes se multiplient. Asma Bibi, mère de famille de 26 ans, en est consciente depuis longtemps. Elle est partie de son village il y a six mois pour s’installer avec son mari dans un bidonville de New Delhi, quittant leur ferme ancestrale parce qu’ils ne pouvaient plus y gagner assez pour vivre.

« Chaque année, la récolte était pire que celle d’avant, raconte-t-elle. À chaque fois, il y avait d’immenses averses ou des orages qui venaient tout détruire. On ne pouvait plus vivre de notre production. » Son mari travaille aujourd’hui comme chiffonnier. Tout en aidant son bébé à apprendre à marcher, Asma explique qu’ils sont quelques centaines de personnes à vivre dans ce bidonville, toutes dans le même cas : des anciens paysans qui ont migré des États ruraux de l’Inde pour trouver un travail, quel qu’il soit, dans la capitale.

Les plus grandes élections démocratiques qu’il y ait jamais eu

Au cours des élections générales qui se sont terminées dimanche 19 mai [1], la « détresse paysanne », comme la nomment les médias indiens, est devenu un sujet phare. Pourtant, le changement climatique qui en est l’une des principales causes figure à peine dans les programmes des candidats.

Au cours de sept phases étalées sur deux mois, les Indiens étaient appelés à voter pour élire les 543 députés de la chambre basse du Parlement, qui éliront ensuite le Premier ministre du pays. Ce sont les plus grandes élections démocratiques qu’il y ait jamais eu, quelque 900 millions de personnes étaient appelées à se rendre aux urnes. Parmi elles, près des trois quarts dépendent de l’agriculture pour vivre, ce qui explique pourquoi les médias classent la misère rurale comme l’un des deux plus gros enjeux de cette élection, avec l’accès à l’emploi.

Après avoir voté, les électeurs ont le doigt marqué d’une encre indélébile.

Mais, derrière cette misère dans les campagnes, c’est bien le changement climatique qui est en cause. Les événements météorologiques extrêmes, avec des sécheresses, des canicules et des cyclones à répétition, sont un facteur majeur de la chute de revenus des fermiers. « En vue de la situation, il était inévitable que l’environnement s’impose comme sujet majeur dans ces élections, explique Richard Mahapatra, représentant de Centre for Science and Environment, la plus grande ONG environnementale du pays. On fait face à une crise agricole, avec une vague de suicides de fermiers et des manifestations paysannes qui se sont multipliées par trois. »

Alors qu’une étude de HSBC en 2018 montre que l’Inde est le pays le plus vulnérable du monde face au changement climatique, les sujets environnementaux — de la pollution de l’air à la disponibilité d’eau pour l’agriculture — font partie des préoccupations majeures des Indiens, d’après un sondage récent de l’ONG Association for Democratic Reforms.

« Les partis n’ont pas l’intelligence ni la vision à long terme pour prendre les mesures nécessaires » 

Pourtant, dans les programmes des plus grands partis du pays, le BJP, parti hindou-nationaliste actuellement au pouvoir, et le Congrès national indien, l’environnement n’a fait qu’une apparition furtive, quelques paragraphes tout à la fin des professions de foi de plusieurs centaines de pages. Aucun des deux n’a proposé de sortie crédible de la dépendance de l’Inde au charbon, ni de plan de gestion de l’eau, ni d’instaurer des contraintes juridiques pour assurer que les plans pour le climat existants soient réellement mis en œuvre.

« C’est un échec total en ce qui concerne la politique environnementale, dit Richard Mahapatra. Les partis n’ont pas l’intelligence ni la vision à long terme pour prendre les mesures nécessaires. À la place, ils répondent à chaque sécheresse, à chaque inondation, par de la gestion de crise. Il n’y a aucun plan d’ensemble pour agir à l’échelle nationale pour la prévention et l’adaptation. »

Un quartier pauvre de New Delhi.

Si les politiques donnent peu de place aux problèmes environnementaux, c’est lié aux inégalités qui règnent dans le pays, et qui font que les personnes les plus touchées par les changements sont aussi les personnes les plus pauvres. « La situation sociale en Inde ne permet pas de changements de fond sur le sujet, explique Mridula Ramesh, auteure de India’s Climate Crisis and What We Can Do About It. Les personnes les plus affectées par le changement climatique sont les personnes les plus démunies, et donc ils votent pour ce qui améliore leur vie au court terme, ils ne peuvent pas se projeter. »

Les politiques, pour attirer le vote d’un électorat qui n’a pas le luxe de penser au surlendemain, n’ont pas besoin de s’attaquer au problème de fond — des mesures populistes et court-termistes font l’affaire. Ainsi, le Congrès national indien a proposé un revenu de base pour les personnes les plus démunies, allant jusqu’à 1.000 euros par an, ainsi que l’annulation de la dette des agriculteurs et agricultrices. Le BJP, quant à lui, promet de doubler les revenus des fermiers, et a promis des bourses de 80 euros à 120 millions d’agriculteurs et d’agricultrices.

« En Inde, le changement climatique commence à faire partie de notre quotidien, donc ça va inéluctablement prendre le devant de la scène » 

Les plus riches, quant à eux, sont relativement à l’abri de la dégradation environnementale. « Ils vivent dans des maisons climatisées, travaillent dans des bureaux climatisés, installent des filtres à air contre la pollution. Leur gagne-pain ne dépend pas du climat, donc ce n’est pas en haut de leurs préoccupations », dit Mridula Ramesh. Cela dit, elle a constaté un changement de mentalités depuis quelques années, à toutes les échelles de la société indienne. L’environnement commence à s’installer comme une préoccupation majeure.

Un quartier pauvre de New Delhi.

Il y a cinq ans, Mridula Ramesh avait une carrière couronnée de réussite en tant qu’entrepreneuse dans le textile. Jusqu’au jour où il n’y a plus eu assez d’eau pour faire fonctionner l’usine. C’est à ce moment qu’elle s’est reconvertie pour devenir chercheuse sur l’environnement. « À l’époque, on me prenait pour une folle, on disait que c’était la crise de la quarantaine, dit-elle. Aujourd’hui, les gens comprennent beaucoup mieux. En Inde, le changement climatique commence à faire partie de notre quotidien, donc ça va inéluctablement prendre le devant de la scène. Laissez-nous cinq ans. »

Le problème est que l’Inde n’a peut-être pas cinq ans devant elle. Le temps pour faire de la prévention et de l’adaptation au changement climatique, et non pas de la gestion de catastrophes, s’évapore à toute vitesse.


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[1Les résultats devraient être connu jeudi 23 mai.


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Source : Éloïse Stark pour Reporterre

Photos : © Éloïse Stark/Reporterre

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