123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageMunicipales 2026

Le syndicaliste Christian Porta conduit une liste « ouvrière et solidaire » sur les terres du RN

Le syndicaliste Christian Porta est à la tête de la seule liste de gauche à se présenter aux municipales de Saint-Avold, ici le 6 mars 2026.

Municipales — Figure locale de la lutte sociale, Christian Porta est à la tête de la seule liste de gauche aux élections de Saint-Avold. Une liste « ouvrière et solidaire », dans une région où l’extrême droite capitalise sur la désindustrialisation.

Saint-Avold (Moselle), reportage

Sur le marché de Saint-Avold, les baskets de Christian Porta détonnent au milieu des mocassins et des richelieus de ses adversaires. Installés chacun à un coin de la place, les candidats aux élections municipales battent le pavé pour distribuer tracts et poignées de main, à quelques jours du premier tour. Une liasse de programmes sous le bras, le syndicaliste salue ses concurrents avant de se diriger vers ses colistiers d’un pas rapide. Mais il lui faut plus d’un quart d’heure pour traverser la place au gré des salutations ou des réactions sur sa campagne, venue bouleverser le paysage politique de cette commune ayant voté à 44 % pour le candidat d’extrême droite lors des dernières législatives.

Lire aussi : Christian Porta, syndicaliste et bête noire d’un géant de l’agrobusiness

Militant à Révolution permanente et délégué syndical CGT au sein de la boulangerie industrielle Neuhauser, Christian Porta est à la tête de la seule liste de gauche à se présenter aux municipales de cette commune de 15 000 habitants, située dans l’ancien bassin minier de l’est de la Moselle. Une liste « ouvrière et solidaire », composée de « travailleurs et travailleuses » et d’anciennes figures locales du mouvement des Gilets jaunes.

« L’idée, c’était de rassembler tous les nouveaux acteurs des dernières luttes et des mouvements sociaux qu’il a pu y avoir récemment à Saint-Avold », détaille le Naborien.

Christian Porta (au centre) et Jean Beciu, de la liste Saint-Avold ouvrière et solidaire, échangent avec une Naborienne sur le marché de la ville. © Adrien Labit / Reporterre

« Une gauche qui renoue avec la classe ouvrière » 

À « Saint-A », il y a toujours eu une volonté « d’incarner une liste de gauche, citoyenne, une petite alternative, mais ça ne prenait jamais réellement », développe Christian Porta. En octobre, son projet de candidature ouvrière a changé la donne.

« Ici, la gauche a abandonné et énormément trahi. On se rappelle tous de François Hollande qui avait dit qu’il ne fermerait pas les hauts fourneaux ou même de Mitterand qui a fermé les mines. Ce n’est pas anodin que la classe ouvrière se soit beaucoup tournée soit vers l’abstention, soit vers le vote RN [Rassemblement national] chez nous : il y a une colère qui s’exprime. »

Christian Porta est à la tête de la seule liste de gauche aux municipales de Saint-Avold. © Adrien Labit / Reporterre

Et le syndicaliste de poursuivre : « Nous, on veut rompre avec cette tradition de la gauche électoraliste et incarner une gauche d’un genre nouveau, qui renoue avec la classe ouvrière. » Portée par « un ouvrier qui connaît réellement la vie en 5x8 », la liste Saint-Avold ouvrière et solidaire ne se réclame d’aucun parti et n’affiche aucun logo sur son matériel de campagne. Son programme propose de « pouvoir se soigner », « se chauffer et se loger dignement », se nourrir soi et ses enfants, ou encore de « pouvoir se déplacer ».

Imposer un contrôle aux usines polluantes 

Si le mot « écologie » n’apparaît pas en toutes lettres parmi les grands thèmes de sa campagne, il est en revanche sous-entendu dans un certain nombre de mesures. La liste de gauche propose en effet de mettre en place des transports publics gratuits et de ne plus faire payer la gestion des ordures ménagères.

« Chez nous, le ramassage des ordures ménagères est effectué par une régie qui a été très mal gérée. Il y a trois ans, notre redevance a augmenté de 56 % pour renflouer un déficit. On a payé de plus en plus cher pour un service qui, lui, s’est totalement dégradé. » Au point qu’une partie des habitants a même cessé de trier ses déchets, selon lui. Le ramassage des encombrants n’est plus assuré depuis un an : il faut les emmener en déchetterie ou payer un prestataire privé. Dans le même temps, les dépôts sauvages se sont multipliés.

Stéphanie Mesbah, habitante d’un quartier populaire de Saint-Avold, est quatrième sur la liste Saint-Avold ouvrière et solidaire. © Adrien Labit / Reporterre

Au-delà de ces deux axes qu’il « articule autour de l’écologie », Christian Porta explique « ne pas vouloir parler d’écologie punitive », centrée sur les gestes individuels. « Ce n’est pas juste en triant mieux ses déchets qu’on sauvera la planète. On vit dans une société capitaliste dans laquelle on a des industries, comme ici avec Total et Arkema, qui polluent et font en sorte qu’on a une espérance de vie moins élevée ici qu’ailleurs. Nous, ce qu’on vient défendre, c’est un contrôle sur ces entreprises, en lien avec leurs travailleuses et travailleurs, pour qu’on sache ce qui est rejeté et ce qui est produit. »

La campagne de Christian Porta est largement saluée sur le marché de Saint-Avold. © Adrien Labit / Reporterre

Cette dernière proposition est le fruit de discussions avec des travailleurs de la chimie, après qu’une explosion a eu lieu sur la plateforme d’une usine située à la lisière de Saint-Avold, en janvier.

Pour le syndicaliste, elle contraste avec ce qui a pu se faire parfois dans le militantisme écologiste. « Il y avait beaucoup le truc d’aller bloquer une usine polluante sans se mettre en lien avec ses travailleurs. Cela a parfois créé des tensions avec les gens qui bossaient dans ces boîtes-là. Même si cela a évolué positivement par la suite avec des mouvements comme Les Soulèvements de la Terre et Les Amis de la Terre. »  

Déplacer la campagne sur la gauche 

Ce matin sur le marché, l’écologie n’est cependant pas au cœur des préoccupations des Naboriens et Naboriennes. Observant le bal des candidats au milieu des stands, une jeune femme interpelle d’abord Christian Porta sur sa communication avant d’aborder l’une de ses inquiétudes. « Si vous êtes élus, qu’est-ce que vous ferez pour qu’on puisse se soigner ? demande-t-elle avant de désigner son bébé dans la poussette. Mon fils a 3 mois et il n’a toujours pas de médecin traitant, qu’est-ce qu’on fait ? »

Loading...

Plus tard, ce sont les factures d’énergie et le pouvoir d’achat qui s’invitent dans les discussions. Des thématiques largement abordées dans le programme de la liste ouvrière et solidaire, loin des préoccupations sécuritaires de ses adversaires. Pour ravir la mairie, les quatre candidats de la droite et du centre ont en effet choisi d’aller affronter le Rassemblement national sur son propre terrain : celui de la sécurité. Le centriste Tristan Atmania a par exemple proposé d’installer 250 caméras dans la ville et de doubler les effectifs de police, quand l’ancien maire de droite, André Wojciechowski, suggère d’utiliser des drones pour surveiller l’espace public.

Jean Chirat et Christian Porta, de la liste Saint-Avold ouvrière et solidaire, échangent avec André Wojciechowski, maire LR de Saint-Avold de 2001 à 2020, qui se présente pour un quatrième mandat. © Adrien Labit / Reporterre

« À Saint-Avold, c’est simple : si vous lisez le programme du RN, vous avez l’impression d’être à Chicago », raille Stéphanie Mesbah, colistière de Christian Porta. Cette ancienne animatrice ayant travaillé dans les quartiers de Saint-Avold explique être « absolument contre cette surenchère sécuritaire ». « Il y a d’autres solutions à développer », appuie-t-elle. Mais tout le monde n’est pas de cet avis.

En fin de matinée, une passante refuse de prendre le tract tendu par Christian Porta. « Certainement pas. Il est hors de question que je vote pour vous ! » « Et pourquoi pas ? » retorque le candidat. « Parce que vous voulez désarmer la police municipale », répond-elle en faisant volte-face, avant d’évoquer l’insécurité qu’elle a pu ressentir les soirs de semaine en travaillant pendant plus de vingt ans dans le centre-ville. Une demi-heure plus tard, un autre habitant s’arrête prendre le tract de la liste de gauche en discutant en expliquant, lui, ne pas comprendre les mesures sécuritaires au cœur de la campagne. « Je n’ai jamais eu peur en vivant ici. »

Christian Porta assume de « perdre des voix » parce que certaines de ses propositions sont jugées trop radicales. « Nous, ce qu’on répond à nos adversaires, c’est que la vraie insécurité, c’est celle des fins de mois. On a opposé à leur projet sécuritaire un projet de sécurité “sociale”. Et ça a marché ! Personne ne s’y attendait mais maintenant, ils sont tous obligés de faire des propositions plus sociales. Ils ont dû diluer leur programme sécuritaire. »

Figure connue du syndicalisme mosellan, Christian Porta voit sa notoriété boostée par une campagne numérique très active. © Adrien Labit / Reporterre

Très active sur les réseaux sociaux, avec des vidéos faisant parfois plus de 100 000 vues, la campagne de Christian Porta souligne ce décalage avec ses adversaires. Quitte à « polariser le débat ». Mais elle « offre une opportunité aux gens de Saint-Avold qui ont le cœur à gauche, juge Raymond Wax, figure locale des Gilets jaunes, troisième sur la liste. On s’occupe des gens ordinaires et des problèmes qu’ils ont. C’est un peu la même chose que ce qui s’était passé aux ronds-points ».

Christian Porta et ses colistiers espèrent pouvoir arriver au second tour et entrer au conseil municipal pour y être « les yeux et les oreilles des travailleurs ». « C’est nouveau ce qu’il se passe à Saint-Avold, juge Stéphanie Mesbah. On va continuer quoi qu’il arrive. »



Retrouvez tous nos articles sur les municipales ici.

legende