En Tunisie, des petits paysans s’organisent contre la bio industrielle

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7 février 2020 / Matthias Raynal (Reporterre)



Alors que les surfaces consacrées à l’agriculture biologique ont augmenté de manière exponentielle depuis 2000, la Tunisie n’a toujours pas pris de virage résolument écologique. L’agriculture bio reste destinée à l’export, exclut la petite paysannerie et exerce une forte pression sur les ressources naturelles.

  • Sidi Bouzid (Tunisie), reportage

Cela fait deux ans que Leïla Horchani est propriétaire d’une ferme minuscule. Des poules, quelques coqs, sept vaches, deux juments, un troupeau de 150 chèvres et moutons. Rien de plus. L’exploitation de cette Tunisienne, c’est un peu la ferme idéale, celle des livres pour enfants, une Arche de Noé champêtre échouée à la sortie de Sidi Bouzid, formée de quelques bâtiments en brique. Ni hangars monumentaux, ni machines, les animaux sont à l’air libre, répartis entre deux enclos. « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », c’est le mantra de Leïla Horchani qui recycle les déjections des animaux pour fertiliser ses quatre hectares de terre. Dans le hameau de son enfance, la trentenaire pratique une agriculture biologique, sans intrants chimiques bien sûr, mais surtout raisonnée, avec un système de rotation des cultures. On trouve ici de la luzerne, là-bas quelques dizaines d’oliviers, derrière des amandiers et au fond un champ d’oignons.

Titulaire d’un diplôme universitaire en contrôle qualité des aliments et hygiène, Leïla est issue d’une famille de paysans, elle a repris le flambeau avec joie. Avec fierté aussi, en apportant sa contribution à l’agriculture locale, pour des techniques plus respectueuses de l’environnement et de la santé des êtres humains.

Une ouvrière récolte la luzerne destinée à l’alimentation des animaux, pendant que ses filles jouent à côté d’elle.

« J’ai perdu deux membres de ma famille à cause du cancer et de l’insuffisance rénale. Ce sont les pesticides et les fertilisants qui les ont tués », dit la jeune femme qui veut mettre le bio à la portée des Tunisiens. Elle vend ses produits aux habitants de la région, monte parfois à Tunis pour participer à des foires et envoie de temps en temps des colis à ses clients. Agriculture tournée vers le marché local, durable et éthique, Leïla coche toutes les cases de l’exploitation verte et vertueuse. Mais c’est une exception dans le pays.

La Tunisie est la championne de la bio en Afrique. C’est le pays du continent qui compte le plus grand nombre de terres consacrées à cette agriculture : 336.000 hectares au total en 2018, selon la Direction générale de l’agriculture biologique. Avec des produits phare, l’huile d’olive et les dattes, majoritairement exportés vers l’Europe. La bio rapporte gros — la valeur des exportations a atteint 677 millions de dinars en 2018 (environ 216 millions d’euros) — et joue un rôle économique essentiel en contribuant au rééquilibrage de la balance commerciale de la Tunisie. De bons indicateurs pour la filiale, dont ne se réjouit absolument pas Rim Mathlouthi. Elle est présidente de l’Association tunisienne de permaculture, fondée en 2015 : « On parle de chiffres mais il faut voir ce qui se cache derrière. La bio en Tunisie, c’est de la monoculture [qui abîme les sols]. On est très contents parce qu’on exporte et qu’on rentre des devises, mais si moi demain je veux manger des dattes bio, je galère pour en trouver ! »

Les dattes tunisiennes biologiques : une rareté dans le pays alors qu’il en est l’un des plus importants producteurs au monde.

La bio tunisienne s’est développée dans les années 2000, avec la croissance de la demande européenne. Le vieux continent avait besoin de produits certifiés, le voisin du sud de la Méditerranée s’est engouffré dans le marché, avec une première loi sur l’agriculture biologique en 1999, avant d’obtenir dix ans plus tard l’équivalence des normes européennes. Dès l’origine, elle a été conçue comme une production destinée à l’export. La conversion de dizaines de milliers d’hectares de palmiers dattiers et d’oliviers s’est faite assez facilement, ces plantations répondant naturellement aux critères de certification. L’effort fourni par les paysans et les autorités aurait été tout relatif, d’après Rim Mathlouthi : « Ça me dépasse un peu ce truc de l’huile d’olive bio. Je n’ai jamais vu aucun agriculteur mettre des intrants sur ses oliviers, jamais. Pour moi c’est du business, c’est une manière de parler, c’est du commerce. »

Pour allier agriculture biologique et écologie, il faut rompre avec la monoculture

Rim Mathlouthi décrit néanmoins une prise de conscience chez les acteurs de la filière. Ils font de plus en plus rimer biologique avec écologique. C’est le cas d’un nouveau syndicat, créé en octobre dernier. L’UNObio entend représenter l’ensemble de la filière et se fixe des objectifs éthiques : « Favoriser une agriculture biologique, raisonnée et durable, limiter l’impact de notre consommation sur les ressources naturelles — sol, eau, biodiversité… »

Pour cela, il faudra rompre avec la monoculture. C’est ce que prône le syndicat qui organisait l’une de ses premières conférences de presse au mois de janvier dernier. Il se trouve encore dans cette phase où il tente de se faire connaître et d’expliquer sa philosophie. À l’Institut national agronomique de Tunisie (Inat), la plus ancienne école d’ingénieurs d’Afrique, Yousra Hamza Chaibi, la secrétaire générale, prend la parole : « Aujourd’hui, il y a 1 % seulement de la valeur des exportations de bio qui concerne tout ce qui est légumes, fruits, plantes aromatiques et médicinales. Il faut faire plus pour permettre un enrichissement des sols et une meilleure synergie entre les différentes cultures sur une même parcelle. » Yousra a lancé l’un des tout premiers magasins bio en Tunisie, en 2011. De formation agronome, elle est « très sensible à tout ce qui est question écologique et d’alimentation ». C’est justement ces préoccupations qui l’ont conduite à investir ce nouveau marché pour mettre à la disposition des Tunisiens des produits sains et de qualité. Aujourd’hui, la demande intérieure explose. « Je ne sais pas si vous êtes déjà allé un samedi matin voir les distributeurs de produits bio à Tunis mais c’est la bagarre pour une botte de carottes », s’amuse Rim Mathlouthi, la présidente de l’Association tunisienne de permaculture.

La bio tunisienne est aujourd’hui à un tournant, comme le résume le président de l’UNObio, Leith Tlemçani : « Les gens qui veulent se lancer, surtout ceux qui souhaitent faire autre chose que les olives et les dattes, rencontrent beaucoup de problèmes. Les critères des cahiers des charges sont tellement féroces que parfois on passe deux ou trois ans à chercher un terrain. En plus de ça, il faut beaucoup de main d’œuvre, une source d’eau capable de se régénérer, un voisinage propre, un minimum d’infrastructures pour pouvoir transporter les productions et les transformer. »

Mohamed travaille sur la ferme de Leïla Horchani et s’occupe notamment de ses 150 moutons et chèvres.

Il a fait le choix de partenaires exigeants, qui prônent des pratiques durables et appliquent des normes bien plus strictes que celles prévues par les certifications européennes. Mais le défi reste le même pour le petit paysan tunisien qui voudrait tenter une conversion moins radicale. « La subvention de 70 % pour couvrir les frais de certification pendant cinq ans a été supprimée pour des raisons budgétaires. Désormais c’est au paysan de payer et c’est un frein énorme, dénonce Leith Tlemçani. Ça lui revient très cher, si on compte en plus la baisse des rendements et l’augmentation des coûts lors du passage au bio. »

La bio est destinée à l’export, dépendante des prix du marché et des investissements

Une autre solution existe, que l’Association tunisienne de permaculture entend explorer cette année. Rim Mathlouthi en a assez de la tyrannie des certifications, qui sont onéreuses et qu’il faudrait à tout prix respecter. D’ici la fin de l’année, l’association veut créer « un système participatif de garantie ». « C’est sur le modèle des Amap [une association pour le maintien d’une agriculture paysanne], du producteur directement au consommateur. J’en ai rien à faire des normes européennes, je veux manger quelque chose de propre, et si je fais confiance à l’agriculteur j’irai acheter chez lui. »

Loin d’entraîner une modification profonde du modèle de développement agricole, l’introduction des certifications bio européennes a seulement contribué à verdir, en apparence, une partie de la production. Cette dernière reste destinée à l’export, exclut la petite paysannerie et exerce une forte pression sur les ressources naturelles. L’eau est certainement la plus précieuse d’entre toutes dans ce pays en situation de stress hydrique et où l’on subit déjà de plein fouet le changement climatique, avec une baisse des précipitations, une hausse des températures et des sécheresses plus intenses et plus fréquentes. D’ici à 2030, on s’attend à une chute de la production d’olives qui pourrait atteindre 50 %, selon une étude conjointe du ministère de l’Agriculture et de l’Agence de coopération allemande.

Pour Chokri Damergi, enseignant-chercheur à l’Institut national agronomique de Tunisie, désormais « quand on dit bio, on parle d’un système durable de production, qui respecte la nature, le bien-être animal et préserve les ressources pour les générations futures »





Lire aussi : En Tunisie, la colère monte des champs asséchés de Sidi Bouzid

Source : Matthias Raynal pour Reporterre

Photos : © Matthias Raynal/Reporterre, janvier 2020.
. chapô : Leïla Horchani, entrepreneuse agricole, inspecte un pied de navet dont les graines serviront à ensemencer un champ (24 janvier 2020, Sidi Bouzid,

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