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En Tunisie, le phosphate a saccagé la nature du golfe de Gabès

27 mars 2015 / Clément Barraud (Reporterre)

Située sur la côte est du pays, Gabès subit depuis trente ans une pollution rampante au phosphate. Oasis asséché, mer polluée, développement de maladies… En cause, l’activité industrielle du Groupe Chimique Tunisien (GCT), qui produit de l’acide phosphorique.

- Gabès, reportage

Une plage de sable fin, des palmiers en abondance, une nature généreuse… Ce paysage de carte postale, la ville de Gabès, à 400 km au sud de Tunis, l’a connu jusque dans les années 1960. « Gabès n’avait pas son pareil, on pouvait trouver de l’ombre un peu partout, la ville était entourée par l’oasis », relate Sami Badrouchi, membre de l’Association de Sauvegarde de l’Oasis de Chenini, qui entoure Gabès.

Une période glorieuse pour les habitants, « un paradis sur terre avant l’arrivée de l’industrie », se rappelle Abdallah Zrelli, président de la branche régionale de l’Association de Protection de la Nature et de l’Environnement. « C’était le seul oasis au monde situé directement en bord de mer ! Le territoire était d’une richesse extraordinaire », insiste-t-il.

À cette époque, la région est très prisée des touristes, notamment libyens. Le gouvernement crée même un train touristique depuis Tunis pour rejoindre Gabès et son oasis.

Le tournant dans l’histoire de la ville se situe au début des années 1970. En 1972 exactement, lorsque l’Etat, dirigé par Habib Bourguiba, crée le Groupe Chimique Tunisien (GCT). L’entreprise est chargée d’exploiter le phosphate, la principale ressource naturelle du pays. Le bassin minier se trouve autour de Gafsa (au nord-ouest de Gabès), où est récolté le minerai, avant d’être acheminé par train vers la région côtière.

Trois pôles sont créés, à Gabès, Skhira et Sfax. Le pôle principal, à Ghannouche (banlieue de Gabès), vise notamment à transformer le phosphate pour produire de l’acide phosphorique. D’autres unités industrielles (cimenterie, agroalimentaire, manufacture) sont également implantées autour de la ville.

Une manne financière

Dans la Tunisie des années Bourguiba puis Ben Ali, l’exploitation du phosphate est un secteur clé de l’économie du pays. Aujourd’hui encore, cette activité génère plus de 4 300 emplois directs, représentant 3 % du PIB et 10 % de l’exportation. Le GCT est un poids lourd contre lequel il est impossible de lutter.

« Avant la Révolution, il n’y avait aucune association de protection de l’environnement. On n’avait aucun moyen d’agir, il n’y avait pas d’informations sur le sujet », déplore Sami Badrouchi. Une opacité favorisée par le régime autoritaire et corrompu de Ben Ali.

Après la chute du dictateur, la société civile s’empare d’un certain nombre de sujets, dont l’environnement. « À partir de la Révolution, la pollution a cessé d’être un sujet tabou que l’on ne sortait qu’au moment des élections », explique Abdallah Zrelli. L’impact de l’activité industrielle est de toute façon trop visible pour cacher plus longtemps la réalité de la situation. Les associations locales se mobilisent pour informer la population sur le « problème du phosphate ». Ou plutôt les problèmes, tant les conséquences sont nombreuses.

Autrefois verdoyant, l’oasis de Gabès n’est plus que l’ombre de lui-même. La faute à l’accaparement de l’eau par l’usine chimique, selon Sami Badrouchi. « Le groupe chimique pompe une très grande partie de l’eau présente dans les nappes, sans la renouveler. Sur la zone voisine de Ras el Oued, on comptait auparavant 400 sources naturelles. Aujourd’hui, on est obligé de pomper l’eau… À cause de cela, l’activité agricole n’est plus rentable ». En manque d’eau, le territoire souffre également d’une pollution considérable due à l’activité industrielle.

Des boues radioactives

La production d’acide phosphorique génère un déchet, nommé phosphogypse, composé notamment d’uranium, de plomb, de polonium et de radium. Pour une tonne d’acide phosphorique, 5,1 tonnes de phosphogypse sont rejetées. Ces déchets radioactifs sont stockés à l’air libre à Sfax et Skhira, sous forme de terrils plus ou moins bien protégés. A Gabès, en revanche, le phosphogypse est entièrement déversé dans le golfe par un canal à ciel ouvert. Mélangé à de l’eau de mer, il forme des « boues gypseuses ».

La ville portuaire est touchée de plein fouet par ces rejets. Mohamed Ali Daymi, qui est ingénieur et suit de très près la question, décrit la situation : « La décharge est située précisément entre les ports de commerce et de pêche de Gabès… ».

Le site de Shkira

Les chiffres recensés jusqu’à présent donnent le vertige. L’usine de Ghannouche déverse chaque jour environ 42 000 m3 de ces boues dans la mer, soit 12 500 tonnes de phosphogypse sec. Selon Samir Jomaa, de l’Université de Carthage, « on estime que 135 millions de tonnes de phosphogypse sec ont été rejetées sur les côtes du Golfe durant les trente dernières années ».

La baignade est interdite et de nombreuses espèces de poissons ont disparu. On n’en compte plus que sept actuellement, contre plusieurs dizaines dans les années 1960. Les pêcheurs, inquiets de voir leur activité réduite à peau de chagrin, ont manifesté la semaine dernière dans les rues de la ville. Les autorités ont répondu par des tirs de gaz lacrymogène et plusieurs interpellations.

Les habitants de Gabès ne sont évidemment pas épargnés par le fléau. Les conséquences sur la santé sont préoccupantes. Ici, on ne compte plus les personnes atteintes d’un cancer, surnommé « la mauvaise maladie ».

Pourtant, aucune étude précise n’a été menée jusqu’à présent. « Une association des agents de santé de l’hôpital a demandé un registre des maladies recensées sur Gabès, mais cela n’a pas encore été mis en œuvre », déplore Sami Badrouchi.

La plupart des malades partent à Sfax ou à Tunis pour se faire soigner, ce qui rend difficile le lancement d’une telle étude. D’autres maladies, comme l’ostéofluorose, liée à l’importante concentration de fluor, ont également vu le jour dans la région. À cela s’ajoutent la pollution atmosphérique ou les mauvaises odeurs à proximité du site…

Vers un arrêt des rejets en mer

Après des années de silence, le Groupe chimique tunisien, qui fait face aux pressions de la société civile, semble réagir. Une cellule de veille, composée de responsables du GCT et de membres d’associations, est chargée d’étudier les projets du groupe. L’entreprise envisage notamment plusieurs mesures pour réduire son impact environnemental.

La plus emblématique serait l’abandon des rejets de phosphogypse en pleine mer. À la place, une décharge implantée sur le continent pourrait voir le jour. Elle serait dotée d’une « géo-membrane destinée à protéger les eaux souterraines contre les infiltrations », selon le groupe.

Mokhtar Jradi et Mohamed Ali Daymi

Trois sites sont pressentis pour accueillir ce futur terril, situés entre 20 et 40 km de l’usine. L’installation nécessiterait le transport des boues gypseuses sur plusieurs dizaines de kilomètres, via le plus long pipeline de phosphogypse du monde… Le montant serait de 400 millions d’euros. Pour l’un des sites proposés, à El Malah (à 20 km de Gabès), les habitants ont déjà clairement exprimé leur refus.

Si l’arrêt de la production de phosphate est pour l’instant peu envisageable, le cœur du problème est d’ordre économique, selon Mohamed Ali Daymi. « Avec 23,7 % de chômage dans le gouvernorat de Gabès, dont 40,2 % pour les jeunes diplômés, il faut mettre en œuvre une économie alternative pour sortir de l’emprise du phosphate. Si l’on installe des systèmes de dépollution, d’ingénierie de l’eau, etc., on permettra à des gens qualifiés d’avoir du travail et de contribuer à éradiquer la pollution » [Voir les recommandations du Forum de l’environnement à Monastir].

Le seul moyen, selon lui, de redonner de l’espoir à la population : « Le niveau de bien-être est négatif ici, les gens souffrent. Ils veulent juste vivre ».



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Source et photos : Clément Barraud pour Reporterre

. Site Shkira : Sulphuric acid

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