En Tunisie, les déchets font tache dans la transition démocratique

Durée de lecture : 4 minutes

1er mai 2015 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Reporterre est parti plusieurs jours en Tunisie, afin d’y interroger la place de l’écologie quatre ans après la révolution. Première préoccupation environnementale : la gestion des déchets. L’enjeu reflète la complexité de la transition politique.


- Tunis, reportage

Et si le soulèvement tunisien du 14 janvier 2011 s’avérait être un immense gâchis… environnemental ? Saugrenue voire déplacée, la question n’en est pas moins posée en ces termes par nombre d’acteurs de la société civile : « La Révolution a fait deux victimes : les martyrs et l’environnement », assène Hassan Mouri, chercheur à l’Institut supérieur des sciences humaines et sociales de Tunis.

Enjeu primordial

Le gâchis s’articule autour de la gestion des déchets. En Tunisie, évoquer l’écologie ou, bien plus souvent, l’environnement – c’est d’ailleurs le même mot en arabe tunisien, « biaa » – revient neuf fois sur dix à parler, d’abord, des déchets.

La Révolution a largement contribué à l’acuité de cette préoccupation. « Le problème des ordures (…) s’est aggravé, au lendemain du 14 janvier 2011, avec le laxisme des services de collecte et la contestation par les citoyens des installations de traitement et des décharges contrôlées », relève Noura El Houda Chaabane, journaliste à Nawaat, média libre qui s’est imposé dans le paysage médiatique tunisien depuis la révolution.

C’est le paradoxe de la transition démocratique ouverte depuis quatre ans, un processus forcément long et imparfait : « On a fait marche arrière sur certains sujets, en particulier sur l’environnement, reconnaît un sociologue, également producteur d’une émission de débats à la radio. Sous Ben Ali, il y avait une propagande politique, la problématique était mieux portée, même si elle n’était pas bien portée en soi. »

Le constat est cependant loin de valoir alibi pour le refrain du « c’était mieux avant ». Avec une fonction publique à la baguette, un syndicalisme parfaitement encadré et un droit de grève inexistant, le service de collecte des déchets ne pouvait qu’être assuré correctement… La fin du pouvoir dictatorial a eu pour conséquence presque logique cette sorte de « relâchement » selon Mohamed Larbi Bouguira, vice-président de l’Association tunisienne des ingénieurs agronomes (ATIA) : « Nous avons eu pendant plusieurs mois un gouvernement de transition qui a dû composer avec une administration elle-même en difficulté avec le changement de régime… Il y a eu désorganisation des principaux systèmes ».

Ainsi des déchets, victimes de « dérégulation » pour Hassan Mouri : « En sociologie, on appelle cela l’épuisement de l’Etat ». Mais avec une transition qui s’enlise et un renouvellement politique qui tarde à se dessiner dans les urnes, la question des déchets pourrait prendre une valeur plus symbolique : « Le mépris des Tunisiens pour leur régime se reflète sur l’environnement », glisse une jeune membre d’ATIA, un brin désillusionnée.

Un plan critiqué

Avec près de 3 millions de tonnes de déchets produits par an pour une population d’à peine 11 millions d’habitants, la question devient pressante. Si bien que les déchets semblent être devenus la priorité des politiques publiques environnementales en Tunisie. Le mois dernier, le nouveau ministre de l’Environnement – par ailleurs le premier opérationnel depuis la chute de Ben Ali, le poste ayant entre-temps été réduit au statut de secrétaire d’Etat – Néjib Dérouich, nommé en début d’année, présentait son plan d’action des cent premiers jours à la tête de son ministère.

Parmi les cinq priorités établies, les quatre premières ont trait au déchet. Un emballement quelque peu excessif : « Certes, ça aurait dû être une priorité, mais pas une ligne directrice de toutes les préoccupations », écrit la journaliste de Nawaat, pour qui ce programme environnemental de cent jours traduit une « vision populiste ».

Les environnementalistes consultés pour analyser ce programme se montrent plus sévères encore : « Les projets de résolution des flux de déchets avancés par le ministre sont des ‘’bricolages’’ et des extensions, non pas des réformes venues d’une politique environnementale bien fondée ». Car « la question des déchets ne se résume pas simplement à la collecte, rappelle le journaliste Mohammed Dhia Hammami. La vraie problématique se pose en aval, avec la décharge, puis l’incinération ou l’enfouissement… ».

De fait, la Tunisie connaît déjà de sérieux problèmes avec ses décharges, au cœur de scandales écologiques, à l’image de celle de Borj Chakir. Auxquels il faut ajouter les « plus de deux-cents décharges sauvages dans tout le pays », selon Hassan Mouri.

Approche participative et sensibilisation citoyenne, structuration des filières de chiffonniers – jusqu’ici informelles –, réforme de l’ANGED (Agence nationale de gestion des déchets), décentralisation : les solutions envisagées par les acteurs de terrain sont nombreuses. « En Europe, la gestion des déchets est l’affaire des communes et du secteur privé, souligne Wahid Jenhani, directeur de l’environnement et de la propreté dans la municipalité de Kelibia. Mais en Tunisie, c’est l’Etat qui impose tout. Or comme l’Etat est très affaibli en ce moment… » Dans son grand processus de transition démocratique, la Tunisie n’a pas fini de faire le tri.


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Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre

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