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Climat

En considérant nos anciennes colonies, la France voit ses émissions de CO2 augmenter de 50 %

Une grande partie de la production des colonies était ensuite acheminée vers le territoire des puissances coloniales.

Une étude met en avant le rôle des ex-puissances coloniales dans les émissions historiques de gaz à effet de serre. En prenant en compte son ancien empire, la France voit sa responsabilité augmenter de 50 %.

On savait déjà que les pays occidentaux avaient une responsabilité majeure dans l’actuel changement climatique, en tant que pionniers de la révolution industrielle et de l’utilisation d’énergies fossiles. Ce rôle historique est crucial puisque le CO2 envoyé dans l’atmosphère y reste, partiellement, pour des centaines d’années. Or, cette responsabilité historique bondit encore d’un cran lorsque l’on ajoute au bilan des pays colonisateurs les gaz à effet de serre émis dans leurs colonies.

C’est l’analyse publiée le 26 novembre par le média spécialisé Carbon Brief. La démarche a consisté à comptabiliser l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre depuis 1850 dans les pays colonisés et les attribuer la totalité des émissions sur cette période aux pays colonisateurs.

De quoi alourdir le bilan des principales puissances coloniales : « La part des émissions historiques de la France augmente de moitié, celle du Royaume-Uni double, celle des Pays-Bas triple presque et celle du Portugal fait plus que tripler », résument les auteurs.

Exploitation carbonée des colonies

L’empire colonial britannique, qui régnait sur près du quart des terres émergées du globe à la fin du XIXe siècle, a évidemment un lourd bilan. Il fait passer le Royaume-Uni d’un total de 3 % des émissions historiques mondiales à 5,1 %, ce qui le remonte de la huitième à la quatrième place dans la liste des plus gros contributeurs au changement climatique.

La France voit quant à elle son empire colonial faire gonfler son bilan de 37 milliards de tonnes de CO2 à 56 milliards de tonnes, soit une hausse de 51 %. Ce qui lui fait gagner un rang, à la onzième place des plus gros contributeurs climatiques. La hausse la plus spectaculaire revient aux Pays-Bas, dont l’ancien empire qui comprenait l’Indonésie les fait grimper du trente-quatrième au douzième rang des pays les plus émetteurs de carbone depuis 1850.

La période coloniale aggrave la part de l’Europe dans les émissions historiques. Carbon Brief

Les États-Unis, l’Union européenne et le Royaume-Uni ne comptent plus aujourd’hui que pour 11 % de la population mondiale, estime Carbon Brief. Mais, selon ce nouveau décompte, ils sont responsables de 39 % des émissions historiques.

Si, globalement, plus des deux tiers de ces émissions sont issues de l’utilisation d’énergies fossiles et du ciment, la contribution des empires coloniaux est largement liée au changement d’usage des terres engendré par les colons. L’Inde, par exemple, plus gros contributeur aux émissions de l’empire britannique, a un bilan carbone dû pour 86 % à la déforestation, détaille Carbon Brief.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les auteurs assument de verser l’ensemble de ces émissions historiques au crédit des puissances coloniales : quand bien même ces émissions servent partiellement à la vie des populations locales, ce sont les décideurs coloniaux qui ont engendré les modifications structurelles conduisant à des modes de vie carbonés. Sans compter qu’une grande partie des activités développées servaient avant tout à acheminer de la valeur vers les métropoles.

Des conséquences bien après les décolonisations

« Les pays métropolitains recherchaient des matières premières de toutes sortes, du bois et des fourrures au caoutchouc et au pétrole. Ils ont établi des plantations qui ont transformé les écologies insulaires. Les colons ont introduit de nouvelles méthodes agricoles ; certains peuples autochtones ont été déplacés et leurs méthodes de gestion des terres [abandonnées] », écrivent ainsi William Beinart et Lotte Hughes dans leur ouvrage Environment and Empire (2007), dans un extrait cité par Carbon Brief.

Les influences et comportements coloniaux ont, en outre, des conséquences qui ont perduré bien après les décolonisations. Les pays nouvellement indépendants ont souvent conservé l’héritage colonial, dans la structure des fonctions administratives de l’État ou dans la persistance d’intérêts économiques via des multinationales liées aux anciennes puissances coloniales, relève Carbon Brief. Cela peut se traduire dans les politiques de développement, y compris dans la continuation de certaines politiques de déforestation.

Une publication pas anodine avant la COP28

« Cette comptabilité est bienvenue, une telle prise en compte des émissions coloniales est inédite à ma connaissance, commente Yann Robiou du Pont, chercheur sur la justice climatique à l’université d’Utrecht (Pays-Bas). Cela risque bien sûr d’influencer les discours et les argumentaires lors des négociations climatiques à venir. »

La publication de cette analyse intervient en effet juste avant la COP28, qui s’ouvre jeudi 30 novembre à Dubaï (Émirats arabes unis). Elle devra traiter de nombreux enjeux critiques de justice climatique, comme la question du financement des « pertes et dommages » engendrés dans les pays les plus vulnérables par le changement climatique. Les âpres négociations sur le juste partage des efforts d’atténuation de nos émissions de carbone reviendront également sur la table.

« La Convention-cadre des Nations unies, de même que l’Accord de Paris, mentionne la nécessité d’efforts tenant compte des “responsabilités communes mais différenciées”. Mais on n’a jamais défini quantitativement ce que signifiait cette différenciation », déplore Yann Robiou du Pont.

La France loin du compte

« Les pays les plus vulnérables au changement climatique se font avoir ! Il est temps pour les pays riches de faire leur juste part pour le monde », réclament en conséquence 58 pays réunis au sein du Climate Vulnerable Forum.

Ces revendications, basées sur le travail de Yann Robiou du Pont et de ses collègues, invoquent trois critères pour déterminer le juste niveau d’effort de chaque pays dans la réduction des émissions de carbone : la responsabilité historique, les capacités à payer et l’équité. Le tout est synthétisé sur les cartes du monde du site Paris Equity Check, révélatrices du retard à remplir les engagements, notamment par les pays du Nord. Des calculs auxquels il faudrait donc ajouter les émissions coloniales historiques.

« Prendre en compte les responsabilités coloniales ne fait que renforcer l’inadéquation des efforts actuels de pays comme la France, qui ne font déjà pas leur juste part relative aux émissions historiques à l’intérieur de leurs frontières », dénonce Yann Robiou du Pont.

« Cela conditionne tout le reste »

D’autant que les efforts à fournir ne peuvent consister seulement à atteindre plus rapidement la neutralité carbone, souligne le chercheur, mais doivent aussi comprendre l’aide financière aux pays les moins outillés pour la transition, qui sont souvent aussi les anciens colonisés.

« Cela conditionne tout le reste, insiste le chercheur français. Le blocage dans les négociations sur la mention de la fin du pétrole ou du charbon ne vient pas que des pays producteurs, mais aussi de ceux dont les écoles et les hôpitaux dépendent de ces énergies fossiles et qui n’ont pas les moyens de financer une transition vers les énergies renouvelables. » Or, ce moindre développement économique et cette pauvreté relative de nombreux pays pourraient, en partie, être eux aussi imputés aux conséquences de la colonisation.

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