En direct du Japon, le point sur la situation nucléaire

Durée de lecture : 28 minutes

2 mars 2012 / Marc Humbert

Marc Humbert est chercheur. Il vit au Japon, à Kyoto, d’où il nous adresse une synthèse de la situation au Fukushima et dans le pays près d’un an après la catastrophe nucléaire.


Kyoto, le 2 mars 2012

Petit état des lieux près d’un an après le 11 mars 2012 pour ceux qui sont intéressés par cette situation du Japon sinistré mais qui n’ont pas eu l’occasion de pouvoir en suivre l’actualité.

1) Peut-on parler d’un retour à la normale ?

Le Japan Times du 30 décembre 2011 a décidé d’arrêter la publication de la carte des niveaux maximum de radiation dans l’Est du Japon en indiquant que la situation semblait stabilisée. Le service culturel et d’information de l’ambassade du Japon en France avait fait un communiqué le 20 décembre pour protester auprès des média contre les informations publiées en France et de nature à induire en erreur les lecteurs sur les initiatives du gouvernement. Ce courrier donnait certaines précisions avec des commentaires pour soutenir que la situation est en voie de normalisation, pour souligner que le gouvernement japonais a fourni des efforts remarquables, et que tout peut reprendre comme avant. Le Japon renaît.

C’est la position qu’essaie de défendre depuis le début les principaux responsables politiques et le gouvernement japonais.

Alors même que le Japon rétrogradait au rang de 3e puissance économique mondiale, l’échec du désastre nucléaire lui faisait perdre la face de Gijutsu Rikkoku, pays technologique. Confrontées à cette situation, les autorités se sont peu dirigées vers la remise en cause des choix qui ont fait du Japon une puissance nucléaire civile, choix d’immédiat après-guerre qui semblait n’attendre que l’initiative « Atome pour la paix » de Eisenhower en 1953.

Elles ont mis tout en place pour assurer ce qui leur paraissait essentiel pour relancer l’économie du pays, avec l’aide d’un lobby pro-nucléaire puissant, « le village nucléaire », qui avait entonné l’hymne d’un nucléaire pacifique, sûr à 100% et prometteur de bien-être, pour éviter l’opposition d’une opinion publique pacifiste marquée par Hiroshima. Sur le deuxième point il y a évidemment depuis le 11 mars, un sérieux obstacle à surmonter pour rétablir la confiance dans l’opinion publique.

A l’intention de tous et des rétifs en particulier, les autorités ont clamé que l’arrêt du nucléaire serait la fin de la fourniture de l’électricité, du confort et pire, la fin de la croissance. Toutefois le Japon, malgré un yen très cher, et sans centrales nucléaires, continue à fonctionner et à croître : là encore un argumentaire supplémentaire sera nécessaire.

Les exportations y compris nucléaires sont indispensables selon le gouvernement. Toshiba a livré fin 2011 un condenser pour une centrale nucléaire (Vogtle Unit 3 AP1000) en construction aux Etats unis (premier projet de construction dans ce pays depuis 30 ans) et se trouve bien placé pour des nouveaux chantiers en Turquie. Hitachi a signé un accord préliminaire pour une centrale en Lituanie en décembre 2011.

Il faut également, selon le gouvernement, exporter des armes et le Japon est en train d’abandonner l’interdiction d’exportations d’armes qu’il observait jusqu’ici. Ses forces d’autodéfense ne constituent pas officiellement une armée, mais de fait en sont une qui depuis une dizaine d’années exécute des missions humanitaires ou de maintien international de la paix, sans engagement offensif.

La presse japonaise s’est montrée très timorée dans ses critiques vis-à-vis des versions officielles sur la situation et sur les positions des autorités. Les Japonais se sont mobilisés à plusieurs reprises contre le nucléaire. Des rassemblements anti-nucléaires ont regroupé des milliers de personnes en juin 2011, dans de nombreuses villes. Le 19 septembre, plus de 60 000 Japonais se sont massés dans et aux abords du parc Meiji à Tokyo autour de l’écrivain Kenzaburo Oe.

Depuis lors des militants campent sur le terrain du ministère de l’industrie pour réclamer la fermeture de toutes les centrales nucléaires ; le ministère leur demande de partir mais jusqu’ici a indiqué qu’il n’emploierait pas la force (Kyodo news repris par Japan Times le 29 janvier 2012) pour les faire partir.

Les 14- 15 janvier 2012, des milliers de personnes dont une centaine d’experts de 30 pays et de militants réunis en colloque, se sont rassemblées à Yokohama pour proposer d’établir une programmation de la sortie du nucléaire au Japon. A nouveau des rassemblements autour de Kenzaburo Oe à Tokyo et dans 4 départements ( Niigata, Okayama, Yamaguchi, Ehime) ont eu lieu de le 11 février, cherchant à collecter 10 millions de signatures contre l’énergie atomique. « 10 millions People’s Action to Say Good-bye to Nuclear Power Plant » a déjà recueilli 4 millions de signatures. Des manifestations sont prévues à Koriyama (département de Fukushima) le 11 mars 2012 et partout en juillet où ils espèrent rassembler 100 000 personnes. Des pétitions sont en cours en particulier à Osaka et Tokyo pour demander un référendum sur le nucléaire.

Et puis surtout, les autorités locales, au moins sous la pression de leurs opinions, refusent depuis le 11 mars, le re-démarrage des centrales qui s’arrêtent pour maintenance (tous les 13 mois). Légalement elles n’ont pas besoin de ces autorisations, mais c’est la pratique usuelle. A tel point qu’il ne reste au 20 février que deux réacteurs en activité sur les cinquante quatre que compte le pays et qu’il ne devrait plus en avoir aucun d’ici fin avril 2012.

Il est donc difficile de considérer que la situation est redevenue normale.

2) Les données les plus publiques sur le niveau de radioactivité.

Le MEXT, ministère de l’Education de la culture des sports de la science et de la technologie, affiche sur son site, y compris en anglais des données d’observation sur les niveaux de radioactivité. En ligne on trouve des pages et des pages de listes de tellement de pages en pdf à télécharger (des centaines aujourd’hui) que ce n’est pas immédiatement accessible au grand public. La plus ancienne page disponible, publiée le 16 mars 2011, concerne des observations faites à partir d’un véhicule le 15 mars à 20h 40 à Namié à 20km de la centrale : le premier ministre à 11h ce jour-là avait incité les habitants au-delà de 20km à rester calfeutrés chez eux.

Quatre points d’observation ont enregistré le 15 mars entre 220 µs [micro-Sievert] par heure à l’intérieur du véhicule et 330µs par heure à l’extérieur, soit entre 192 et 289 ms [milli-Sievert] par an. Selon les normes des organisations internationales, le danger de cancer augmente de 5% avec des doses supérieures à 100 ms/an. L’information la plus ancienne qui suit la précédente concerne le lendemain ; avec une carte à peu près illisible, elle donne des relevés en 4 points le long de la route 114 qui va de Fukushima ville à Namie. Les données sont entre 17,2 µs et 25,3 µs soit entre 15 et 22 ms par an. Les travailleurs dans les centrales ne devaient pas être exposés à plus de 50 ms par an ou 100 ms sur 5 ans : ces niveaux ont été relevés en mars par Tepco à 250 ms, puis baissés à 100 ms courant novembre 2011 (sauf 50 employés à l’expertise « indispensable »).

Le Japan Times du 30 décembre a décidé d’arrêter la publication journalière jusque-là de la carte des niveaux maximum de radiation dans l’Est du Japon en indiquant que la situation semblait stabilisée. Ces données qu’il reprenait étaient des données officielles en microsieverts/heure.

Nous avons à nouveau visité la zone début février 2012 ; sur le parking, sur le sol à Fukushima en centre ville le 11 février nous avions mesuré 0,80 µs, une collègue a lu, elle, 1,20µs sur le parking de son hôtel. Les données qu’il faut aller chercher sur le site du MEXT corroborent ces niveaux. On ne peut donc pas considérer qu’il y ait une décroissance remarquable de la radioactivité.

Nous ne sommes pas allés au plus proche de la centrale. En revanche le ministre français Eric Besson y est allé, en tenue adéquate ; la presse japonaise (par exemple le Japan Times du 25 février) a rapporté l’évènement et le fait que le ministre ait déclaré attendre des Japonais qu’ils parviennent à améliorer la situation de la centrale et de la région environnante, car ce sera un soutien indispensable à la poursuite et à l’acceptation des projets nucléaires ailleurs et en France notamment.

Bien que les medias indiquaient que le niveau de radioactivité était élevé, aucune donnée n’a été alors publié. Toutefois le lendemain un rapport intérimaire du ministère de l’environnement (Japan Times 26 février d’après Kyodo news) sur des mesures faites entre le 7 novembre et le 16 janvier notait des très hauts niveaux en certains lieux – 470m s/an à Futuba - dans des municipalités proches de la centrale : pour l’essentiel dans la direction nord-ouest à partir de la centrale on dépasse 50 ms/an dans beaucoup d’endroits.

Le ministère a également découvert par sondage, dans 8 départements du Tohoku et du Kanto, des quantités de cesium dans les cendres et le bois pour le feu bien au dessus des 100 000 bq/kilo [Becquerels par kilogramme] (jusqu’à 240 000 à Minamisoma, mais aussi 163 000 à Kawamata) qui imposent de stocker ces matières dans un site où elles sont scellées dans du béton renforcé et protégées de la pluie. Ne peuvent être traitées comme des déchets ordinaires que des matières montrant moins de 8 000 bq/kilo.

Le 1er mars, le Japan Times rapporte les propos de l’actuel directeur de la centrale n°1, Takeshi Takahashi : « La centrale n°1 de Fukushima reste fragile […] même s’il a atteint ce que nous appelons des ’conditions d’arrêt froid’, il pose toujours des problèmes qui doivent être améliorés ». Il y a deux centrales à Fukushima distantes de 12 km sur la côte : Fukushima °1 dite Daïichi, qui a été atteinte, et celle au sud, Fukushima n°2, qui n’a pas eu de problèmes graves.

Les journalistes ont été emmenés pour y faire un tour mardi 28 février. Le site est par endroit encore encombré de débris en particulier autour du réacteur n°3 qui, sans son toit, ressemble à un cendrier rempli de mégots écrit la dépêche d’Associated Press. Des réparations de fortune : des tuyaux qui avaient été brisés par le gel sont maintenus avec des rubans adhésifs par exemple. Il est rapporté que le dosimètre porté durant le tour a gardé la trace d’un maximum à 1,5 ms/heure. C’est-à-dire 13 140 ms par an ou 13,14 sv/an : un endroit où un travailleur ne peut rester travailler que très peu de temps en respectant les limites. D’après les déclarations autour du réacteur numéro 3 et dans quelques autres endroits les travailleurs ne restent que quelques minutes, ailleurs ils peuvent travailler deux à trois heures d’affilée maximum.

Pour calculer l’exposition annuelle à partir des valeurs observées par heure en dehors de tout correctif, il suffit de multiplier par 24 (nombre d’heures en une journée), puis par 365 (nombre de jours en une année), soit par 8765.
L’observation à Iitate, à 40 km de la centrale des 2 microsieverts/heure correspond donc à 17,53 millisieverts par an. Soit moins que les 20 millisieverts choisis comme référence par le gouvernement japonais.

La situation en début avril de 46,428 millisieverts et certainement plus encore en mars 2011, quand ce n’était pas une zone d’évacuation, mais où sont allées se « réfugier » 2000 personnes auxquelles les autorités ont indiqué d’évacuer sans autre consigne que de s’éloigner de 20km de la centrale.

En fait le gouvernement japonais traduit les microsieverts par heure en utilisant un coefficient : selon son calcul, on ne vit que 8 heures par jour à l’extérieur mais 16 h par jour à l’intérieur où ne pénètrent que 40% des radiations (l’association Acro a d’analysé des poussières d’aspirateur, montrant le degré élevé de contamination à l’intérieur des maisons malgré l’habitude japonaise de laisser ses chaussures à l’entrée). Cela fait qu’une journée ne comprend que 8h + 16hx40% = 14,4 heures d’exposition à la radiation observée. Soit pour une année 365x14,4 = 5256 comme multiplicateur.

Avec ce coefficient Iitate est à environ 10,512 millisieverts par an et Fukushima à 5,256 millisieverts par an.

Lors des déclarations du 16 décembre le gouvernement japonais avait cependant prétendu que bientôt autour de la centrale on serait dans une situation normale, c’est-à-dire que l’on pourrait observer autour de la centrale des émanations de moins de 1 millisievert/an a –t il précisé. Le communiqué de l’ambassade du Japon en France avait donné également ce chiffre comme limite à venir pour l’exposition supplémentaire (à quoi ?) des enfants.

On en est donc encore loin.

Le conseil de la radioactivité du ministère de la science a accepté les propositions du ministère de la santé faites en décembre, de nouvelles normes concernant le niveau admissible de radioactivité des produits alimentaires tout en indiquant par la voix de son directeur Otsura Niwa (Japan Times 17 février) qu’il s’agissait d’une marge de sécurité généreuse et que des niveaux un peu plus élevés n’auraient pas d’incidence sur la santé humaine. Ces seuils risquent d’empêcher la vente de produits des fermiers du département de Fukushima.

Les normes précédentes étaient calculées pour une ingestion maximale de 5 millisieverts par an ; les nouvelles sont calculées pour la limiter à un maximum de 1 millisievert par an : 100 bq/Kilo pour le riz et la viande et le cas général, 50 bq/kilo, pour la nourriture infantile et pour le lait 50 bq/litre, 10 bq/litre pour l’eau.

Un rapport, en principe indépendant, d’un groupe mené par le Pr Yotaro HATAMURA sera bientôt présenté. Un rapport intérimaire a été diffusé fin décembre dont les journaux japonais se sont fait l’écho. Il montrera clairement les dysfonctionnements et le manque de considération active pour protéger les personnes. Le choix a été, plutôt que d’organiser la mise à l’abri des populations en les évacuant massivement, de les soumettre de manière prolongée à des doses d’irradiation d’urgence. Ainsi il a été décidé d’autoriser une exposition à une radiation externe de 20 millisieverts pour les enfants dans les écoles ; notons que la mesure a été appliquée avec la correction indiquée plus haut, ce qui fait que l’exposition potentielle est en fait de 33 millisieverts, à charge de réduire l’exposition réelle grâce à une vie limitée à 8 h en extérieur et à une protection de 40 % pendant 16h à l’intérieur et tout ceci ne prend pas en considération l’exposition interne des enfants par leur alimentation.

Or l’alimentation locale s’appuie principalement sur l’agriculture locale et la base en est le riz.

Le gouvernement n’a interdit la culture du riz dans la préfecture de Fukushima que récemment et la récolte de cette année a été enfin testée de manière plus systématique après la découverte circonstancielle de quelques récoltes avec un riz dépassant les normes de 500b au kilo. Au total (Japan Times, 29 décembre) avec les normes pour l’an prochain qui devraient ne plus être celles possibles en situation d’urgence et que le gouvernement a dit vouloir réduire à 100 bq au kilo, c’est 18 % des 11 800 fermes cultivant du riz qui devraient recevoir une interdiction de le cultiver. C’est dire en même temps que toutes ces familles et celles qui leur ont acheté du riz ont reçu une contamination interne non négligeable pour laquelle le gouvernement n’a accordé aucune considération.

3) Les perspectives concrètes : un avenir proche encore bien difficile

Au bout d’un an, en avril 2012, le gouvernement prévoit d’entrer dans une période qui n’est plus celle d’une situation d’urgence, avec des critères plus restrictifs pour le contrôle des produits alimentaires (mais avec des moyens d’application qui semblent trop limités) et de redéfinir les zones. Le système de simulation SPEEDI qui, à partir de niveaux d’émanations radioactives en un lieu, peut, en fonction de la météo, prévoir la carte des niveaux de radioactivité résultant, n’avait pas été utilisé pour définir les zones d’évacuation.

Quand le gouvernement a eu connaissance de ce système (très coûteux, public et financé par l’Etat) et compris sa signification, il n’en a rien tiré comme conséquences rapides pour protéger la population et a retardé la publication de ces données jusqu’au moment où des données équivalentes avaient été publiées par des organismes occidentaux.

Depuis, – bien longtemps après - on a des niveaux observés qui complètent la prise en considération des calculs de SPEEDI et amènent enfin le gouvernement à revoir la cartographie des zones en 3 catégories non liées à des éloignements en km de la centrale accidentée. Un inventaire des zones à plus de 50 millisieverts par an (effectif ou corrigé ?) qui resteront (ou seront) interdites et vraisemblablement pour plus de 5 ans (l’Etat rachèterait les propriétés privées), des zones entre 20ms et 50ms qui seront à accès restreint mais avec un effort intense de décontamination (plusieurs entreprises commerciales sont en cours d’opérations pilotes pour montrer la performance de leurs systèmes y inclus pour des sols de cultures), et enfin les zones en dessous de 20 ms qui sont considérées comme habitables et qui feront aussi l’objet d’opérations de décontamination pour réduire encore le niveau. Dans cette zone il y aura incitation au retour des habitants. Mais si les enfants ne doivent pas se trouver exposés au-delà de 1 ms, comme l’indique par ailleurs le gouvernement, ce serait des zones habitables sans école et sans enfants.

La plupart des enquêtes semblent montrer que les habitants jeunes avec des enfants qui ont pu s’éloigner et retrouver du travail n’ont aucune volonté de revenir. Ce n’est pas le cas des plus anciens. Une enquête (Asahi Shimbun, 15 janvier 2012) auprès des ex-résidents évacués de Namie, 18 448 personnes, dont 11 001 ont répondu, a montré que 36 % n’envisageait pas de revenir et que sur les 64% qui l’envisagent, 70 % d’entre eux précisent à condition que le niveau de radiation ait baissé, que soient rebâties les infrastructures nécessaires et qu’une proportion suffisante des autres résidents revienne également. Certes c’est bien le souhait ou le rêve de chacun de pouvoir retourner chez lui dans un cadre agréable et sain. C’est ce rêve ou ce souhait que veut conforter le gouvernement en prenant en charge les coûts de la décontamination qui commence.

La perspective de revitalisation est une volonté certaine des autorités politiques, qui passe par la restauration de la confiance, confiance que la situation est bien sous contrôle et que le niveau de radiation est sans danger. Le fait que les 280 000 enfants scolarisés dans le département de Fukushima aient été dotés d’un dosimètre et que l’on ait officiellement annoncé que les 2 millions d’habitants du département de Fukushima seront l’objet d’un suivi médical à long terme, que 360 000 personnes de moins de 18 ans auront un suivi de leur thyroïde, est censé restaurer cette confiance.

De même le département vient d’annoncer qu’il va tester le lait maternel de 10 000 femmes – en fait ce nombre est celui des années passées mais la préfecture a reconnu ne pas savoir quelle proportion d’entre elles avait quitté le département en raison de la crise. Une enquête menée en mai et en juin dernier par le Ministère de la santé et du travail avait montré des traces de césium dans le lait de 7 mamans sur les 21 examinées, mais à des taux dits dans danger pour les bébés. Toutes ces opérations de restauration de la confiance fonctionnent aussi comme une opération d’alerte sur les doutes qui subsistent sur l’état réel de la situation.

Il est clair que cette population sert de cobaye ; l’Ukraine n’a pas eu les moyens financiers nécessaires pour faire une étude épidémiologique à grande échelle qui permette de voir si oui et ou non et dans quelle proportion l’exposition à des radiations « faibles » augmente la survenue de cancers et lesquels. Une étude sérieuse exigerait que chaque personne ait une sorte de journal qui renseigne sur les niveaux d’exposition radioactive auxquels elle a été exposée, quel type de nourriture elle a ingérée, de telle date à telle date. En tout état de cause ce genre d’opération génère un certain stress chez les personnes en observation.

Dans les zones éloignées, la méfiance vis-à-vis des produits alimentaires en fonction de leur provenance et les débouchés des agriculteurs des départements limitrophes de Fukushima sont devenus difficiles. Une conséquence concrète de l’extension progressivement annoncée par le gouvernement de la contamination de riz cultivé dans le département de Fukushima fait que l’ensemble de ce riz, y compris celui des 80 % des fermes dont les sols ne sont pas contaminés, ne trouve que difficilement à se vendre ce qui est en train de ruiner les fermiers dont deux viennent encore de se suicider pour cette raison à la fin de l’année 2011.

Les cantines scolaires, sous la pression des mères, commencent à faire attention à la provenance de leurs approvisionnements, surtout elles essaient de vérifier le degré de radioactivité ; il semble que cela n’était pas réalisé jusqu’en octobre dans le département de Fukushima alors que ce l’était déjà dans une proportion élevée à Tokyo.

Les déclarations publiques rassurantes qui ne sont pas fondées sur des faits objectifs manquent leur objectif qui est de faire en sorte que les populations concernées vivent dans une situation non normale en considérant qu’elle est sans risque pour eux. Cette confiance éliminerait une des causes des souffrances socio psychologiques et de maux réels qui s’en suivent et qui s’ajoutent aux radiations comme facteurs de maladies.

Il est clair que le choix fait jusqu’ici par les autorités a été de ne pas tenter d’organiser la réinstallation ailleurs au Japon de ces populations, en justifiant cette option comme étant une mesure permettant de réduire la souffrance qui est celle des populations évacuées, parce qu’elles sont loin de leur maison (pour beaucoup en bon état) et séparées de leur communauté locale.

Certes cette souffrance est bien réelle. Nous avons pu constater que la résistance des populations restées sur place à ne pas se relocaliser est demeurée forte, y compris dans les zones contaminées (exemple des agriculteurs, à voir comme cela va évoluer avec l’interdiction de cultiver du riz). La souffrance psychologique des personnes évacuées en raison du tsunami est avérée par le fait que 40 % d’entre elles souffriraient de désordre du sommeil mais on ne sait si c’est pour une raison post –traumatique ou du fait du déracinement.

En ce qui concerne les 210 000 personnes évacuées ou non qui résidaient dans 13 municipalités proches de la centrale, la préfecture de Fukushima envisage une évaluation de leur santé physique et mentale. Shinichi Niwa professeur de psychiatrie à l’université de médecine de Fukushima a dit que l’accident nucléaire avait obligé de nombreuses personnes à évacuer à des distances éloignées et qu’ « habiter dans un endroit avec un climat et une culture différents a un impact considérable sur la santé physique et mentale sur une longue période ». Ces personnes sont cependant à quelques centaines de km tout au plus de leur lieu d’origine, mais l’attachement au pays natal (furu sato, 古里) est très fort au Japon, avec des coutumes locales et demandant implication des habitants sous des formes très variées même en des lieux séparées par des distances relativement courtes.

Néanmoins le retour des populations déjà évacuées, pour attendu et espéré qu’il soit, dépendra de la confiance qu’elles auront dans les données à venir.

L’évolution de la situation à la centrale reste problématique : l’arrêt à froid des réacteurs, proclamé le 16 décembre, n’a rien des caractéristiques que ce concept recouvre. Il est impossible de retirer des réacteurs les barres de combustible puisque celui-ci a fondu sans que l’on sache définitivement sa situation ; l’incertitude reste et a été alimentée encore par l’annonce du 3 novembre de la détection de Xénon 133-135 qui a amené TEPCO à considérer qu’une réaction limitée de fission avait pu avoir lieu. Au début de février, une alerte est venue concernant le réchauffement dans le réacteur numéro 2 qui a été mis sur le compte d’une défaillance de l’un des trois thermomètres (Japan Times, 14 février). En tout état de cause l’opération d’enlèvement du combustible, selon la feuille de route officielle, doit demander une dizaine d’années, c’est ensuite que pourrait commencer un processus de démantèlement qui durerait entre trente et quarante ans.

Depuis le 20 février, il n’y a plus que 2 centrales en activité qui d’ici fin avril devraient être arrêtées, et il devient difficile de soutenir que sans ces centrales, la vie et l’économie japonaise sont menacées. C’était pourtant le discours officiel : le gouvernement aurait voulu remettre en route quelques centrales, les autorités locales, sous la pression des populations ne l’acceptent pas pour le moment. La question a cependant une dimension économique.

Par exemple à Omaezaki où la centrale de Hamoaka (département de Shizuoka) a été arrêtée sur instigation du gouvernement pour en renforcer la sécurité et ériger un mur de défense contre le tsunami, une partie de la population s’interroge sur le redémarrage. Au cours des années la municipalité de 36 000 habitants a reçu 45,6 milliards de Yens de subventions pour héberger la centrale ce qui lui donne des équipements collectifs incroyables pour une ville de cette taille. Les revenus tirés de la centrale représentent 40 % du budget municipal qui doivent disparaître si la centrale n’est pas remise en route sans compter les pertes d’emplois et d’activité directes et induits, dus à la disparition de cette activité.

Actuellement plus de 2 000 personnes travaillent dans la centrale, dépensent localement. Et certains disent que même arrêtée, la centrale restera dangereuse pendant 30 ans. Le processus de décision dans les localités directement concernées est semé de débats difficiles. Par ailleurs les compagnies, et Tepco en premier font pression sur la population via entre autres des élus qui sont ses salariés. Le magazine Sentaku de février a relevé que 19 élus locaux dans la zone où Tepco exerce son monopole sont salariés de Tepco et aident à organiser des visites et des campagnes en faveur du nucléaire.

En restaurant une situation qu’elles prétendent normale, en lançant un programme de décontamination et de revitalisation et en faisant revenir les populations dans différentes zones, le projet est clairement de pouvoir « rationnellement » obtenir la remise en route d’une puis de plusieurs centrales après avoir fait les travaux nécessaires pour les protéger d’un éventuel tsunami ou d’un accident de perte d’électricité.

Une des questions ennuyeuses pour les autorités sur ce point de remise en route des centrales concerne l’ampleur des dégâts causés par le seul tremblement de terre, avant le tsunami : il semblerait que le système de refroidissement était déjà atteint. Cela signifierait qu’il faut relever également les normes antisismiques alors que tout jusqu’ici a été mis sur le dos du tsunami. Tepco a annoncé qu’il allait augmenter ses tarifs, ce qui commence à renchérir l’électricité nucléaire sans même prendre en considération les coûts que doit couvrir l’Etat, qui montrent qu’au moins dans un pays tel que le Japon, l’avantage économique du nucléaire sur les autres énergies (et ici de la géothermie) n’est pas ce qu’il semblait. Les exemples allemands et italiens seront aussi partie au débat.

En ce qui concerne les financements, les budgets publics ont été, c’est vrai largement mis à contribution ; ce sont les Japonais eux-mêmes qui prêtent à l’Etat, permettant à celui-ci une dette publique énorme sans trop de conséquences : elle atteint 200 % du PNB et ne paie qu’un taux d’intérêt extrêmement faible.

Une partie seulement des crédits publics est liée au traitement des conséquences directes du désastre nucléaire, la majeure partie concerne les conséquences du tsunami et la « renaissance » le long des 600 km de côtes dévastées. Les montagnes de gravats représentent pour les communes dévastées souvent l’équivalent de plus de dix années de leur capacité de traitement annuel. Une part non négligeable a un degré de radioactivité qui rend son traitement classique impossible. La question des zones de stockage et d’enfouissement définitif pour des millions de tonnes n’a pas encore trouvé de projet établi, ni de long terme ni de moyen terme. Les stockages temporaires sont supposés ne pas durer plus d’un an.

Le soutien aux victimes survivantes du tsunami, pour remarquable qu’il ait été n’est pas totalement exemplaire. Le Japan Times du 30 décembre rapporte la situation à Ishinomaki (Myagi) où la moitié des 61 000 maisons de la ville ont été détruites ou sévèrement endommagées par le tremblement de terre et le tsunami. 6 800 familles ont été hébergées dans 7 000 habitats temporaires mis en place par les autorités municipales, tandis que 6 500 familles ont été hébergées dans des appartements loués pour eux par le gouvernement local. Mais les représentants de la ville reconnaissent qu’ils ne savent pas ce que sont devenues 20 000 familles ; ils supposent qu’elles ont rejoint des parents ou bien qu’elles habitent dans leur maison si elle n’est pas trop endommagée. En février dernier, il faisait – 8° : être mal abrité dans cette région est une situation particulièrement difficile pour les mois qui viennent.

4) Il n’y a pas de mot de la fin

Si un semblant de normalité permet au gouvernement de disposer de quelques données pour argumenter qu’il y a un retour à une situation de renaissance, à mon sens, comme l’indiquent les éléments factuels que j’ai présentés plus haut, on en est loin. Par ailleurs, mais je n’apporte ici aucun support à cette affirmation, les ruptures qui ont eu lieu ne laissent pas apparaître des possibilités de replâtrage à un horizon ni de court terme ni de moyen terme, il faut donc s’attendre à ce que de véritables restructurations soient entreprises.

Entre le 11 mars 2012 et fin avril, des choix seront faits par une partie de la population et des agriculteurs localement et dans le reste du pays. Début avril c’est la rentrée des classes (la nouvelle année), après une période de congés ; c’est la présentation des bilans comptables et c’est l’application des nouvelles règles concernant les seuils de radioactivité alors que les résultats des tentatives de décontamination seront connus.

Les populations appelées à revenir le feront-t-elles ou s’installeront-elles ailleurs ? Le gouvernement (qui n’a pas la majorité au Sénat et qui a plus d’opinions défavorables que favorables dans le public ) tiendra-t-il jusqu’à la fin de la législature (Août 2013) ? Quelle position prendra-t-il face à la relance des manifestations pour la programmation de l’arrêt définitif du nucléaire et sur le fait qu’actuellement 66 % des électeurs japonais soutiennent l’idée que le Japon devrait graduellement diminuer puis finalement supprimer les réacteurs nucléaires ? Ces questions trouveront une réponse dans les mois qui viennent. L’avenir devrait aussi apporter de nouvelles informations sur l’état de la centrale. On pourrait également enregistrer des tremblements de terre plus forts que ceux déjà bien sensibles qui continuent de se multiplier en ce milieu de février où je mets à jour cette note.



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Source : Courriel à Reporterre.

Photo : lefigaro.fr

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