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EntretienPollutions

« En éclairant partout, on a fait disparaître les imaginaires liés à la nuit »

Une doctorante en anthropologie à l’université Lyon 2 a interrogé 200 personnes sur les souvenirs, légendes, peurs, fascinations ou autres perceptions associés à la nuit.

Apaisante, angoissante, peuplée de rituels... Quel rapport à la nuit les ruraux entretiennent-ils ? L’anthropologue Esther Chevreau Damour interroge depuis 4 ans des habitants du parc naturel régional du Limousin Périgord.

Comment les gens vivent-ils la nuit dans les campagnes ? Depuis 2020, Esther Chevreau Damour parcourt le parc naturel régional du Périgord Limousin à la rencontre de ses habitants. La doctorante en anthropologie à l’université Lyon 2 a interrogé environ 200 personnes sur les souvenirs, légendes, peurs, fascinations ou autres perceptions associés à la nuit [1]. À l’occasion du Jour de la nuit, samedi 12 octobre, Reporterre l’a interrogée sur l’évolution de notre rapport à l’obscurité.




Reporterre — 85 % du territoire métropolitain est exposé à la pollution lumineuse à un niveau élevé. Pensez-vous que l’on a perdu la nuit ?

Esther Chevreau Damour — Nous n’avons pas perdu la nuit, nous l’avons transformée en voulant tout allumer. Depuis quelques années, on assiste au mouvement inverse c’est-à-dire l’extinction totale. C’est bénéfique pour la biodiversité, pour la santé humaine, pour l’accès visuel au ciel étoilé, mais il faut prendre en compte que certains usages nocturnes sont liés à la présence de lumière artificielle. Il faut parvenir à l’obscurité souhaitable, c’est-à-dire un équilibre entre les différents usages et la protection de la biodiversité. C’est pour cela que connaître le rapport à la nuit de celles et ceux qui l’habitent est fondamental, en engageant une réflexion sur notre culture nocturne.

En anthropologie, les recherches sur la nuit dans les milieux urbains se sont accélérées depuis les années 2000 mais quasiment rien n’a été publié à propos des campagnes françaises. Or, si l’on habite en ville ou à la campagne, les perceptions et notamment les représentations de la nuit sont différentes. Mais il serait faux de croire que les habitants des campagnes partagent tous le même avis sur l’obscurité.

Quels sont, par exemple, les avis sur l’éclairage public ?

S’il y a une prise de conscience généralisée sur la positivité d’une nuit obscure tant pour protéger la biodiversité que pour faire des économies d’énergie, les avis divergent dans les faits. Même si l’on sait que c’est mieux d’éteindre, à certains endroits comme devant chez soi, parfois, on aimerait avoir de la lumière. La représentation que l’on se fait de la lumière électrique comme un signe de progrès, une marque de prestige et un apport esthétique reste assez ancrée.

L’obscurité renvoie à la question du sensible, des sensorialités et des émotions. Si elle peut apaiser certaines personnes, la nuit noire peut aussi susciter un sentiment d’insécurité — notamment chez les femmes — ou d’angoisse.

Ça peut être compliqué pour la sphère politique de gérer ces différentes perceptions. J’avais interrogé un maire d’une commune en Dordogne, qui avait décidé d’éteindre la grande majorité de ses points lumineux à 22 h 30. Il m’avait expliqué la difficulté de concilier économie d’énergie, sobriété lumineuse, préservation de la biodiversité et affect dans la gestion de l’aménagement nocturne. Une personne âgée était venue le voir à son domicile, en larme, car elle se sentait désorientée depuis que la lumière du lampadaire devant chez elle n’éclairait plus sa chambre la nuit.

Une nuit normande. «  Chacun a ses madeleines de Proust à propos de la nuit  », dit la doctorante. Flickr / CC BY-SA 2.0 / Thibaut Démare

Certains habitants considèrent que la présence de lumière artificielle la nuit est synonyme de vie et permet la réalisation d’activités nocturnes. Pour eux, si l’on éteint l’éclairage public, les villages seront doublement morts. D’autres au contraire partent de l’idée que retrouver l’obscurité ramènerait les villages à la vie car la biodiversité nocturne serait de retour, et les humains aussi (voire les non-humains, fantômes et revenants profitant de l’obscurité pour refaire surface).


Est-ce que des tendances se dégagent en fonction des âges ou de l’endroit où l’on vit ?

Oui, et non. Concernant les personnes âgées vivant dans des zones rurales, il y a celles qui ont toujours eu l’habitude de naviguer dans l’obscurité (c’est particulièrement courant dans les hameaux) et pour qui ce n’est pas un problème aujourd’hui d’éteindre et il y a celles pour qui l’éclairage public est un véritable besoin (notamment dans les bourgs). Un bourg éteint, c’est un retour en arrière pour certains. Du côté des nouveaux arrivants, on trouve ceux qui ont fui la ville notamment pour retrouver le ciel étoilé et ceux qui ont été habitués à la lumière artificielle la nuit en ville et qui ont plus de mal à s’en passer.


Au-delà de l’éclairage public, qu’est-ce que vous ont raconté les gens sur la nuit ?

Chacun a ses madeleines de Proust à propos de la nuit. Beaucoup m’ont parlé des légendes qu’on leur racontait quand ils étaient petits. Il y a la « chasse volante » [une légende] qui se manifeste au crépuscule en forêt. On se met soudainement à entendre des hennissements de chevaux, des cris de bébé, des claquements de fouets, des aboiements de chiens. Lorsque ce grand fracas dévale sur vous, il faut se cacher, c’est l’âme des enfants morts nés non baptisés qui revient vous hanter. Aujourd’hui, on n’entend plus parler des chasses volantes car de moins en moins de gens se promènent la nuit sans lumière.

Lire aussi : Éclairage nocturne : pourquoi éteindre en pleine nuit ne suffit pas

Des gens d’une soixantaine d’années m’ont aussi raconté leurs souvenirs d’enfance lorsqu’ils s’allongeaient dans l’herbe pour regarder le ciel étoilé en famille. Beaucoup exprimaient une certaine nostalgie d’avoir perdu cette nuit obscure. D’autres, se souvenaient des veillées de nuit chez les voisins à une époque où il n’y avait pas la télévision.



Qu’est-ce que disent ces témoignages à propos des imaginaires liés à la nuit ?

En éclairant partout, on a fait disparaître l’obscurité mais aussi les imaginaires liés à la nuit. D’un côté, on voit beaucoup plus de choses grâce à la technologie, et de l’autre, la pollution lumineuse nous empêche d’observer les galaxies visibles à l’œil nu. Or, peu importe où l’on est, où l’on vit, on devrait avoir la possibilité de contempler le ciel. Les émotions suscitées par la vision d’un ciel étoilé ou par l’obscurité totale font aussi partie de notre patrimoine.

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