En festival, les joies et malheurs du « prix libre »
Lors de la 7e édition du festival Les Estivales de la permaculture à Montreuil (93), le prix libre était pratiqué. - © Virginie Haffner / Hans Lucas via AFP
Lors de la 7e édition du festival Les Estivales de la permaculture à Montreuil (93), le prix libre était pratiqué. - © Virginie Haffner / Hans Lucas via AFP
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Qu’il s’agisse de festival ou d’ateliers, la mise en place d’un prix libre ou d’une participation consciente en guise de ticket d’entrée est chose commune. Des organisateurs d’événements livrent leur retour d’expérience.
— « Je donne ce que je veux, vraiment ? »
— « Tout à fait, plus exactement, ce qui vous semble juste... »
— « Ben, je ne sais pas moi ! »
Devant la guérite en bois qui délivre les billets d’entrée du Festival de la décroissance, qui a eu lieu fin juillet dans les Deux-Sèvres, Isabelle est en train d’expérimenter la participation consciente pour la première fois de sa vie. Sans prix affiché, que donner ? Sur quel repère s’appuyer ? Est-ce abusé de donner 1 euro si on ne peut pas plus ? « On peut venir sans le sou, on donne ce qu’on peut, certains vont donner plus, d’autres moins, c’est le jeu, raconte Noé Rozenblat, l’une des organisatrices du rendez-vous qui aborde questions économiques, vie chère, décroissance volontaire et maîtrisée... Ce prix libre implique de réfléchir à la valeur des choses. Pour nous, ça entre totalement dans l’esprit du festival. »
Dans les milieux alternatifs, qu’il s’agisse de festival ou d’ateliers, la mise en place d’un prix libre ou d’une participation consciente en guise de ticket d’entrée est chose commune. Définition glanée auprès de l’université du Nous, où l’on pratique le prix libre depuis des lustres. « La participation consciente, c’est la somme en euros que vous donnez en conscience pour ce que vous avez vécu et en fonction du soutien que vous voulez apporter à tel événement pour sa survie ou son développement. Elle est obligatoire mais aucun montant ne sera proposé ou exigé. Personne n’a à justifier le montant choisi. » Le système permet aux plus précaires de participer, et plus largement, à tout un chacun de se questionner sur la valeur des choses et sur son positionnement sur l’échelle sociale. Mais parfois, ça coince : certains organisateurs et organisatrices ne rentrent pas dans leur frais. Reporterre a recueilli les conseils de certains d’entre eux, ainsi que des témoignages de participants, plus ou moins à l’aise avec l’exercice.
« On ne prend aucun risque »
Pour la quatrième année, le festival Les Bure’lesques, qui démarre le 16 août, pratique la participation consciente. Avec sérénité. « Le tiers du budget est assuré par le prix libre, assure Corinne François qui est aux manettes depuis les débuts. Cela représente dans les 15 000 euros. L’entrée, la cantine, les spectacles... Tout fonctionne en participation consciente. C’était une évidence pour nous, mais attention, on ne prend aucun risque. » Comprendre que le festival est construit sur une petite armée de généreux bénévoles, d’agriculteurs en soutien, de copains prêteurs de chapiteaux, etc. Les intervenants ne sont pas payés mais seulement défrayés, les artistes payés au chapeau. Il en va de l’équilibre économique de l’événement : plus il est modeste dans ses besoins, mieux il s’en sort.
Le Festival de la décroissance fut, de son côté, soutenu par un financement participatif fermé un mois avant l’événement. « Nous avons eu peur de ne pas atteindre le premier palier, puis finalement, ça a été », livre Noé, encore dans les comptes de l’édition 2024. Cela a permis d’amorcer la pompe des premières dépenses. « Avec des dons en nature de la part de la municipalité, des agents mis à disposition, une scène mutualisée par plusieurs associations locales, nous sommes parvenus à l’équilibre... »
Déficit de 90 000 euros
« Il n’y a pas de secret, il faut avoir engrangé 50 à 60 % des charges du festival au moins un mois avant son démarrage, cela permet d’être plus serein », assure Joël Domenjoud, qui s’implique dans de nombreux festivals et villages de luttes. L’homme connaît quelques ficelles pour éviter les plantages. D’abord s’appuyer sur une fourchette basse de visiteurs, se baser ce qui s’est passé lors des éditions précédentes puis ajouter l’inflation, assurer les approvisionnements (boissons, cantines…) et partir sur un prix libre pour les entrées. « Ne reste alors plus qu’à compter sur des festivaliers qui joueront le jeu. » C’est-à-dire espérer que ce qu’ils donnent et qui leur semble juste soit à la hauteur des charges de l’événement.
Une équation plus difficile à résoudre qu’il n’y paraît. « Je me suis retrouvée bête, je ne savais pas quoi donner, dit Isabelle après son expérience à l’entrée du Festival de la décroissance. « Au vu de mon compte en banque, je voulais donner le moins possible mais au vu de la qualité de la programmation, je ne pouvais pas insulter les organisateurs avec moins de 10 euros pour trois jours de conférences, de concerts, de tables rondes super intéressantes... Bref, j’ai bien galéré ! » Verdict : elle a versé 30 euros.
Parfois, les organisateurs boivent le bouillon comme ce fut le cas pour le Village de l’eau à Melle (Deux-Sèvres), dédié à la lutte contre les mégabassines. Avec moins d’affluence que prévu, le déficit a atteint près de 90 000 euros, comblé par les dons, a posteriori, de tout un réseau d’organisations qui s’entraident dans leurs luttes respectives. L’une des explications de ce déficit : les caisses des cantines étaient séparées de celles du village et de ses animations. Ainsi, les participants donnaient aux cantines pensant donner à l’ensemble de l’organisation. « Environ 30 000 personnes sont venues au Village de l’eau, explique Léna Lazare qui chapeaute Les Soulèvements de la Terre, mais il y a eu pas mal de galères, notamment des signalisations expliquant la participation consciente confisquées par la police. »
Faire confiance aux participants
Outre les festivals, de nombreux stages, ateliers et formations y ont recours. Le prix libre fait alors toujours l’objet d’un temps de partage et d’explication en début et en fin d’expérience. Et la participation est remise en fin de séminaire, avant la clôture. La démarche peut mettre mal à l’aise. Ce fut le cas pour Frédérique, qui a assisté à un stage de « travail qui relie » en Belgique. « Lors d’un stage de cinq jours, je n’ai pu donner que 100 euros aux trois animateurs, je me suis sentie tellement mal... » Elle a même versé quelques larmes « de honte » lors du décompte final.
Seuls le plus petit et le plus gros montant sont révélés, les dons sont anonymisés mais Frédérique s’est sentie démunie et ses pleurs l’ont trahie. Pourtant, le total récolté auprès des vingt stagiaires a été plutôt rondelet : 8 000 euros à se répartir entre les animateurs. Lesquels se souviennent encore de ce stage si éclectique. « Cela indique que d’autres ont donné bien plus, c’est en cela que la membrane du groupe a parfaitement fonctionné. Il faut faire confiance !, rassure Gauthier, l’un des trois animateurs de ce stage en Belgique. « De toute façon, quel que soit le montant, il est juste. En tant qu’animateurs, nous sommes prêts à recevoir ce qu’on nous donne... » Chaque stage est différent et, en moyenne, ils dépassent rarement les 4 000 à 5 000 euros récoltés.
Beaucoup de transparence et de pédagogie
La participation consciente réclame de la transparence et beaucoup de pédagogie. « Si on laisse les gens seuls face à ça, cela peut être problématique et peut même conduire à la catastrophe économique », explique Joël Domenjoud. Il préconise d’outiller les personnes. « Les gens ne se rendent pas forcément compte des coûts d’organisation d’un festival, alors il faut faire preuve d’un peu de pédagogie, via une signalétique dédiée, pour expliquer ce que couvre leur participation », renchérit Noé Rozenblat, fondatrice du festival consacré à la décroissance.
« Il n’y a pas de jugement »
Souvent à l’entrée de ces raouts, un petit camembert des dépenses permet de mieux visualiser les postes les plus gourmands. « Le prix conscient s’appuie sur un peu de pédagogie, voilà pourquoi sur un festival de plusieurs jours, il est intéressant de faire des baromètres et de prévenir si, à J2, nous sommes un peu dans le rouge, explique Joël Domenjoud. On le rend visible et les gens décident de faire un effort un peu plus soutenu ou non. En tout cas, il n’y a pas de jugement et c’est toujours selon les possibilités de chacune et chacun. »
D’une manière générale, le prix libre s’appuie sur une générosité qui ne dit pas son nom, un implicite de solidarité qui permet à celles ou ceux qui ne peuvent s’offrir un festival à 20, 30 ou 40 euros la journée, de donner ce qu’il peut sans être jugé, ni empêché. « C’est le modèle économique de la confiance », résume Joël Domenjoud.