Escalade : Éline Le Menestrel, la grimpeuse qui refuse de prendre l’avion
Éline Le Menestrel en démonstration à Paris le 11 janvier 2025. - © Mathieu Génon / Reporterre
Éline Le Menestrel en démonstration à Paris le 11 janvier 2025. - © Mathieu Génon / Reporterre
Durée de lecture : 6 minutes
La grimpeuse Éline Le Menestrel a escaladé les falaises de cinq pays différents sans prendre l’avion. Elle raconte à Reporterre son engagement écologiste et comment elle pousse athlètes, public et sponsors à agir.
Paris, reportage
Sur le mur, elle a l’aisance d’un félin. Ses doigts agrippent avec agilité les prises multicolores d’une paroi artificielle, installée au milieu du salon de l’escalade, porte de Versailles à Paris. En quelques mouvements, son corps s’élève dans une élégante ascension. Arrivée en haut, la grimpeuse se retourne, sourit et saute sur le tapis. Admiratifs, les badauds qui déambulent dans les allées chuchotent « Tu sais qui c’est ? C’est Éline Le Menestrel . »
Avec ses yeux bleus en amande et son visage dont les formes rappellent l’enfance, elle est aujourd’hui une figure du monde de l’escalade grâce à ses convictions écologiques.
Reporterre l’a rencontrée à Paris les 11 et 12 janvier dernier. Au milieu des stands vendant des mousquetons, des kilos de magnésie et des sandwichs à la raclette, nous lui avons remis le prix de l’initiative écologique pour son projet Upossible lors d’un concours organisé par Vertige Média, un site spécialisé sur l’escalade.
Avec Upossible, Éline Le Menestrel, 26 ans, et son compagnon Simon ont parcouru six pays en quête de falaises d’escalade, uniquement à vélo et en transports en commun. Soit 35 jours sur la route, 880 kilomètres à bicyclette et 4 515 km en train.
Leur but : sensibiliser les grimpeuses et grimpeurs au carbone utilisé pour leurs déplacements. « Un des grands mensonges du XXᵉ siècle, c’est de nous dire que posséder une voiture, c’est la liberté. Il y a pourtant un autre concept de liberté : celui de ne pas dépendre des énergies fossiles ou d’une boîte en métal qui nous enlève la connexion à ce qui nous entoure », explique Éline Le Menestrel. En laissant sa voiture au garage, elle a créé une nouvelle relation au temps et aux territoires traversés.
« Si je dois faire 80 km de voiture pour mon projet d’escalade, je perpétue un système auquel je ne crois plus »
Elle réfléchit également autour de la notion de performance : « C’est une norme dont la définition pourrait être changée. Si je dois faire 80 kilomètres de voiture pour aller essayer mon projet d’escalade, je perpétue un système auquel je ne crois plus. » Pour faire bouger les lignes, elle est membre du mouvement Ecopoint climbing qui vise à promouvoir l’escalade durable sans transports carbonés. Elle a notamment grimpé Croûte que coûte (8b) et La course aux nuages (8a+) uniquement en se déplaçant en mobilités douces.
Éline Le Menestrel s’inscrit dans cette lignée de sportifs engagés comme le skippeur Stan Thuret le champion de trail Andy Symonds ou encore le skieur Franck Piccard.
Son déclic a lieu en août 2020, après un accident de grimpe dans les Dolomites italiennes. Cette hyperactive s’est retrouvée privée de sport, la cheville en miettes. Une longue année de convalescence qui l’incita à l’introspection.
« Si je voulais faire de l’escalade mon métier, il fallait que j’arrive à apporter quelque chose à la société et pas juste grimper pour moi, dit-elle. Car lorsqu’on compare ce qu’on fait au travail d’un agriculteur ou d’une institutrice, c’est vraiment absurde. »
Elle est alors contactée par une bande de sportives Italiennes qui voulaient rédiger une déclaration des droits de la montagne. Elle passa six mois sur ce projet : « Travailler en collectif m’a permis d’apaiser mon écoanxiété. J’ai réfléchi à ce que c’était d’être activiste et j’ai décidé de sortir de mon rôle social de simple athlète. »
« Moi aussi j’utilise mes sponsors, pour faire passer mes idées »
Ce n’est pourtant pas facile de bousculer les codes du sport de haut niveau, notamment les relations avec les sponsors, qui inondent les athlètes de matériel technique. Mais Éline Le Menestrel essaie de résister aux sirènes de la surconsommation.
Quand Suunto veut lui offrir une montre, elle demande un modèle de seconde main. Quand son sponsor, Salewa, l’invite à promouvoir le ski en transports en commun mais emmène les participants en voiture, elle s’insurge et réussit à embarquer tout le monde dans un bus.
« Être sponsorisée donne de la visibilité. Est-ce que je pourrais toucher plus de monde sans cela ? Je me pose très régulièrement la question, affirme-t-elle. Est-ce que mes sponsors m’écoutent toujours ? Non. Est-ce qu’ils m’utilisent pour perpétuer un modèle de business basé sur la vente et la consommation ? Oui. Mais moi aussi je les utilise pour faire passer mes idées. »
Pour inventer de nouveaux imaginaires sportifs, Éline Le Menestrel a écrit un spectacle de théâtre où elle mélange ses expériences vécues pendant Upossible et sa passion pour la flûte traversière. Elle le joue dans des festivals d’escalade ou des évènements sportifs.
« J’ai passé seize ans au conservatoire. J’ai même voulu être concertiste », se souvient la jeune femme. Elle s’est également inspirée de son oncle, Antoine Le Menestrel, une figure iconoclaste du milieu de l’escalade. Dans les années 80, il a été l’un des plus forts grimpeurs de sa génération avant de tourner le dos à la compétition, dégoûté par ce milieu. Il a ensuite inventé le concept de danse-escalade.
« Éline ne tient pas seulement un discours écologique, elle vit réellement son engagement »
« Éline ne tient pas seulement un discours écologique, elle vit réellement son engagement à travers une démarche inventive. Avec son spectacle, sa performance sportive s’est transformée en engagement écologique et en performance artistique », dit Antoine Le Menestrel.
Son frère, Marc, ancien acolyte de grimpe, est le père d’Éline. Il est aujourd’hui professeur d’éthique du business. Sa mère, elle, est physicienne. Tous les deux travaillent sur des sujets en lien avec l’écologie.
« Quand j’avais cinq ans, à table, on parlait de changement climatique. Par contre, on vivait à Barcelone et j’ai voyagé dans plusieurs continents du monde en avion avec ma famille pour aller grimper. Le fait d’incarner une autre manière d’habiter le monde ne faisait pas partie de mon éducation », poursuit Éline.
Son éducation est désormais entièrement vouée à l’écologie. Elle suit un master en sciences et gestion de l’environnement à Bruxelles. Elle disserte sur la folie des marchés financiers, le dualisme entre nature et culture, Rousseau ou Descartes, la biodiversité. Mais cherche avant tout à inciter les gens à agir de façon concrète.
Juste avant notre entretien, la grimpeuse participait à une table ronde organisée par le salon de l’escalade intitulée « Comment cohabiter avec la biodiversité ». Aux côtés de Nolwen Berthier, championne d’escalade écolo, elles ont présenté des actions concrètes pour inciter les gens à retrouver le lien avec la nature.
« Aujourd’hui, on s’adresse beaucoup trop à la partie rationnelle de l’humain et pas émotionnelle, dit la grimpeuse. Je pense qu’il faut retourner passer du temps dehors, reprendre contact avec les espèces et cultiver l’émerveillement. »