Et Alternatiba conquit la République !

28 septembre 2015 / Marie Astier, Barnabé Binctin et Eric Coquelin (Reporterre)

Après plus de 5 600 kilomètres, les militants du Tour Alternatiba sont arrivés samedi 26 septembre à Paris. En cortège, ils ont rejoint la place de la République et son village des alternatives. Plus de 40 000 personnes auraient participé à ce week-end de concerts, de fête, de partage et d’inventions citoyennes. Reporterre y était.

Dernière étape, samedi 26 septembre, du Tour Alternatiba, lancé le 5 juin à Bayonne. Tous ceux qui veulent se joindre aux cyclistes du Tour se retrouvent à Paris près du Parc de la Villette vers 15h30. Le rassemblement se fait sur les airs du tube de Bob Marley, Could you be loved. Max, le DJ du triporteur à sono, a concocté pour les cinq derniers kilomètres « du bon son qui fout la patate, un truc joyeux ! ». Il en réduit le volume lorsque le cortège s’arrête pour chanter à l’unisson la devise du groupe HK et les Saltimbanks, « On lâche rien ». Assis à l’arrière d’une des triplettes ouvrant la route, le chanteur Kaddour, équipé d’un micro, déambule entre les participants qui scandent les paroles de ce tube militant : « Chers camarades, chers électeurs / chers citoyens consommateurs / le réveil a sonné il est l’heure / d’remettre à zéro les compteurs ».

Ce défilé sans moteur termine un parcours cycliste de 5 637 kilomètres. La route est ouverte aux trottinettes et à tous les véhicules propulsés grâce à l’énergie humaine. La vitesse du cortège étant réduite, certains participants se font même piétons, et bon nombre d’entre eux affichent leurs revendications, comme ces militants d’Attac faisant rouler une planète Terre gonflable. Ou encore « Amerikaz, le guerrier de l’arc-en-ciel », qui, monté sur son vélo, est déguisé en indien, le corps couvert de peinture : « Nous sommes dans les années 10 d’un nouveau siècle qui oublie le discours de l’Indien, qui a toujours représenté l’harmonie avec la nature », explique-t-il.

Auto-organisation

A rollers, une jeune fille porte la pancarte « Désolé pour le dérangement, nous essayons de changer le monde ». Un message plein d’à-propos : l’agressivité de certains automobilistes de la file opposée tranche avec la bonhommie du défilé. Frustrés de devoir limiter leur vitesse, ils donnent du fil à retordre, sur l’avenue Jean Jaurès, aux quelques policiers encadrant l’événement – bien aidés par les bénévoles voués aux blocages des routes, confirmant la qualité d’auto-organisation de la méthode Alternatiba. La fermeture à la circulation d’une seule voie rappelle combien l’automobile peut générer de la tension : « On a plus l’impression d’une vélopression que d’une vélorution », glisse Jo, venu participer en compagnie de deux Lyonnais d’Alternatiba qu’il héberge pour le week-end.

« Je pensais que l’on serait plus massifs, plus compacts », dit un participant, accompagné de sa maman. Au total, il y aurait un peu moins de 1 500 participants, selon les organisateurs. Un chiffre décevant à l’échelle de Paris alors que le soleil brille ce samedi de septembre ? « C’est nettement mieux que les vélorutions mensuelles qu’on arrive à y organiser », répond Victor Vauquois, animateur du collectif Paris sans voiture, et participant régulier de la vélorution, cette grande fête du vélo dans l’espace public urbain.

Txetx Etcheverry, à l’initiative d’Alternatiba, arrive place de la République

Mais quand on arrive sur la place de la République, on la découvre remplie à craquer de citoyens qui attendent la venue de ces maillots verts. Cela a quelque chose de poignant. A la scansion des « 1,2,3 la transition est là/4,5,6 pour faire face à cette crise/Alternatiba, la transition est là », le peloton imprime sa marque au lieu pour le reste du week-end : un message d’espoir et une dynamique festive qui guident l’esprit du village et les rencontres autour des stands.

Après l’arrivée suit un meeting de prises de parole et de chansons, avant que la fête commence pour un concert lancé par HK et les Saltimbanks.

Dimanche matin, onze heures. Les stands du village des alternatives reprennent vie. Du côté des artistes, une collection de rubans colorés jouent avec le soleil. Dessus, des vœux écrits par les passants : « Protégez les insectes », « Oui à toutes les choses qui nous réunissent », « Je souhaite que les ours polaires ne disparaissent pas », etc. « Tous ces rubans sont collectés à travers le monde et seront accrochés au même arbre lors de la COP 21, explique David, du collectif climat des Lilas. Le but est que les gens se posent quelques minutes, réfléchissent à ce qu’ils ont envie de protéger sur la planète avant d’inscrire leur phrase. »

Peu à peu, les travées se remplissent. Une forêt de pommiers nous arrête : c’est le verger itinérant de Thomas Tran. Il déplace ses grands pots pour éduquer les passants. « Je leur apprends le fonctionnement d’un arbre fruitier, je leur montre qu’ils peuvent en avoir un sur leur terrasse ou leur balcon, et puis c’est aussi une façon de montrer comment fonctionne le système agricole », détaille-t-il. A titre d’exemple, il rappelle que seules cinq variétés de pommes constituent 80 % du verger européen. La marque d’une standardisation des goûts, mais aussi « d’un appauvrissement génétique de nos vergers. Comment va-t-on trouver des variétés adaptées au changement climatique ? » s’interroge-t-il.

Quelques tables plus loin, toujours dans le quartier des alternatives alimentaires, Myriam présente l’Open Food Network. « C’est une plate-forme open source pour soutenir le développement des alternatives alimentaires », montre-t-elle sur son ordinateur. Une carte recense les paysans, les groupements de consommateurs, les magasins de producteurs, etc., et, surtout, leur propose de coopérer, de créer une boutique en ligne ou d’organiser des commandes groupées. « Le tout dans la transparence, insiste Myriam, on indique combien revient au producteur ! »

Midi. Une armée de gilets jaunes s’active devant les marmites de la « disco soupe ». Une énorme gamelle bout à petit feu, doucement remuée à l’aide d’une cuillère d’ogre. Dedans, un curry de légumes préparé à partir d’invendus alimentaires. Les aubergines et les carottes trop moches pour être commercialisées deviennent l’ingrédient d’un immense « banquet des 5000 ». Une longue queue anticipe déjà le top départ. Une équipe de bénévoles profite de l’attente pour sensibiliser les convives au gaspillage alimentaire. Dans un petit panier, une patate dont la forme évoque la tête de Mickey proclame sur un petit panneau : « Le gaspi, salsifis ! » Solenne, coordinatrice, égrène les chiffres : « On va distribuer 1,5 tonne de nourriture qui, sinon, aurait été gaspillée. Notre alimentation représente 10 % de notre empreinte carbone, et un tiers de cela est jeté chaque jour ! »

Autour de la République, piétons et vélos ont envahi les rues, prenant la place des automobiles à l’occasion de la journée sans voiture. Certaines sont recouvertes de grands draps. « Ben oui, cela nous énervait de penser que, même si on interdisait les rues à la circulation, il resterait quand même les voitures garées… Alors on a décidé de les transformer en fantômobiles ! » raconte Paule Kingleur. La rue entre la place parisienne et le canal est devenue un espace d’expression poétique. Aux pieds de l’artiste s’étend un champ de petits camions-jouets plantés de fleurs, de tomates et de salades. « C’est de la malice, je propose de planter des camions car planter, en argot, cela veut aussi dire casser, sourit-elle. Les camions sont un symbole routier qui nous enfume, alors je les transforme de façon ludique en jardins publics. En ville, 70 % de l’espace public est occupé par les voitures, il faut inverser la vapeur ! »

Juste à côté, une charrette multicolore s’est installée. Les filles du facteur est une association de femmes à l’esprit écolo. En vente, des sacs, des tapis, des paniers et des corbeilles fabriqués à partir de sacs plastique par des femmes en situation de précarité. « Nous avons un groupe de femmes au Burkina, et un autre à Montreuil, toutes dans une extrême précarité », explique Delphine, la fondatrice de l’association.

Plus loin, le canal Saint-Martin se remplit de Parisiens sortis pour un pique-nique et surpris par les animations qui occupent le quartier. Tout d’un coup, vers seize heures, le son d’une batucada ajoute une ambiance de carnaval. Le cortège déguisé avance au rythme des percussions, entraînant dans son sillage le public vers la place de la République. En ouverture, des chars et des épouvantails forment une manifestation bigarrée dont les slogans rappellent le thème de la journée : « Changeons le système, pas le climat ! »

Sur le stand de Reporterre, des discussions toute la journée

Peu après dix-huit heures, les stands commencent à se ranger. Les bénévoles repassent encore une fois ramasser papiers, mégots de cigarettes et autres déchets savamment triés. Le village s’apaise et passe le relais au bal populaire. Le temps de quelques tours de piste avant que la danse ne se poursuive avec d’autres Alternatiba. Rendez-vous est déjà pris pour la semaine prochaine à Figeac, Rouen et même Vienne, en Autriche. En plein élan, les alternatives sont parties pour rouler très loin.



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Lire aussi : Les aventuriers du Tour Alternatiba ont goûté « le bonheur de la convergence »

Source : Marie Astier, Barnabé Binctin et Eric Coquelin pour Reporterre
Photos : © Eric Coquelin - Reporterre sauf Rubans, Thomas Tran, Open Food Network, Gaspi, Fantômobiles, Camions et Batucada © Marie Astier - Reporterre

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