« Tout le monde craque » : les jeunes activistes du climat sonnés par le Covid

Durée de lecture : 10 minutes

23 janvier 2021 / Ingrid Merckx et Anne Speltz (Reporterre)



Rebelles d’Extinction Rebellion, décrocheurs de portraits d’Alternatiba, membres de Youth For Climate : les jeunes activistes du mouvement climat n’échappent pas à l’effet Covid. Si leur engagement leur garde la tête hors de l’eau, ils souffrent de l’absence de liens réels, du manque de visibilité et de la patience de rigueur quand l’urgence taraude.

Ils pourront se passer de boîte de nuit : ils ont les réseaux sociaux. C’est ce qui s’est dit trop longtemps à propos des jeunes, étudiants, travailleurs, confinés « pour les vieux » de mars à mai, accusés de propager le Covid en abusant des apéros cet hiver. Ce serait un peu « de leur faute », le couvre-feu à 18 heures généralisé à tout le territoire le 17 janvier pour enrayer la troisième vague de l’épidémie. Mais pour la plupart, c’est le coup de massue : autant ils pouvaient pendant le confinement sortir prendre l’air au moment de leur choix, autant avec ce couperet qui tombe à la fin de leurs cours en ligne, nombreux ne voient plus la lumière du jour.

La déprime explose : effets cumulés des différentes mesures restrictives, facultés fermées, précarité, isolement, absence de petits boulots et de stages… 80 % des 15-30 ans estiment avoir subi des préjudices importants liés à la crise sanitaire, d’après un sondage Odoxa-Backbone pour France Bleu, France info Le Figaro publié le 19 janvier. Huit étudiants interrogés sur dix craignent de rencontrer des difficultés pour mener à bien leurs études. « Ils ne voient pas le bout du tunnel », titrent les sondeurs.

Les jeunes activistes du mouvement climat n’échappent pas à l’effet Covid. Si leur engagement leur garde la tête hors de l’eau, ils souffrent du manque de liens réels, de distance avec le « terrain », de perspectives pour prévoir des actions, et d’un accroissement de la répression qui profite de la crise sanitaire pour étouffer toute mobilisation. Reporterre les a rencontrés à La Base, lieu militant à Paris, actuellement fermé mais ouvert pour l’occasion par Alternatiba. Au rez-de-chaussée, un garçon jouait du piano, seul dans le bar complètement vide.


Sandy, 25 ans : « On zappe l’urgence réelle »

Sandy, 25 ans, Alternatiba.

Sans son mi-temps à Alternatiba, Sandy aurait dû arrêter ses études. Fille d’ouvriers dans l’Oise, elle a toujours enchainé les petits boulots en parallèle de la fac, à Amiens et à Valenciennes, dans les Hauts-de-France ou à Nanterre où elle poursuit aujourd’hui un master de Sciences politiques. « Je voulais apprendre plus, mieux maîtriser les fonctionnements… » Sauf qu’avec les restrictions sanitaires, elle apprend moins que prévu. Elle suit ses cours en ligne dans une maison qui accueille des militants, « confinés ensemble, on se sent moins seuls ». La crise lui pèse. Elle a besoin d’interaction, elle voudrait voir des gens, serrer ses amis dans ses bras. Elle n’est pas déprimée, Sandy est très énervée : « Le gouvernement actuel n’a fait que reculer sur le climat. La Convention citoyenne a été utilisée pour verdir un discours. Du temps perdu ! » Elle assène : « C’est mort pour le + 1,5 °C, il va falloir se projeter dans un monde à +3 °C. Chaque jour en plus, c’est des gaz à effet de serre en plus, des morts en plus. Qui s’en soucie ? On zappe l’urgence réelle. » Après une période où il a fallu convaincre que la crise climatique était une crise sociale, la crise sanitaire engendre une précarité qui recouvre tout.

Alternatiba a monté des actions avec des associations de solidarité, avec les soignants, avec le collectif Adama et les quartiers. « Des alliances sont nées… On prend le temps de réfléchir à comment faire autrement, on imagine des actions en ligne. » Mais Sandy a hâte de retourner dans les rues et de continuer le combat pour une écologie populaire contre « l’écologie des puissants ». « Le militantisme me procure de la joie. Il faut travailler à un autre modèle de société. Des échéances politiques approchent. Pas question qu’on poursuive sur cette trajectoire. Il va falloir y aller ! »

Marie, 18 ans : « On focalise sur un virus quand tant d’autres vont être libérés par la fonte du permafrost… »

Marie, 18 ans, Youth For Climate.

« Je pleure presque tous les soirs et pourtant, je suis privilégiée ! », confie Marie en souriant. Trop contente « de voir des gens en vrai et de discuter », elle n’a aucun mal à dire son état du moment et à le relativiser en évoquant ses comparses précaires. Vivant dans un 13 m2 avec possibilité de fuir chez ses parents dans les Pays de la Loire ou chez ses grands-parents à Noirmoutier (Vendée), Marie n’a pas besoin de travailler pour financer sa licence de droit franco-allemand à l’université de Nanterre. Elle mesure sa « chance », mais elle peine. « Des étudiants décrochent, ont des pensées suicidaires, trois se sont défenestrés… Les voir aller mal me rend encore plus mal… » Ses cours s’enchainent jusqu’à 18 ou 20 heures avec une densité qui ne tient pas compte du couvre-feu. Elle ne voit plus personne en semaine. Et, après une journée devant son ordinateur, elle manque de motivation pour poster des stories [1] sur le mouvement climat.

Elle a rejoint celui-ci alors qu’elle était en terminale, en 2019 : les grèves scolaires lancées par Greta Thunberg en Suède lui ont donné envie de faire la même chose dans sa ville. Quatre mille lycéens ont répondu à son appel. Elle est membre de YFC (Youth for climate – les jeunes pour le climat), dont elle apprécie le côté informel et spontané, les marches, les actions de blocage. Ses parents, l’un professeur, l’autre archiviste, sont de gauche, roulent à vélo et consomment bio. Ils ne sont ni radicaux ni anti-police. Pourtant, ils ont peur maintenant quand elle part en manif’. Il y a peu, elle s’est rendue avec une autre activiste et deux pancartes devant l’ambassade des États-Unis pour protester contre le projet de forage de Trump dans l’océan Arctique. Elle a été surprise par la violence de la réaction policière. Elle trouve que la répression s’accroit sur le mouvement climat.

Elle sait que sa vie sera « là-dedans ». Mais peut-être pas du côté de la loi, « toujours en retard ». Le contexte l’exhorte à la patience mais l’urgence la prend à la gorge. « On ne pose pas les bonnes questions. On focalise sur un virus quand tant d’autres vont être libérés par la déforestation et la fonte du permafrost… » Le week-end dernier, elle est allée se promener avec des amis au parc de la Villette, dans le XIXe arrondissement parisien, comme quand elle était petite avec sa mère. Elle a eu un vertige en pensant qu’elle n’y emmènerait peut-être jamais d’enfants elle-même. Ni sur la plage de ses vacances, submergée par la montée des eaux dans un futur pas si lointain. Elle voudrait continuer à agir, Marie. Pour l’heure, elle est bloquée. Elle ronge son frein.

Noé, 21 ans : « On n’a aucune visibilité, aucune perspective »

Noé, 21 ans, Youth For Climate.

Plus d’échanges réels. C’est ce qui est le plus dur pour Noé. Au lycée, il avait monté une association pour promouvoir le débat entre jeunes. « La jeunesse a peu voix au chapitre, elle n’est pas écoutée ». Youth For Climate, qu’il a rejoint en 2019, alors qu’il était en deuxième année à Sciences Po Paris, l’a séduit d’emblée : « C’est un mouvement de jeunesse en dehors des cadres et au centre de l’action politique. »

Sur la question climatique, la jeunesse s’est imposée et le sujet est monté dans les préoccupations prioritaires des Français. Maintenant en première année de master, Noé n’a pas remis les pieds à Sciences Po depuis le premier confinement. « On est expérimenté en cours à distance. Nos profs sont organisés. Mais ça ne veut pas dire qu’on n’est pas lâchés dans le vide. On réalise qu’on n’ira pas en cours de l’année… » En ligne, les étudiants décrochent plus vite. La charge de cours n’a pas été adaptée. Lui termine quatre jours par semaine à 18 h ou 19 h. Il vit seul dans un appartement « pas trop exigu » mais ne voit personne. « J’essaie de ne pas me plaindre. Je ne suis pas obligé de travailler. Le fond du problème, d’ailleurs, c’est que des étudiants soient obligés de travailler. » Reste que, lâche-t-il, « ne pas aller mal ne veut pas dire aller bien. Tout le monde craque un peu. On n’a aucune visibilité, aucune perspective ».

C’est là que « l’engagement est utile », selon lui. Même si le mouvement climat est aussi un « projet de désespoir » : face à l’urgence, il y trouve « une forme de collectif auquel se rattacher ». Mais l’épidémie « freine l’action militante et la loi « sécurité globale » est une occasion d’affaiblir les mobilisations ». Les militants en profitent pour réfléchir et préparer des actions de sensibilisations. Mais on ne peut ni se réunir ni organiser d’événement. Le terrain me manque : les manifestations revigorent, et puis, je me sens inutile. » La culture lui manque aussi. Il avait réservé plusieurs concerts qui ont été annulés. Il s’accroche à l’idée que ça ira mieux cet été…


Lucie, 21 ans : « Le choix de la désobéissance »

Lucie, 21 ans, Extinction Rebellion (XR) et Alternatiba.

Elle sait ce qu’elle veut, Lucie. Elle ne marche qu’à l’envie. Elle n’attend rien, comme ça, « pas de risque d’être déçue ». Elle a déjà fait une petite dizaine de gardes à vue pour des actions avec Extinction Rebellion (XR), dont le blocage de l’aéroport d’Orly le 26 juin 2020. Elle se souvient d’être, une fois, restée menottée au radiateur quand ses camarades étaient détachés. Elle s’est dit que les policiers n’avaient pas l’habitude de voir des têtes asiatiques en manif’. Elle non plus d’ailleurs. Lucie a 21 ans, elle termine une école d’ingénieurs à la Défense, discipline informatique, spécialité « cyber sécurité ». « Le premier choix que j’ai fait dans ma vie, c’est mon école. » Ses parents buralistes, originaires de Chine et du Cambodge, sont plutôt du genre à miser sur l’intégration et la discrétion. Elle aimerait qu’ils soient au courant de son engagement mais ils n’en savent rien, juste qu’elle est devenue végétarienne. Ils font plus attention à la qualité de la viande qu’ils achètent depuis.

Les étudiants de son école connaissent un peu ses activités de désobéissance civile. Eux rêvent de travailler pour Total ou BNP Paribas, elle de monter des actions contre. Elle ne s’en cache pas. Mais elle ne sait pas trop ce qu’elle va faire une fois son diplôme en poche. Dur de marier ses compétences — « j’aime bien développer » — et ses engagements.

À XR, ils se qualifient de « rebelles ». Chez Lucie, ce n’est pas un vain mot. Elle a profité du confinement pour se mettre au piano, à la guitare et au ukulélé dans son appartement loué par ses parents. Les amendes de 135 euros pour « rassemblement non autorisé », elle les paie avec son salaire d’apprentie. « Tout le monde ne peut pas. Plus on prend d’amendes et plus elles gonflent. Les orgas ne peuvent plus suivre. Ça décourage les actions. » Le couvre-feu, c’est raide. Les cours à distance aussi : « Les profs sont plus intransigeants et on n’a plus aucun temps pour des discussions informelles. » D’une manière ou d’une autre, pour Lucie « tout va aller de pire en pire », il faut se préparer. Elle le dit avec le sourire, et une détermination confondante.





[1Des vidéos sur les réseaux sociaux tels qu’Instagram.


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Source : Ingrid Merckx pour Reporterre

Photos : ©Anne Speltz/Reporterre
. Chapô : Sandy, 25 ans, militante à Alternatiba.

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