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Enquête — Quotidien

Le Covid nous fait perdre le sens du toucher

Gestes barrières et mesures sanitaires ont mis à mal un sens vital, le toucher. Le couvre-feu à 18 heures, désormais appliqué dans toute la France, diminue encore nos interactions physiques, essentielles aux relations humaines. Le manque se fait cruellement ressentir.

Se retenir de prendre un ami éploré dans les bras. De toucher l’épaule du collègue que l’on interpelle. D’enlacer des grands-parents retrouvés après une longue séparation. De se saluer en faisant la bise ou en se serrant la main, aussi, tout simplement.

Du geste intime envers nos proches à celui, instinctif, mécanique, de politesse que l’on pratique au quotidien, c’est tout un pan de nos interactions – celles qui passent par le contact, le toucher – que le Covid-19 a bouleversées. En France, cela a commencé en mars 2020, quand les premières incitations aux « gestes barrières » ont fleuri dans les communications gouvernementales, très vite suivies du premier confinement.

« Je me souviens, raconte Marie-Thérèse, 89 ans. Je voulais remercier ma fille, j’allais l’embrasser. Je me suis avancée. Et la barre s’est dressée. Nous nous sommes retenues. » De caractère tactile, la grand-mère, veuve, confinée seule dans son appartement de Dinan (Côtes-D’Armor) a très vite ressenti le vide laissé par ce nouvel interdit. « Serrer la main, embrasser, cela me manque beaucoup, c’est douloureux, témoigne-t-elle. Tout devient tellement impersonnel... »

Personnes âgées que l’on ne touche plus de peur de les contaminer, personnes vivant seules ne pouvant plus entretenir de relations étroitement tactiles avec d’autres… Le toucher, le contact humain au sens premier, s’est raréfié, voire évanoui du jour au lendemain pour de nombreuses personnes. Faisant office de semi-confinement, le couvre-feu à 18 heures éloigne à nouveau la perspective de moments chaleureux, d’occasions de rapprochements physiques.

« Cela a été très difficile pendant le premier confinement, se rappelle Sabrina, trentenaire et célibataire parisienne habitant dans un studio. Quand j’allais au supermarché, je voyais les couples qui se tenaient la main, j’étais un peu envieuse. Je me suis sentie désincarnée. » Depuis, elle a adopté un chaton : « Cela m’aide énormément, je lui donne de l’affection et en reçois en retour, je prends soin de quelqu’un. »

Le toucher, un sens qui tisse des liens

Des ressentis pleinement humains et normaux, à écouter les spécialistes du toucher. Souvent impensé, par son absence, le toucher s’est rappelé à nous. « Les contraintes sanitaires ont rappelé aux gens qu’ils avaient un corps et un sens, le toucher, qui permet des interactions », observe Édouard Gentaz, enseignant-chercheur à l’université de Genève, spécialiste du toucher chez les bébés et les aveugles. « On n’en a jamais autant parlé que maintenant. On a compris qu’il était crucial. »

Le toucher est le premier des sens à s’épanouir lors du développement du fœtus. « Les récepteurs tactiles sont les premiers fonctionnels », explique Michèle Molina, professeure de psychologie à l’université de Caen-Normandie, spécialiste du développement de l’enfant. « Le liquide amniotique crée des vibrations qui provoquent une sorte de caresse permanente sur le corps du bébé. Cette stimulation permet déjà d’établir une frontière entre lui et le monde extérieur. »

Le toucher est ainsi essentiel dans la relation à l’autre. On peut voir sans être vu, mais on ne peut toucher sans être touché, ce sens est fondamentalement réciproque, il tisse des liens. Il a deux fonctions complémentaires : il nous permet de définir les limites de notre corps, de nous sentir nous-mêmes, pour ensuite nous projeter, entrer en communication et agir sur le monde. « Le toucher actif permet de connaître le monde et l’éprouver. Cela va du bébé qui met des objets à sa bouche à l’artisan », explique Édouard Gentaz.

« On a conscience de qui on est en étant touché, précise Michèle Molina. Un enfant qui n’est pas touché peut avoir des retards de développement, voire se laisser mourir — on l’a observé dans les orphelinats après la guerre. C’est donc un besoin vital. » Ainsi, « priver une personne de toucher, c’est l’enfermer, la couper des autres et d’elle-même », estime-t-elle.

« Pour moi, ce n’est pas un manque physique, mais émotionnel »

Pourtant, tout le monde n’apprécie pas être touché. « Je n’aime pas qu’on me fasse la bise, je porte souvent des gants », témoigne Guillaume, un quarantenaire nantais vivant seul. « Donc cela ne m’a pas manqué pendant le premier confinement. » Mais il a brutalement perdu sa mère au début de l’été. « À son enterrement, des proches, ou même des gens que je ne connaissais pas, m’ont spontanément pris dans leurs bras. Ils ont brisé l’interdit sanitaire, y compris des personnes qui ont peur du Covid. C’est là que je me suis rendu compte de son importance. Pour moi, ce n’est pas un manque physique, mais émotionnel. Cela m’a aussi renvoyé à ma corporalité, au fait que mon corps vieillit, et que j’ai pris du poids pendant les deux confinements. »

Autre style, Béatrice, banlieusarde célibataire, est elle, au contraire, de culture très tactile. « Je suis des Antilles, où l’on se touche beaucoup, on se masse les uns les autres, les bébés », explique-t-elle. Très respectueuse des deux confinements, qu’elle a vécus seule, elle reconnaît que « le toucher ne m’a étonnamment pas manqué. J’ai mon toucher personnel, le rapport à mon corps. » Ce n’est que récemment, quand elle a revu ses proches, qu’elle s’est aussi rendu compte de ce besoin. « Un ami m’a prise dans ses bras, je n’arrivais plus à le lâcher ! Je rechargeais les batteries. »

Béatrice s’est sans doute pris une décharge d’hormones de bien-être. Ainsi, un effleurement, une poignée de main ou une embrassade permettent de véhiculer des émotions, qui ont une traduction physiologique. « On sait que les contacts, tant qu’ils ont une valeur émotionnelle de réconfort, permettent de diminuer le cortisol, une des hormones du stress, détaille la psychologue Michèle Molina. Quand le contact est prolongé, il déclenche la production d’ocytocine, que l’on appelle vulgairement l’hormone de l’amour. Elle renforce les liens d’attachement entre individus. »

« On nous parle de crise sanitaire, mais nous vivons aussi une crise relationnelle »

Cela peut aller bien au-delà. Des professionnels du soin utilisent ainsi le toucher comme complément aux traitements plus conventionnels, avec succès. Carine Blanchon, infirmière, s’est ainsi formée à ce qu’elle appelle le « toucher relationnel ». Elle accompagne des personnes âgées, handicapées, atteintes de maladies de longue durée, en soins palliatifs, ou des personnes en deuil. Cela peut aller d’une écoute attentive à des massages permettant de soulager stress ou douleurs. « Le toucher est un outil très puissant. Mais désormais, ce toucher relationnel qui peut amener au massage est déconseillé voire interdit : tout rapprochement, geste — ne serait-ce que poser une main sur une épaule — sont dans la retenue, dans le questionnement de "peut-on se le permettre ? que risque-t-on, que fait-on prendre comme risque pour le patient ?" »

Mêmes limites pour Myriam Picard. Après avoir travaillé en hôpital, elle s’est reconvertie vers le massage bien-être et l’accompagnement par le toucher, en particulier des personnes handicapées et âgées. « Je ne peux plus aller en institution ni en Ehpad », regrette-t-elle. Pourtant, pour les personnes privées d’autres sens, parce qu’ayant un handicap ou âgées, le toucher est précieux. Ce sens garde toute sa précision et ne décline pas, quand la vue, l’ouïe ou l’odorat peuvent, eux, s’effacer. Il permet de maintenir la communication. « Ma mère avait la maladie d’Alzheimer, raconte-t-elle. Quand je la massais, je voyais son regard s’illuminer, et quelquefois, elle disait mon prénom. »

Mais les consignes sanitaires font qu’elle ne voit plus la majorité de ses clients. C’est comme cela qu’elle a perdu une dame âgée, vivant en maison de retraite, dont elle s’occupait depuis sept ans : « Quand j’ai commencé à m’occuper d’elle, elle se laissait glisser, elle me disait que ce n’était pas la peine, qu’elle allait mourir. Je venais toutes les semaines. Au début, je lui prenais la main. Puis je lui ai massé les jambes, la tête. Je l’ai vue revivre, avoir envie de sortir, aller au théâtre. Mais en mars 2020, quand les visites ont cessé, elle ne s’est plus alimentée. L’isolement l’a tuée. »

Le dilemme est alors très compliqué à résoudre : maintenir le contact et donc l’envie de vivre, ou isoler pour éviter un virus trop souvent mortel pour les anciens ? « On nous parle de crise sanitaire, mais nous vivons aussi une crise relationnelle » dans laquelle le soin par le toucher aurait toute sa place, estime Myriam Picard. « Le massage réconforte, rassure, sert à évacuer le stress, agit sur le système immunitaire. »

« Être privé de toucher, c’est une déshumanisation »

Un bienfait que Sylvie Marin, psychomotricienne, a eu la chance de constater. Elle a pu reprendre ses activités professionnelles, exercées dans un hôpital du nord de la France. « Mon travail consiste à remettre en lien le moteur et le psychisme, le corps et l’esprit », explique-t-elle. « Développer la connaissance de soi par les sensations — je sens donc je suis. » Après le premier confinement, son métier a gagné une nouvelle place, montrant le potentiel de soin du toucher. « J’ai beaucoup plus de demandes », observe-t-elle. « Le confinement a provoqué des angoisses, notamment pour les gens qui faisaient du télétravail et ne pouvaient sortir de chez eux. J’ai beaucoup de femmes qui vivent seules, qui ont peu de moyens, et ont développé une dépression grave. J’ai créé trois nouveaux groupes avec lesquels je fais des ateliers de conscience corporelle ou de danse thérapie. J’observe que je peux rapidement faire un travail plus approfondi avec les gens, j’en suis étonnée. Il y a un vrai besoin. »

Chercheurs et soignants plaident donc pour que la situation ne dure pas. « Être vraiment privé de toucher, c’est une sorte de déshumanisation. Il ne faudrait pas que cette distanciation sociale se transforme en distanciation émotionnelle », estime Michèle Molina. « En fait, j’ai du mal à envisager que l’absence de contacts devienne une règle de base de notre relation à l’autre. D’ailleurs, on a déjà commencé à trouver des alternatives, par exemple en se saluant avec le coude. » Son collègue Édouard Gentaz présage même un retour en grâce du toucher et, plus généralement, du corps : « La situation a généré une réflexion, les gens ont découvert les limites du numérique. »

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Après avoir accompagné les deux dernières années de la vie de son grand-père, atteint d’Alzheimer, le photojournaliste Yann Castanier a commencé, en 2015, un projet documentaire sur sa grand-mère. Voilà trois ans qu’elle souffre d’une démence frontotemporale, et vit donc dans un Ehpad à Sète (Hérault). Ce sont les photos de cette série qui illustrent cet article.

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