Quatre ans après la mort d’Adama Traoré, écologie et quartiers populaires tracent un trait d’union

Durée de lecture : 9 minutes

17 juillet 2020 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)



Samedi 18 juillet, la marche commémorant les quatre ans de la mort d’Adama Traoré rassemblera militants des quartiers populaires et militants de la cause climatique. Mercredi soir, ils et elles ont posé les fondations d’une lutte commune autour de l’antiracisme.

  • Paris, reportage

« On veut respirer ! » : animées par cette volonté commune, la « génération Adama » et la « génération climat » marcheront ensemble, samedi 18 juillet, à l’appel du Comité Adama et d’Alternatiba. Les deux organisations se sont unies pour préparer une marche en mémoire d’Adama Traoré à Beaumont-sur-Oise (Val d’Oise), quatre ans jour pour jour après la mort de ce jeune homme, asphyxié sous le poids de trois gendarmes.

« Quatre ans après la mort d’Adama, on lutte encore, et justice n’a toujours pas été rendue pour les victimes de violences policières », a déploré Assa Traoré, sœur d’Adama Traoré et fondatrice du Comité vérité et justice pour Adama, mercredi 15 juillet, à l’occasion d’une table ronde organisée à La Base, le Q.G. parisien des mobilisations climat, en amont de la marche. « Face à cette machine de guerre qui a écrasé Adama, nous sommes devenus des soldats malgré nous, a-t-elle dit après avoir reçu des applaudissements nourris. Pour s’opposer à cette machine, il faut s’armer, savoir prendre des coups. Si je suis là ce soir, c’est parce que vous êtes les alliés avec qui on va la renverser, parce que les luttes écologistes et celles des quartiers populaires sont très liées. »

Assa Traoré et Fatima Ouassak.

Intitulée « Écologie, quartiers populaires : les territoires en lutte », cette soirée était justement destinée à ouvrir un nouvel espace pour penser les rapports entre écologie et quartiers populaires et à poser les jalons d’ une écologie antiraciste. « Au mois de juin, une nouvelle génération de jeunes militants s’est emparée de la rue : la génération Adama », a dit Renda Belmallem, chercheuse à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), faisant référence au 2 juin dernier, lorsque des dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées devant le tribunal de grande instance de Paris pour dénoncer les violences policières en France et aux États-Unis.

« Nous avons choisi de lutter ensemble, car on ne pourra gagner que comme ça » 

« La génération Adama est désormais rejointe par une autre génération, la “génération climat”, celle du droit à respirer un air qui ne soit pas pollué, a poursuivi Renda Belmallem, qui animait la table ronde. Ces deux mouvement de lutte se sont organisés depuis des décennies de façon parallèle. Ils se croisent et se connaissent peu. L’enjeu de la collaboration pour cette marche est d’arriver à faire front commun contre toutes les oppressions et les injustices, pour construire ensemble une société antiraciste et écologiste. Il est temps de tirer un trait d’union. »

Ce trait d’union, Teïssir Ghrab, militante d’Alternatiba Paris, s’emploie à le tracer. Elle a consacré ces dernières semaines à prêter main forte au Comité pour Adama en vue de la marche. « On a mis à disposition nos forces, notre expérience des mobilisations — notamment des marches pour le climat — et notre réseau, a-t-elle expliqué. Parce qu’aujourd’hui, les générations Adama et climat partagent les mêmes combats, luttent pour la justice et le respect de la dignité humaine. » « On exige le respect de nos libertés fondamentales : pouvoir tous respirer un air pur, boire une eau saine, circuler librement, avoir accès à une bonne alimentation, à un logement digne, à des espaces verts. Ce ne devrait pas être un luxe, mais une norme. »

La militante a rapporté qu’Alternatiba avait reçu « beaucoup de critiques, d’insultes et de réactions d’incompréhension » à la suite de cette alliance. « Mais, à Alternatiba, nous avons toujours voulu “changer le système, pas le climat” ! Quand vous fermez les yeux et que vous pensez à la société de demain, l’imaginez-vous toujours aussi inégalitaire, notamment envers des jeunes qui se font violenter ou tuer à cause de leurs origines ? a-t-elle demandé. Si nous ne nous allions pas aux comités qui demandent la vérité et la justice, et au mouvement antiraciste, ça veut dire qu’on approuve ce système de domination. Nous avons choisi de ne plus consentir et de lutter ensemble, car on ne pourra gagner que comme ça. »

« On a l’impression a priori que les questions écologiques et les questions raciales, ou décoloniales, sont séparées, a poursuivi Malcom Ferdinand, docteur en philosophie à l’université de Paris-Diderot et auteur d’Une écologie décoloniale (éd. Seuil, 2019). Je préfère poser la question dans le sens inverse : comment on est arrivé à ce que ces deux pans soient séparés ? À créer des arènes de pensée écologiste sans une partie importante de ceux qui habitent sur Terre ? »

Historiquement, a-t-il expliqué, « les pensées écologistes ont été créées en faisant fi des histoires personnelles des personnes racisées, de l’histoire coloniale et esclavagiste ». Pour lui, il y a urgence « à panser (sic) cette fracture, et la marche pour Adama participe pleinement à cela. La bienveillance à l’égard des uns et des autres, les sympathies sans lien, ça ne suffit pas. Il faut surtout se rendre compte à quel point les questions de racisme sont aussi écologistes. »

« Dans les quartiers populaires, plein de gens n’ont pas le droit de respirer » 

Le docteur en philosophie évoque le racisme environnemental, lequel « empêche justement une partie de l’humanité d’habiter la Terre » : « On sait que les personnes racisées sont surexposées aux pollutions de l’air et de l’eau, jusque par les cordons ombilicaux. » Aux Antilles françaises, « un cas emblématique », « les corps et les sols sont empoisonnés au chlordécone, un pesticide cancérigène, perturbateur endocrinien, toxique, rémanent, qui était utilisé pour produire des bananes consommées à 95 % en métropole ».

Plus globalement, « les Outre-mers français, qui contiennent 84 % de la biodiversité française, concentrent des vulnérabilités sociales et écologiques — ces départements subissent notamment des effets exacerbés du changement climatique —, tout en restant aux marges de notre imaginaire politique de ce qu’est la France ». Selon Malcom Ferdinand, l’antiracisme doit donc « être au cœur de la manière même dont en pense les enjeux écologiques. Sinon, on vivra dans un monde avec des émissions de gaz à effet de serre réduites mais un monde absolument détestable, une sorte de dystopie. Il ne faut plus penser le monde sans les racisés. N’avons-nous pas le droit, nous aussi, de respirer ? »

Malcom Ferdinand.

« Le 2 juin, on a senti un souffle, un tremblement, mais c’est l’antiracisme qui a été condamné. En France, les policiers ne se sont pas agenouillés, et le gouvernement est allé à contre-courant de ce souffle. Si on nous refuse le droit de respirer, alors notre souffle devient politique », a-t-il continué. L’auteur caribéen s’est alors saisi d’une conque de lambi, qu’il avait emmaillotée dans un carré de tissu. Il l’a portée à ses lèvres, a gonflé ses poumons et a soufflé dedans, libérant un son grave et profond qui a fait vibrer jusqu’aux tripes l’assemblée, lui tirant des larmes. « Dans une conque de lambi, on peut souffler nos luttes, un souffle passé par ceux qui ont lutté avant nous, et qu’on transmet à ceux qui viendront après nous. Le voilà, le souffle politique », a conclu Malcom Ferdinand.

Renda Belmallem, émue, a alors passé la parole à Jade Lindgaard, journaliste à Mediapart, qui documente des luttes écologistes et sociales depuis le début des années 2000, « avec une affection particulière pour la Seine-Saint-Denis », a souligné la chercheuse. « Dans les quartiers populaires, plein de gens n’ont pas le droit de respirer, asphyxiés par la police, les gendarmes, mais aussi d’une manière plus insidieuse mais non moins réelle, à cause d’un environnement pollué, bétonné, auquel on ne peut pas échapper », a dénoncé Jade Lindgaard.

Jade Lindgaard et Teïssir Ghrab.

Selon elle, trois points caractérisent les inégalités d’accès à un environnement sain dans les quartiers populaires : « La surexposition aux pollutions — les quartiers sont découpés par de grands axes routiers —, la vulnérabilité accrue aux pollutions — les plus économiquement défavorisées ont un suivi médical insuffisant, des conditions de vie, de travail plus dures, sont moins bien logées, et ne partent jamais en vacances pour s’échapper de cet environnement — et une surexposition et une vulnérabilité accrue au changement climatique — les quartiers sont très minéralisés et ce mouvement continue massivement avec les grands projets d’aménagement et les Jeux olympiques en 2024. »

« Nous sommes des populations assignées à résidence dans un environnement pollué et entravé par la présence policière, par les pannes d’ascenseurs » 

« Dès lors, comment sort-on les gens de ces environnements qui les étouffent ? C’est une question profondément écologique », a-t-elle poursuivi. Or, remarque-t-elle, « aujourd’hui, il y a un vrai risque à voir se développer une écologie qui fait fi des discriminations raciales » : « Quand les aménageurs conçoivent des écoquartiers dans les quartiers populaires avec plus d’arbres, plus d’espaces maraîchers, plus de place pour les vélos, c’est toujours pour de nouvelles personnes et jamais pour les habitants actuels. Quand la situation s’améliore, on sent que ce n’est pas pour soi-même. »

« Nous sommes des populations assignées à résidence dans un environnement pollué et entravé par la présence policière, par les pannes d’ascenseurs », a embrayé Fatima Ouassak, politologue et fondatrice du Front de mères, un réseau chargé de donner une résonance nationale aux combats que mènent les collectifs de parents au niveau local. « Tout est fait, politiquement, pour détruire toute forme d’agora dans nos quartiers, pour faire en sorte qu’il n’y ait pas d’alternative au système d’oppression dans lequel on vit », a-t-elle regretté.

Pour elle, « si la question policière est devenue emblématique des quartiers populaires, c’est qu’elle est une question de vie ou de mort » et « elle renvoie, plus largement, à l’ensemble des humiliations qu’on subit, du ventre de nos mères jusqu’à la tombe, à l’école, dans un sous-marché du travail, dans l’espace public ». Mais « les enjeux écologiques ne sont pas artificiels pour nous » : « Autour de l’accès à une alimentation végétarienne et de qualité à la cantine, du droit à pouvoir se déplacer dans un environnement sain, d’avoir des ascenseurs en état de marche, le Front de mères mène une lutte écologiste depuis le début. L’écologie s’est présentée à nous comme l’outil de libération le plus pertinent pour l’émancipation des quartiers populaires. Nos luttes sont profondément écologistes. Nous voulons que nos enfants puissent jouer dehors sans risquer de mourir à cause de la pollution liée à l’échangeur autoroutier, ni de se faire tabasser à 14 ans, comme le petit Gabriel. Nous voulons un monde meilleur pour eux. Mais pour ça, il faut mener la guerre, reprendre de l’espace, de la dignité, centimètre carré par centimètre carré. »





Lire aussi : « Laissez-nous respirer » : un rassemblement massif dénonce les violences policières en France et aux États-Unis

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre sauf
. chapô : manifestation « laissez-nous respirer » le 2 juin 2020, devant le palais de justice de Paris. © NnoMan Cadoret/Reporterre

DOSSIER    Écologie et quartiers populaires

THEMATIQUE    Culture et idées Luttes
22 septembre 2020
La betterave, cheval de Troie des néonicotinoïdes
Reportage
21 octobre 2020
Benoît Biteau : « La PAC va continuer à provoquer des désastres sociaux et écologiques »
Entretien
23 octobre 2020
Au procès des décrocheurs de portraits, on plaide le « désespoir » climatique
Reportage


Dans les mêmes dossiers       Écologie et quartiers populaires



Sur les mêmes thèmes       Culture et idées Luttes





Du même auteur       Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)