« Laissez-nous respirer » : un rassemblement massif dénonce les violences policières en France et aux États-Unis

Durée de lecture : 8 minutes

3 juin 2020 / Alexandre-Reza Kokabi et NnoMan (Reporterre)



Hier mardi 2 juin, plus de 20.000 personnes étaient réunies à Paris pour rendre hommage aux victimes de violences policières. Ce rassemblement, à l’initiative des proches d’Adama Traoré, faisait écho à la mort de George Floyd, un Étasunien noir lui aussi mort des suites d’un plaquage ventral.

  • Paris, reportage

« Pas de justice, pas de paix » : mardi 2 juin, le slogan était scandé par plus de 20.000 personnes et s’élevait tout autour du tribunal de grande instance de Paris, dans le 17e arrondissement. En fin de journée, le parvis de l’édifice et ses rues adjacentes étaient bondés de manifestants, dont beaucoup d’adolescents et de jeunes adultes. Masques chirurgicaux accrochés aux oreilles, ils ont protesté contre les violences et l’impunité policières. Ils ont levé le poing vers le ciel bleu, sous un soleil flamboyant, pour rendre hommage aux victimes et aux blessés de France et des États-Unis, où des émeutes ont éclaté après la mort de George Floyd, tué le 25 mai à Minneapolis par des policiers. Des rassemblements similaires étaient organisés, dans le même temps, à Marseille et à Lille.

Le rassemblement était organisé par les proches d’Adama Traoré. Le 19 juillet 2016, ce jeune homme noir de 24 ans est mort d’asphyxie à la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), après avoir été interpellé par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise. Il avait encaissé le poids de trois agents qui, pour le neutraliser, l’avaient plaqué sur le ventre : une technique d’interpellation très contestée, mais autorisée en France — à la différence d’autres pays européens — qui a causé la mort de plusieurs personnes. Les expertises médicales, censées déterminer les causes de la mort d’Adama Traoré, se sont depuis succédé et, si toutes reconnaissent une mort par asphyxie, elles divergent sur son origine.

« Une expertise médicale publiée la semaine dernière a exonéré la responsabilité des gendarmes : ces médecins sont des charlatans qui couvrent les gendarmes, nous dénonçons un déni de justice ! », s’est écriée Assa Traoré, la sœur d’Adama.

Pendant le rassemblement, une nouvelle contre-expertise indépendante, réalisée à la demande des parties civiles, est venue contredire cette version. Dans ce document, un professeur spécialiste des maladies systémiques, dont la sarcoïdose, maladie inflammatoire avancée par certaines expertises comme étant l’une des causes possibles d’une défaillance cardiaque d’Adama Traoré, a conclu que le « décès fait suite à un syndrome asphyxique » induit « par le plaquage ventral ». « C’est la preuve que les gendarmes ont tué mon frère », s’est empressée de réagir Assa Traoré.

Les fourgons de police, présents en nombre, n’ont pas découragé les manifestants.

Plusieurs dizaines de fourgons de police, de gendarmerie et même des canons à eau ont été déployés aux alentours du tribunal, sans toutefois décourager les manifestants. Quelques heures plus tôt, le préfet de police de Paris, Didier Lallement, avait interdit le rassemblement. Il estimait notamment que « la tonalité de l’appel à manifester » faisait craindre « des débordements » et écrivait que « tout rassemblement d’ampleur est propice à la propagation du virus Covid-19 » et devait donc être proscrit.

« La manifestation Justice pour Adama et George Floyd était annoncée depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux. Encore une fois, le préfet a attendu le dernier moment pour prendre un arrêté d’interdiction, s’assurant ainsi qu’il ne puisse pas être contesté en référé », s’est insurgée l’avocate Aïnoha Pascual. Sur les réseaux sociaux, le collectif pour Adama a rétorqué qu’il maintenait l’évènement malgré cette décision : « La préfecture de Paris et son préfet politique tentent d’intimider ceux qui réclament la justice. C’est la preuve que nous sommes sur la bonne voie, la France est le seul pays du monde à interdire des rassemblements pour la justice ! »

L’acteur Almamy Kanouté est membre du comité Adama.

« Ce rassemblement tire un trait d’union entre les violences policières subies aux États-Unis et en France, a estimé Almamy Kanouté, acteur — notamment dans le film Les Misérables de Ladj Ly — et membre du comité pour Adama. George Floyd et Adama Traoré sont morts de la même façon : asphyxiés sous le poids des forces du “désordre”. Ils ont tous les deux signalé qu’ils ne pouvaient plus respirer. La seule différence, c’est que pour George Floyd des personnes ont filmé. »

Le 25 mai, à Minneapolis, George Floyd avait été interpellé par quatre policiers dans sa voiture, menotté, puis plaqué au sol sur le ventre. Il a été maintenu au sol par le genou d’un policier, appuyé sur son cou. Son agonie a été filmée par des passants et sa mort a entraîné des manifestations et des émeutes contre le racisme et les violences policières aux États-Unis. « Ces mouvements doivent trouver leur écho en France, où la liste des morts entre les mains de la police est trop longue. Il est temps de changer de ton, de s’organiser, d’exiger la fin de la répression policière », clame Almamy Kanouté.

Maureen, 28 ans, brandit une pancarte « I can’t breathe » — en français « je ne peux plus respirer » —, les derniers mots de George Floyd avant de mourir. L’interdiction de rassemblement prononcée par la préfecture ne l’a pas dissuadée de manifester, « bien au contraire » : « En France comme ailleurs, nous en avons marre que des vies soient arrachées sans raison et sans que justice soit faite, dit-elle derrière son masque. La mort de George Floyd, c’est la goutte de trop, celle qui va nous faire descendre en masse dans la rue pour dire stop. Et dire stop, ce n’est pas juste aux crimes policiers, mais aussi au racisme quotidien que nous subissons en étant racisés en France, comme les discriminations à l’embauche, les contrôles au faciès ou les regards de travers. Notre couleur de peau ne doit plus nous catégoriser. »

« Ne restons pas spectateurs face à l’impunité policière », a dit Assa Traoré.

Des prises de paroles se sont succédé sur le parvis du tribunal, devant une foule compacte. « Ils nous ont interdit de venir rendre hommage à nos morts ? Regardez ce qu’on est capable de faire. Finies les marches silencieuses, finies les marches blanches, maintenant, on organise des marches de la colère », a tonné Samir Elyes Baaloudj, militant des quartiers populaires depuis plus de vingt ans.

Il a transmis le micro à Assa Traoré. L’égérie médiatique du mouvement français contre l’impunité policière a été applaudie à tout rompre. « La scène de la mort de George Floyd nous glace le sang, elle est calquée sur la mort de mon petit frère », a-t-elle d’abord déclaré. « Ne restons pas spectateurs face à l’impunité policière et soyons tous les porte-voix de ce qui se passe en France, a poursuivi la sœur d’Adama Traoré. En étant si nombreux aujourd’hui, nous montrons que nous sommes capables de construire un rapport de force, de renverser ce système, cette machine de guerre qui broie nos démocratie et nous empêche de respirer. Battons-nous pour tous les Adama Traoré. »

D’autres familles de victimes ont été mises à l’honneur : le frère d’Abdoulaye Camara, abattu de dix balles au Havre par deux agents de la brigade canine ; la sœur de Babacar Gueye, tué par un policier de la BAC à Rennes ; ou encore le frère d’Ibrahima Bah, mort à moto à Villiers-le-Bel, à proximité d’un contrôle de police, qui réclame l’accès aux images des caméras de vidéosurveillance qui ont filmé la scène.

La chanteuse Camélia Jordana, qui avait déclaré sur le plateau de l’émission « On n’est pas couché », sur France 2, « il y a des milliers de personnes qui ne sentent pas en sécurité face à un flic et j’en fais partie », leur a rendu hommage en revisitant son émouvant morceau « Freddie Gray ». Freddie Gray, Afro-Américain de 25 ans, était mort en 2015 à cause de violences policières. Sa mort avait déclenché des émeutes à Baltimore et donné naissance au mouvement Black Lives Matter (« la vie des Noirs compte », en français).

De nombreuses autres personnalités ont appelé à ce rassemblement et lui ont donné de l’épaisseur, comme l’acteur Omar Sy, « qui soutient la famille Traoré depuis le jour de la mort d’Adama », l’a remercié Assa Traoré. Dans la foule, il y avait les actrices Adèle Haenel, Adèle Exarchopoulos, Marina Foïs ou encore Leïla Bekhti, ainsi que les rappeurs Abd al Malik, Hamé du groupe La Rumeur, et Sadek.

La comédienne Aïssa Maïga s’est dite « fière d’être ici, aux côtés d’Assa et de toutes les familles victimes de la brutalité policière en France ». « Le combat que nous menons dans le cinéma, la télévision et le théâtre en France est le même, a-t-elle poursuivi. C’est un combat pour la représentation juste, positive et digne des populations afro-descendantes, d’origines asiatique, arabe... Nous ne laisserons pas le cinéma français tranquille, nous ne laisserons pas la justice française tranquille, nous ne laisserons pas la France tranquille, tant que nos frères, nos sœurs, nos enfants seront susceptibles de mourir à cause de la police qui est censée les protéger. » 

Sur les coups de 20 h, Assa Traoré a fendu la foule qui criait « justice » et a guidé l’énorme cortège dans l’avenue de Clichy. Là, les manifestants ont posé un genou à terre, un geste protestation lancé par le joueur de football étasunien Colin Kaepernick, en 2016, pour dénoncer les violences policières contre les Noirs. Ce geste a été repris par de nombreux activistes, sportifs, voire par des policiers étasuniens depuis la mort de George Floyd.

En début de soirée, les manifestants ont bloqué une partie du périphérique parisien et monté des barricades en utilisant des vélos, des trottinettes ou en brûlant des scooters. La police a tenté de les nasser et a lancé du gaz lacrymogène dans la foule. Des petits groupes se sont ensuite éparpillés dans tout le nord de Paris, se faisant gazer copieusement.


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Lire aussi : Assa Traoré : « Face aux violences policières, la France doit se lever et dire non »

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : NnoMan Cadoret pour Reporterre

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Du même auteur       Alexandre-Reza Kokabi et NnoMan (Reporterre)