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Guerres et Armées

États-Unis, Russie : une reprise des essais nucléaires aux conséquences « imprévisibles »

Test par la Russie d'un missile balistique intercontinental thermonucléaire Iars, le 22 octobre 2025.

Donald Trump a annoncé de nouveaux essais nucléaire, la Russie a aussitôt répliqué qu’elle imiterait les États-Unis. Un dangereux pas de plus dans l’escalade militariste mondiale.

En matière d’armes nucléaires, la réalité dépassera-t-elle bientôt la fiction ? Vendredi 24 octobre est sorti sur Netflix le film A House of Dynamite de la réalisatrice étasunienne Kathryn Bigelow. À travers une mosaïque de points de vue, ce long-métrage raconte l’attaque imminente des États-Unis par un missile nucléaire de provenance inconnue. « A House of Dynamite est terrifiant, surtout compte tenu de l’imbécile sans scrupules qui occupe désormais la Maison-Blanche… ou ce qu’il en reste », a réagi sur le réseau social X l’auteur étasunien Stephen King.

Hasard du calendrier, le président en question, Donald Trump, a annoncé six jours plus tard, jeudi 30 octobre, vouloir « tester [ses] armes nucléaires ». Il a évoqué des essais «  souterrains, en profondeur, où les gens ne savent pas vraiment ce qui se passe  ». Objectif, se remettre « sur un pied d’égalité » avec la Russie et la Chine, qui mèneraient des expérimentations « mais n’en [parleraient] pas ».

« Si les États-Unis ou toute autre puissance procèdent à un essai, la Russie en fera de même »

« La Chine respecte son engagement de suspendre les essais nucléaires », a aussitôt démenti Mao Ning, porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois. Le Kremlin a lui aussi assuré ne pas avoir procédé à des essais nucléaires depuis plus de trois décennies.

Pourtant, l’escalade verbale s’est poursuivie lors de la réunion du Conseil de sécurité russe mercredi 5 novembre. « Si les États-Unis ou toute autre puissance procèdent à un essai, la Russie en fera de même » et prendra des « mesures de rétorsion appropriées », a menacé Vladimir Poutine.

Le président russe aurait ainsi missionné ses ministres et responsables militaires de « tout mettre en œuvre pour recueillir des informations […] et de présenter des propositions concertées sur le lancement éventuel de travaux préparatoires en vue d’essais nucléaires ».

Le ministre russe de la Défense Andreï Belousov a estimé que « les récentes actions et déclarations des États-Unis [nécessitaient] une préparation immédiate à des essais nucléaires à grande échelle », par exemple sur l’archipel de Nouvelle-Zemble dans l’Arctique où l’Union soviétique testait jadis ses bombes.

« Il n’y aura pas de champignon nucléaire dans le Nevada »

Le secrétaire étasunien à l’Énergie Chris Wright avait pourtant tenté, quelques jours plus tôt, d’apaiser les esprits. Les tests nucléaires envisagés par les États-Unis seraient ainsi des « explosions non critiques », c’est-à-dire des essais de composants sans réaction en chaîne autorisés par le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE), un accord international de 1996 visant à interdire toutes les explosions expérimentales atmosphériques, souterraines ou sous-marines [1].

« Il n’y aura pas de champignon nucléaire dans le Nevada, a-t-il insisté. Grâce à notre science et à notre puissance de calcul, nous pouvons simuler avec une précision incroyable ce qu’il se passera lors d’une explosion nucléaire. »

En outre, relancer des essais avec explosions radioactives nécessiterait la remise en service du Nevada Test Site, affaibli après la perte de quelque 300 employés début 2025. Il faudrait ainsi compter au moins 36 mois avant le moindre test, selon l’administrateur de la National Nuclear Security Administration Brandon Williams.

Plus de 12 000 ogives nucléaires dans le monde

Selon la Federation of American Scientists, 9 pays (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord) se partageaient environ 12 241 ogives nucléaires début 2025, dont 87 % détenues par la Russie (5 559 ogives) et les États-Unis (5 177). Entre 1945 et 1963, les États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la France et la Chine ont réalisé de nombreux tests atmosphériques avec pour conséquences des contaminations radioactives importantes, notamment aux Îles Marshall où certaines populations ne peuvent toujours pas revenir.

Les essais sont devenus souterrains suite à l’adoption en 1963 du Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires. Malgré les fuites radioactives par fissures, l’URSS les a poursuivis jusqu’en 1990, les États-Unis jusqu’en 1992 et la Chine jusqu’à l’adoption du TICE en 1996. Depuis cette date, seuls la Corée du Nord, l’Inde et le Pakistan ont réalisé des essais nucléaires.

Ivy Mike, la première bombe H testée par les États-Unis en 1952. Domaine public / Wikimedia Commons

Les annonces de Donald Trump et Vladimir Poutine ont donc suscité un émoi considérable dans le monde entier. « Nous sommes entrés dans une nouvelle ère en matière d’armes nucléaires, dans laquelle, malheureusement, l’importance de ces armes ne cesse de croître », a alerté le président finlandais Alexander Stubb.

En Polynésie française, où plus de plus de 200 essais ont été effectués entre 1966 et 1996, le Tapura Huiraatira a proposé à l’Assemblée une résolution pour s’opposer à cette reprise et mobiliser le Pacifique via le Traité de Rarotonga, qui établit une zone exempte d’armes nucléaires.

Pour autant, la menace est-elle sérieuse ? « Aujourd’hui, dès qu’un État teste de nouveaux systèmes d’armes, on parle automatiquement de relance de la course aux armements, relativise Jean-Marie Collin, directeur général d’Ican France, contacté par Reporterre. Mais les nouveaux systèmes nucléaires annoncés sont réfléchis depuis quinze ans, pas depuis l’invasion de l’Ukraine en 2023. Les arsenaux nucléaires se renouvellent sur des calendriers industriels de long terme plutôt qu’au gré des agendas politiques. »

« Cette course aux armements se fait sans aucun frein »

La situation n’en reste pas moins préoccupante, avec un renforcement généralisé des arsenaux nucléaires. Le 29 octobre, Vladimir Poutine a révélé le test du drone sous-marin Poséidon, indétectable par les systèmes sonar, capable de filer à plus de 60 nœuds et d’emporter une ogive nucléaire de 100 mégatonnes susceptible de provoquer un tsunami radioactif.

La Russie a aussi développé le missile nucléaire Bourevestnik (9M730) qui aurait, lors de son dernier essai, parcouru 14 000 kilomètres en 15 heures et démontré « sa grande capacité à déjouer les systèmes de défense antimissile et aérienne » selon le chef d’état-major russe Valery Gerasimov.

Quant aux États-Unis, ils ont annoncé bientôt procéder à un tir d’essai d’un missile nucléaire Minuteman-3 non armé. « Il ne s’agit pas de dissuasion mais de justification de la course aux armements  : l’arsenal nucléaire américain dépasse largement ce qui est nécessaire à la dissuasion », estime Benoît Pelopidas, professeur de sciences politiques à Sciences Po et fondateur du programme Nuclear Knowledges, contacté par Reporterre. « Cette course aux armements se fait sans aucun frein, et il n’existe pas de stratégie pour limiter ou contraindre cette escalade », abonde Jean-Marie Collin.

Changement d’époque

Surtout, ces échanges de menaces témoignent d’un réel changement d’époque. « Depuis la seconde invasion de l’Ukraine, tous les États nucléaires ont franchi le tabou politique de la menace d’emploi, observe le directeur d’Ican France. Ils affirment ouvertement qu’ils pourraient utiliser l’arme nucléaire. Cela inclut la Russie, les États-Unis, mais aussi certains pays européens membres de l’Otan. Cette étape facilite potentiellement l’emploi de l’arme nucléaire, volontaire ou accidentel. » Ainsi, en novembre 2022, la France a déployé ses trois sous-marins nucléaires pour montrer sa capacité de riposte et protéger ses forces.

« La reprise des essais ne relève pas d’une obligation, dit Benoît Pelopidas. C’est un choix  : les États-Unis peuvent décider de maintenir la pause. Mais s’ils y mettent fin, ils donnent des raisons à d’autres États de faire de même. Les conséquences de ce choix sont prévisibles et négatives. »

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