États-Unis : les victimes du gaz de schiste restent divisées entre Trump et Biden

Durée de lecture : 7 minutes

22 octobre 2020 / Yona Helaoua (Reporterre)



En Pennsylvanie, où le gaz de schiste est exploité à grande échelle, de nombreux habitants se plaignent d’effets néfastes sur leur environnement, leur santé ou leur propriété. Mais cette indignation ne se traduit pas automatiquement dans les urnes.

  • Pennsylvanie (États-Unis), reportage

Lois Bower-Bjornson vit dans une ravissante maison en bois blanc plantée sur un terrain de verdure à Scenery Hill, dans le comté de Washington, dans le sud-ouest de la Pennsylvanie. Cette danseuse de formation a choisi d’habiter ici il y a seize ans pour que ses enfants puissent courir dans l’herbe et découvrir la nature par eux-mêmes. 

Aujourd’hui, sa propriété est cernée de sites d’extraction de gaz de schiste. Le puits le plus proche se trouve à 300 mètres de la maison. L’industrie du « fracking » (fracturation hydraulique, la technique utilisée pour extraire le gaz) s’est en effet installée dans le coin à partir de 2008. Le comté de Washington est désormais le plus touché de l’État.

Un « fracking pad » dans le comté de Washington.

Lois Bower-Bjornson, 55 ans, n’a jamais accepté de forage sur ses terres. Mais cela ne n’empêche pas sa famille d’avoir été directement touchée par les effets du « fracking ». Les camions transportant des résidus radioactifs qui passent et repassent à toute vitesse, dès cinq heures du matin. Le bruit infernal lié au forage de nouveaux puits. L’air vicié par les émissions de méthane. L’eau potable, qui provient de la rivière Monongahela, contaminée aux produits chimiques.

Tumeurs rares et saignements de nez

Peu après l’installation de l’industrie près de chez elle, le fils aîné de Lois Bower-Bjornson, alors âgé de dix ans, a été victime d’éruptions cutanées sur tout le corps. « Le dermatologue était incapable de nous dire ce que c’était », raconte-t-elle. Son deuxième fils s’est mis à saigner du nez régulièrement. « Mon troisième fils a été le plus touché car c’est le plus jeune, il a donc grandi avec le fracking, et il est blond aux yeux bleus. Or les enfants à la peau claire ont les réactions les plus violentes aux problèmes environnementaux. Il saignait du nez jusqu’à deux fois par jour, parfois avec des caillots de sang sortant de ses narines et de sa bouche. » 

La maison de Lois Bower-Bjornson, construite pour donner à ses enfants un accès à la nature, est désormais cernée par les sites d’extraction du gaz de schiste.

Cette famille n’est pourtant pas la plus à plaindre. Des formes rares de cancers, comme le sarcome d’Ewing, une tumeur osseuse, ont été signalées en nombre anormal dans la région. « Plusieurs enfants en sont morts et d’autres en sont atteints dans le district scolaire de Canon-McMillan », rapporte Lois Bower-Bjornson. 

Mais le plus difficile reste de prouver le lien direct avec l’industrie du gaz de schiste. Le père d’un ami de Lois a accepté l’installation d’un site de fracturation hydraulique sur ses terres contre rémunération. « Il est mourant. Il est atteint d’un rare cancer des sinus. Il est complètement paralysé. Mais il continue à vous expliquer que l’industrie du gaz n’est pas responsable. »

Une situation guère plus brillante dans les États voisins

Face à toutes ces menaces, Lois Bower-Bjornson a bien pensé à déménager. « Mais pour aller où ? On peut limiter notre exposition, mais si on va n’importe où en Pennsylvanie, en Ohio ou en Virginie-Occidentale, on reste exposé. » Sa famille vit dans la région depuis deux cents ans. « Est-ce qu’il faut que je déracine tout — notre travail, nos vies, nos enfants de leurs écoles — parce qu’une industrie est venue s’installer ici ? Et parce que les législateurs sont incapables d’imposer les restrictions nécessaires ? C’est très difficile. » 

Plutôt que de partir, elle a décidé de se battre. Elle milite aujourd’hui auprès de l’organisation Clean Air Council, donne des « fracking tours » aux élus, à la presse, et à tous ceux qui le souhaitent pour montrer les effets de l’industrie du gaz de schiste dans sa région. Elle a aussi témoigné avec d’autres victimes auprès de l’Agence pour l’environnement américaine (EPA). « Je suis tombée là-dedans, je n’avais pas prévu ça », s’excuse la quinquagénaire devenue militante malgré elle.

Lois Bower-Bjornson votera pour le démocrate Joe Biden en novembre. « Il ne veut pas interdire la fracturation hydraulique, sauf sur les terres publiques », regrette-t-elle. Mais elle considère son choix comme un moindre mal face à Donald Trump, qui ne fera que « forer davantage partout ». « Si Joe Biden est élu et que des personnalités comme Bernie Sanders réussissent à l’influencer, ce sera formidable », espère-t-elle, avant d’ajouter : « Mais n’oublions pas que Biden, tout comme Obama et Clinton, a soutenu cette industrie. »

Pour certains, le « fracking » reste « nécessaire »

Toutes les victimes du fracking ne sont pas forcément anti-Trump. Lois Bower-Bjornson nous a conduit à une vingtaine de minutes de sa maison, chez Rose Friend, une dame de 83 ans malmenée par la compagnie énergétique EQT. Cette dernière a construit plusieurs puits sur les terres du voisin de la retraitée. Mais les champs de Rose Friend ont été défigurés par une route de transit tracée par EQT sans son autorisation préalable. Dans cette affaire compliquée aux multiples rebondissements, Rose Friend s’est aperçue que l’avocat qu’elle avait engagé travaillait en fait pour la partie adverse… 

Si Rose Friend est très en colère contre EQT, elle ne blâme pas cette industrie en général. « Je pense que le fracking est nécessaire. Moi-même j’utilise du gaz », explique-t-elle, plaidant plutôt pour de meilleures pratiques et régulations. La vieille dame a elle-même été diagnostiquée avec un cancer du côlon en 2017. Impossible, cependant, d’établir un lien direct avec les puits de son voisin.

Le « fracking pad » du voisin de Rose Friend.

Devant chez elle, une pancarte « Trump-Pence » souligne ses convictions. « Un côté du spectre politique est favorable au forage et aux mines de charbon — on en avait plein ici, mon neveu y a toujours travaillé — et l’autre veut s’éloigner du fracking et du charbon et aller vers l’énergie solaire… Je ne vois pas comment cela peut être efficace. Vous nous voyez ici, quand il pleut ou il neige, avec des panneaux solaires ? J’en vois beaucoup et je ne sais pas si ça fonctionne pour ceux qui ont choisi cette option. Mais moi je n’en ai pas besoin quand j’ai tous ces minéraux sous ma propriété. »

« Il ne faut pas tuer les bébés »

Le soutien de Rose Friend au camp conservateur ne date pas d’hier. Et la politique énergétique de Donald Trump ne change pas grand-chose à l’affaire. « Je n’aime pas la direction que prend Biden, avec Kamala Harris et tout ce socialisme… Ils veulent nous enlever nos armes à feu, et moi des armes à feu, j’en ai plein ! », s’esclaffe-t-elle. « D’après les dernières nouvelles que j’ai lues sur mon ordinateur, ils sont contre beaucoup de religions et d’églises. Ils sont très pro-avortement, or c’est un sujet sensible pour moi. Il ne faut pas tuer les bébés. »

Selon la moyenne des sondages de Real Clear Politics, Joe Biden bénéficie d’une avance de 4,9 points sur Donald Trump en Pennsylvanie, un État clé pour la présidentielle. Si les habitants de cette région ont diverses opinions sur l’industrie du gaz de schiste et sur le candidat qu’ils veulent voir gagner en novembre, beaucoup répètent la même croyance populaire : un candidat ouvertement anti-fracking ne pourrait pas l’emporter ici. 

Pourtant, un sondage CBS/YouGov publié en août indique que 52 % des Pennsylvaniens sont désormais opposés à la fracturation hydraulique. En novembre 2019, une autre étude, réalisée par Cook Political Report/Kaiser, indiquait que 57 % des habitants étaient contre l’interdiction du « fracking ». La preuve que l’opinion évolue, lentement mais sûrement.





Lire aussi : L’exploitation du gaz de schiste dévaste les États-Unis

  • Source : Yona Helouha pour Reporterre
  • Photos : .chapo : Ecoflight
    .Fracking pads et portrait : © Yona Helouha/Reporterre
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