Eva Joly : « M. Fillon ne respecte ni la vérité ni le droit. Il nie nos valeurs »

Durée de lecture : 4 minutes

6 mars 2017 / Entretien avec Eva Joly

Englués dans les affaires, François Fillon et Marine Le Pen répliquent en attaquant la justice. Tandis que la présidente du FN explique que les magistrats sont là « pour appliquer la loi, pas pour l’inventer », le candidat de la droite affirme que, dans l’enquête qui le vise, « l’État de droit a été systématiquement violé ». Des affirmations dangereuses pour la démocratie, assure Eva Joly.

L’ancienne magistrate Eva Joly a fait de la lutte contre la corruption et pour la moralisation de la vie publique son cheval de bataille. Celle qui fut candidate écologiste à l’élection présidentielle de 2012 a aujourd’hui rejoint Benoît Hamon. Elle est députée européenne (Verts-ALE) depuis 2009.

Eva Joly.


Reporterre — Comment interpréter ces attaques virulentes de M. Fillon et Mme Le Pen contre l’institution judiciaire ?

Eva Joly — Ces discours sont une technique de défense qui ne comporte aucune vérité. De la pure rhétorique. Pour autant, ce sont des propos très graves. Quand M. Fillon dit qu’il n’y a plus d’État de droit, il procède à une inversion des valeurs. Car une des qualités de la France, c’est justement d’avoir un système judiciaire qui fonctionne, des magistrats compétents et non corrompus. Il s’agit d’une singularité rare, d’un bijou. Il suffit de traverser la Méditerranée ou de se rendre en Europe de l’Est pour s’en rendre compte !

Un État de droit, c’est-à-dire un pays où chacun peut faire valoir ses droits, c’est très précieux. Sans justice indépendante, pas de démocratie qui tienne debout. Dénigrer la justice, créer le doute sur le bon fonctionnement des institutions dans un but égoïste et politicien, est indigne d’un candidat aux plus hautes fonctions de la République.

Quand M. Fillon parle d’assassinat politique, il oublie que nombre de personnes sont tuées pour leurs idées partout dans le monde. La Suède a vu son premier ministre assassiné, une députée britannique europhile a été abattue. En parlant ainsi, le candidat de la droite ne montre aucun respect pour la vérité ni pour le droit. Il nie nos valeurs.


M. Fillon cherche à se défendre…

Mais que vise-t-il avec son discours délirant ? Ce qu’il veut, c’est l’impunité, ce n’est pas l’État de droit. M. Fillon n’apparaît pas comme un homme de valeur, mais comme un homme égocentrique. Il ne poursuit pas l’intérêt du pays, mais uniquement son désir fou de devenir président de la République.


Faites-vous une différence entre la situation de Mme Le Pen et celle de M. Fillon ?

Oui, dans le cas de M. Fillon, il y a enrichissement personnel, familial. Alors qu’avec Mme Le Pen, il s’agit d’un abus dans un intérêt politique. C’est une grande différence. Après, les discours sont les mêmes : populistes et antirépublicains.


Avant, ce type de discours émanait principalement de l’extrême-droite. S’agit-il, d’après vous, d’une évolution ?

Pour moi, la principale évolution, c’est que le temps des privilèges est révolu. Avant, les hommes politiques bénéficiaient de nombreux privilèges et d’une relative impunité. Il y a eu du ménage, mais nombre de personnes dans la classe politique ne se rendent pas compte que les temps ont changé. J’entends beaucoup : tout le monde a toujours fait ça, alors pourquoi pas moi ?

Nous avons de nouveaux instruments, comme un parquet financier beaucoup plus réactif, et une Haute Autorité de la transparence de la vie publique, qui mène de vraies enquêtes sur nos élus. Et, bien sûr, des magistrats indépendants et compétents.


Mais cela n’a pas suffi. Que faudrait-il faire encore ?

Il reste du ménage à faire du côté des privilèges : pourquoi les anciens présidents de la République ont-ils droit à un bureau, des secrétaires et gardes du corps à vie ? Tout cela relève de l’Ancien Régime. Ensuite, il faut interdire le népotisme, car il n’est pas normal de pouvoir employer sa femme ou son mari. Il faudrait créer un statut pour les assistants parlementaires, comme c’est le cas au Parlement européen.

Et puis, la moralisation de la vie publique passe par le non-cumul des mandats, une déontologie renforcée pour les élus, notamment sur la question des conflits d’intérêts. Nous avons besoin d’enquêtes et de condamnations exemplaires, afin de mettre fin à l’impunité des politiques, notamment dans le domaine de la corruption et du détournement de fonds publics. Il faut restaurer la confiance avec les électeurs.

  • Propos recueillis par Lorène Lavocat

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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : François Fillon à Belfort en octobre 2016, pendant la campagne pour la primaire de la droite et du centre. Wikipedia (Thomas Bresson/CC BY 4.0)
. Eva Joly : © Parlement européen

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