Everest : comment le toit du monde est devenu la poubelle de riches touristes
Des déchets éparpillés autour du camp de base 4, sur le mont Everest, en 2018. - © Doma SHERPA / AFP
Des déchets éparpillés autour du camp de base 4, sur le mont Everest, en 2018. - © Doma SHERPA / AFP
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Bouteilles d’oxygènes, restes de tentes et excréments : les riches touristes qui gravissent l’Everest laissent derrière eux des tonnes de déchets. Descendre ceux-ci, très difficilement, est un casse-tête.
De vieilles tentes abandonnées, des bouteilles d’oxygène rouillées, des gants troués, un casque d’escalade et du plastique, beaucoup de plastique. Nous ne sommes pas dans une décharge à ciel ouvert mais sur les pentes de l’Everest, la plus haute montagne du monde.
En mai 2023, le guide Tenzi Sherpa, publiait sur son compte Instagram une vidéo du camp 4, perché à 7 900 mètres d’altitude et recouvert de détritus. Ce post, largement repris dans la presse, a suscité une indignation mondiale. Pourtant, cela fait des décennies que les alpinistes considèrent l’Everest comme une poubelle.
Les riches occidentaux et asiatiques paient entre 60 000 et 120 000 euros pour atteindre le toit du monde, faire un selfie, puis redescendre, en abandonnant au passage leur matériel, leurs déjections et mêmes les cadavres de leurs compagnons qui n’ont pas résisté à cette épreuve physique extrême.
S’il y a autant de déchets sur les sommets népalais, c’est parce que leur ascension nécessite une grosse logistique. Il faut des kilomètres de cordes, des piolets, des crampons, des duvets, des tentes et de quoi cuisiner pour des centaines d’individus. L’année dernière, près de 478 personnes ont tenté l’ascension de l’Everest. De riches clients qui attendent toujours plus de confort dans ce territoire isolé, accessible seulement à pied ou en hélicoptère.
« Celui qui vient gravir l’Everest achète une prestation de service »
Aujourd’hui, les installations du camp de base, situé à 5 364 mètres d’altitude, ressemblent plus à de luxueux lodges qu’aux tentes rustiques des alpinistes d’antan. Climatisation, écran plat, toilettes privées, lit king size, couverture chauffante, spa, 4G, repas avec des légumes frais livrés quotidiennement… Et comme il n’existe pas de route carrossable entre Lukla, dernière ville avec un aéroport, et le camp de base, tout ce matériel est acheminé à dos d’homme et de yack le long des sentiers escarpés. Mais aussi par les airs avec des rotations d’hélicoptères.
« Nous sommes aujourd’hui dans un modèle industriel », explique François Carrel, journaliste et auteur du livre Himalaya business (ed. Paulsen). « Celui qui vient gravir l’Everest achète une prestation de service. On lui sert son repas jusqu’à 8 000 mètres d’altitude. Il ne s’occupe pas de savoir comment cette nourriture est arrivée jusque-là et ce qu’il advient des restes. On est sur un service touristique clé en main. Cette clientèle considère que les soucis de logistique ne sont pas de son ressort ».
Au début de chaque saison, des équipes de sherpas, appelés « icefall doctors » font une première ascension pour poser des échelles permettant de franchir les dangereuses crevasses du glacier du Khumbu, ainsi que des cordes fixes utilisées par les clients pour se tracter le long des pentes. Ce sont eux qui installent également les quatre camps d’altitude, plus sommaires que le camp de base, avec des tentes, duvets, réchauds et provisions. Une fois l’équipement en place, les clients attendent la bonne fenêtre météo au camp de base.
Parfois, les conditions restent défavorables et certains repartent sans atteindre le sommet ou l’un des quatre camps sur le chemin. « J’ai déjà trouvé des tentes fantômes toutes prêtes pour l’ascension mais qui n’ont pas été utilisées car les personnes ont renoncé pour une raison x ou y », explique Breffni Bolze, alpiniste qui organise depuis 20 ans des expéditions de nettoyage des plus hauts sommets du monde.
Cet équipement abandonné coûte cher : environ 1 000 euros pour un duvet, 500 euros pour une tente, 500 euros pour une bouteille d’oxygène. « Mais par rapport au montant total de l’expédition, cela ne représente pas grand-chose », dit Breffni Bolze. Ainsi, les alpinistes préfèrent tout laisser dans la montagne que de se fatiguer à rapporter leurs affaires. « On a le facteur épuisement et la météo qui peut être menaçante. Il faut parfois descendre rapidement et on peut laisser les affaires pour aller plus vite », explique Breffni Bolze.
Certains sherpas récupèrent parfois du matériel pour le revendre d’occasion dans la vallée, notamment les bouteilles d’oxygène. Beaucoup de prétendants au sommet ne sont pas des montagnards aguerris et certains ne prennent pas le temps de s’acclimater à l’altitude. Résultat, ils utilisent massivement de l’oxygène. Des bouteilles pesant entre 3 et 5 kilos qui finissent leur vie dans la neige ou parfois récupérées par des sherpas.
La fin des sherpas ?
« Ils sont plus costauds et résistants que nous et sont plus à même de faire cela », poursuit Breffni Bolze. Le peuple sherpa, groupe ethnique originaire de la haute vallée de Khumbu, possède génétiquement une forte capacité de résistance à l’altitude. Mais ils n’en restent pas moins soumis aux risques d’avalanches, aux chutes de pierre ou de séracs, d’énormes blocs de glaces.
En 2023, sur les dix-huit personnes mortes en tentant l’ascension, six d’entre elles étaient des sherpas. Leurs conditions de travail sont tellement rudes, que certains estiment que le métier n’attirera plus de jeunes Népalais. Dans un documentaire du média Business Insider, Phurba Wangcchu, un guide sherpa, explique avoir embrassé cette profession faute d’alternative, car il n’était pas allé à l’école. Il refuse que ses enfants suivent son chemin et juge qu’il n’y aura plus de sherpas d’ici dix ans.
En attendant, les autorités promettent régulièrement d’améliorer les conditions de travail des sherpas et font leur possible pour réglementer les ascensions. Cette année, pour la première fois, les alpinistes devront emporter un sac à excréments. Une obligation, déjà mise en place sur d’autres sommets, qui devenait indispensable.
« Nos montagnes ont commencé à puer », déclarait à la BBC en février dernier Mingma Sherpa, le président de la municipalité rurale de Pasang Lhamu, au pied de l’Everest. « Nous recevons des plaintes qui disent que des selles humaines sont visibles sur les rochers et certains grimpeurs tombent malades. Ce n’est pas acceptable et cela érode notre image. »
« Nos montagnes ont commencé à puer »
Pour faire leurs besoins durant leur ascension, les alpinistes cherchent les endroits plats, assez rares. Tout le monde utilise alors le même petit coin. Et en altitude, leurs excréments ne se décomposent pas. « Quand vous y allez, c’est immonde car il y en a tellement que vous ne savez plus où poser les pieds », confie Breffni Bolze.
Ces dernières années, la glace a beaucoup fondu, faisant remonter à la surface des décennies de crottes humaines. « Cela devient un problème sanitaire car pour boire et cuisiner, on doit récupérer la neige autour des camps et la faire fondre. Si elle est contaminée par les selles et les urines, on risque de tomber malade », poursuit Breffni Bolze.
Cette nouvelle réglementation concernant les excréments laisse dubitatifs certains observateurs comme François Carrel. Les clients, qui abandonnent déjà leur matériel au sommet, accepteront-ils de descendre leurs (lourdes) déjections ? « Quand tu es à 8 000 mètres, tu as une capacité physique et intellectuelle réduite ; la gestion de ton caca, c’est compliqué », dit François Carrel. Les sherpas vont-ils accepter de porter les excréments de leurs riches clients ? « Certains n’ont pas envie d’être rabaissés à porteurs de sachets de crottes ».
Enfin, reste à savoir qui vérifiera le poids du sac une fois rapporté. Cette tâche incombe aux agents du Sagarmatha Pollution Control Committee (SPCC). Cette ONG, créée en 1991, s’occupe de la gestion des déchets dans la région en publiant diverses réglementations. Par exemple, depuis 2014, les grimpeurs doivent rapporter avec eux huit kilos de déchets pour récupérer une caution de 4 000 dollars. Mais dans les faits, ces règles ne sont pas souvent respectées.
Huit heures de marche jusqu’au camp de base
« On est face à un État qui n’a pas le même pouvoir de contrôle qu’en France. Au Népal, les personnels étatiques chargés de contrôler peuvent fermer les yeux ou acceptent un compte-rendu falsifié », explique François Carrel.
Autre nouvelle règle, elle aussi difficile à appliquer : chaque expédition devra descendre les corps des personnes décédées durant l’ascension. Actuellement, près de 200 cadavres gisent sur l’Everest. L’armée népalaise a organisé une expédition en avril dernier pour en rapporter cinq. Une opération délicate. « Le terrain est très accidenté. Il faut naviguer entre les crevasses. Rien que pour rejoindre le camp de base lorsqu’on est au camp 1, il faut huit heures de marche. Imaginez cela en portant des corps », dit Breffni Bolze.
Abandonner des cadavres humains et plus globalement ses poubelles sur les neiges éternelles de l’Himalaya est une pratique ancienne. Les premiers explorateurs jetaient tout dans les crevasses, comme l’explique le documentaire Everest Green, de Jean-Michel Jorda. En 1993, une photo de l’alpiniste Pierre Royer montrait déjà les flancs de la montagne recouverts de vieilles bouteilles d’oxygène. À l’époque, on estimait déjà à 17 tonnes les quantités de déchets sur les pentes de l’Everest. Dix ans plus tard, en 2003, un article de Libération parlait de seize tonnes de matériel abandonnés en 40 années d’explorations. Aujourd’hui, on atteint le chiffre de 35 tonnes.
La situation a empiré car de plus en plus de touristes souhaitent aujourd’hui tutoyer les sommets. 478 permis ont été délivrés en 2023, contre environ 200 en 2010 et 388 cette année. Leur coût : 11 000 dollars par personne. Un tarif qui passera à 15 000 dollars en 2025. L’an passé, le gouvernement népalais aurait récupéré plus de 5 millions de dollars. Une manne financière dans un pays où le quart de la population vit sous le seuil de pauvreté.
La mise en place de quotas, demandée par certains acteurs du secteur, n’est donc pas vraiment à l’ordre du jour. « Cela reviendrait à compromettre le développement économique du pays », explique Marion Chaygneaud-Dupuy, première femme occidentale à s’être intéressée à la question des déchets dans l’Himalaya. En 2016, elle a lancé le projet Clean Everest pour nettoyer la face nord de la montagne, côté tibétain.
Elle travaille aujourd’hui au Népal et accompagne une équipe de jeunes étudiants architectes et ingénieurs de Grenoble, qui souhaitent construire un centre de gestion et de revalorisation des déchets à Pangboche, le plus ancien village sherpa du pays, situé sur la route de l’Everest. Le projet, baptisé Tri haut pour l’Everest permettrait de pallier le manque d’infrastructures sur place. « Même avec la volonté de bien faire, s’il n’y a pas de dispositif concret pour traiter les déchets, on ne pourra pas les gérer correctement. Je pense que la responsabilité revient aux professionnels qui encadrent les expéditions », dit Marion Chaygneaud-Dupuy.
« Si l’autre le fait, nous on le fera »
Toutes les agences qu’elle a contactées lui tiennent le même discours : « Si l’autre le fait, nous on le fera. » Reste à savoir qui enclenchera la machine et, surtout, qui acceptera de réduire ses déchets et donc le confort de certaines expéditions. « On est dans une activité industrielle de service, loin des valeurs traditionnelles de l’alpinisme. Comme dans tous les sites touristiques du monde, il y a des déchets. Le château de Versailles sans équipe de nettoyage ne serait pas propre non plus », analyse François Carrel.
Étant donné que ces poubelles d’altitude sont très difficiles à descendre, pourquoi ne pas les réduire à la source ? « Ces questions ne sont pas abordées dans la préparation d’une expédition, constate Marion Chaygneaud-Dupuy. Les gens sont dans un rêve, ils ne voient que le sommet et leur projet personnel. Toute la logistique qu’il y a derrière, ils ne s’en rendent pas compte. » Des touristes inconscients et qui devraient continuer encore longtemps à souiller les pentes du toit du monde.