Expo « Vies d’ordures » : ce que les déchets disent de nos sociétés

11 juillet 2017 / Éric Tariant (Reporterre)



L’exposition « Vies d’ordures », au Mucem, à Marseille, jusqu’au 14 août, nous invite à un voyage autour de la Méditerranée à la découverte des paysages et des acteurs du monde des déchets. Cet exercice pédagogique très réussi offre l’occasion de s’interroger sur nos modes de vie, sur nos modèles de production et de consommation.

Surréaliste, la photographie est accrochée à l’entrée de l’exposition : une vache paît au milieu de détritus, aux abords d’une décharge à ciel ouvert. En ce début de XXIe siècle, le monde produit 7 à 10 milliards de tonnes de déchets chaque année. En France, chaque habitant génère annuellement 511 kg de déchets dits « municipaux ». Ces rebuts de nos sociétés de consommation effectuent d’étonnants ballets à travers le monde en épousant le marché du traitement des déchets, très alléchant pour les industriels du secteur. Sur le podium des plus gros exportateurs de déchets trônent trois pays occidentaux : les États-Unis (21 %), l’Allemagne (12 %) et le Japon. Les principaux importateurs sont la Chine (20 %), la Turquie (8 %) et la Corée.

Trente deux ans après l’exposition « Déchets, l’art d’accommoder les restes » organisée par le Centre Pompidou, un autre musée, le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), à Marseille, s’attaque à son tour au « Poubelleocène », pour reprendre la formule employée par la journaliste Jade Lindgaard dans le catalogue de l’exposition.

Recyclage et transformation de canettes, au Caire.

L’objectif de l’exposition « Vies d’ordures » conçue par l’institution culturelle marseillaise ? « Dévoiler la part cachée, maudite, de nos modes de vie en faisant l’autopsie de la poubelle-monde », dit Denis Chevallier, le commissaire général de l’exposition. Il s’agit, en se penchant sur l’accumulation de ces montagnes de déchets et sur leur parcours sinueux, de s’interroger sur nos modes de vie, sur nos modèles de production et de consommation. Pour construire et nourrir l’exposition, qui réunit quelque 450 objets, documents, installations, films, cartes et schémas, le Mucem s’est appuyé sur des enquêtes ethnographiques réalisées pendant trois ans dans plusieurs pays méditerranéens (Turquie, Albanie, Italie, Tunisie, Égypte, Maroc, Sud-Est de la France) par des équipes associant chercheurs, vidéastes et photographes.

Une économie circulaire que l’on peine aujourd’hui à reconstruire 

Avant la société de consommation et le monde du tout jetable, la réparation et le réemploi étaient de rigueur, comme en témoigne la deuxième section de l’exposition nous invitant à un voyage dans le temps. « Les deux premiers tiers du XIXe siècle peuvent être vus comme l’âge d’or de la gestion des sous-produits urbains », analyse Sabine Barles. Cette ingénieure en génie civil, spécialiste de l’histoire contemporaine des techniques et de l’environnement urbains, montre que l’invention des déchets urbains est relativement récente. « Lors de la première Révolution industrielle, souligne-t-elle, scientifiques, industriels, agriculteurs regardaient la ville comme une mine de matières premières. Ils participaient, aux côtés des administrations municipales, des services techniques et des chiffonniers, à la réalisation d’un projet urbain visant à ne rien laisser perdre. »

Le tournant vers le tout jetable s’est amorcé au moment de la grande accélération des années 1950-60. Jusqu’au milieu du XXe siècle, une multitude de petits artisans vivait de nos déchets, alimentant une économie circulaire que l’on peine aujourd’hui à reconstruire. Quelques photos jaunies des années 1940-1950 nous introduisent dans les ateliers de rapièceurs, de rempailleurs de chaises et d’autres réparateurs de faïence en plein travail.

Monsieur Roger Leclerc, réparateur de faïence, à l’angle de la rue Delambre et du boulevard Montparnasse, Paris, 1945.

Le tri, qui permet de donner de la valeur aux déchets — thème de la troisième section —, est au cœur de cette économie florissante qui présente des visages très contrastés selon les pays et leurs niveaux de développement. Un univers sépare la machine de tri optique de l’entreprise Pellenc ST (fournisseur français d’équipements spécialisés pour l’industrie du recyclage), qui traite huit tonnes de déchets par heure, du travail lent et artisanal du ferrailleur itinérant du Caire. Celui-ci sillonne la ville au volant de son triporteur-tuk-tuk customisé (train avant de moto, benne à l’arrière) capable de charrier une demie tonne d’objets (vieux frigos, meubles anciens, déchets de chantiers) glanés et négociés auprès des citadins.

Le « tuk-tuk » cairote peut transporter une demie tonne de déchets.

Tapis conçus à partir de textiles recyclés. Sacs à main faits à l’aide d’anciens emballages plastiques. Semelles de chaussures, couvre-sabots et muselières de chameaux réalisés à l’aide de vieux pneus. De Sidi Kacem, dans le nord-ouest du Maroc, où œuvrent les étonnants cordonniers en pneus, au quartier de Mokattam, dans la banlieue du Caire, spécialisé dans le recyclage des ordures, l’imagination des acteurs méditerranéens du réemploi et de la réutilisation est sans limite.

Mobilisations citoyennes contre les incinérateurs, décharges sauvages et autres sites à risque 

Le recyclage reste néanmoins encore l’exception dans l’espace méditerranéen. En Grèce notamment, où 80 % des déchets sont mis en décharge. En France, en 2016, seuls 20 millions des 35 millions de tonnes de déchets produits par les ménages sont réemployés ou recyclés. Les gigantesques décharges, documentées par des photographies et des vidéos, comme celle de Médiouna au Maroc, de Tirana en Albanie, ou d’Entressen, à Istres (Bouches-du-Rhône) où furent stockés, pendant plus d’un siècle, les déchets de l’agglomération marseillaise, ont encore de beaux jours devant elles. Ce, malgré le travail de réseaux citoyens militants comme Zero Waste, mouvement international qui propose de réduire nos déchets à la source et de favoriser le réemploi, le recyclage et la transformation en compost des déchets organiques.

Une cordonnerie de pneus à Sidi Kacem, Maroc, 2016.

« Vies d’ordures » se poursuit avec une section dédiée aux mobilisations citoyennes contre les incinérateurs, décharges sauvages et autres sites à risque pour la santé publique. Une série d’infographies rappelle astucieusement les modalités et grandes étapes des programmes publics d’enfouissement des déchets radioactifs hexagonaux : depuis l’immersion en mer des années 1946 à 1993, suivie par la création du centre de stockage de l’Aube, à Soulaines-Dhuys… jusqu’aux derniers développements du site de Bure, dans la Meuse (programme Cigéo d’enfouissement des déchets dans une couche d’argile à 500 m de profondeur posant de nombreux problèmes de sûreté).

Transport de dechets, Le Caire, 2014.

Le parcours s’achève sur un espace participatif et ludique où les visiteurs peuvent venir écrire, au stylo, sur un pan de mur blanc, leurs suggestions ou pistes de solutions inspirées d’expériences existantes. Comme celle menée à Roubaix, en 2014, par 101 familles qui ont relevé le défi du « zéro déchet ». Grâce aux mesures incitatives mises en place par la commune (réduction de la taxe d’enlèvement des ordures, mise en place d’ateliers sur le thème du réemploi, implication de tous les acteurs locaux), l’initiative a conduit à une réduction de 80 % des déchets produits par ces familles.

L’exposition « Des vies d’ordures », au Mucem.




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Lire aussi : En Albanie, le commerce lucratif des déchets étrangers

Source :  Éric Tariant pour Reporterre

Photos : 
. chapô : La décharge de Médiouna, Maroc, 2015, photo Pascal Garret. © Pascal Garret/Mucem
. faïencier : Pierre Soulier/Mucem © Mucem
. Camion et canettes Le Caire : David Degner © Mucem
. Cordonnerie : Denis Chevallier/Mucem © Mucem
. Exposition : © Francois Deladerriere/Mucem

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