Extinction Rebellion dénonce le BTP « climaticide » en bloquant une cimenterie

Durée de lecture : 6 minutes

18 février 2020 / Justine Guitton-Boussion (Reporterre)



Environ 400 activistes d’Extinction Rebellion ont bloqué, toute la journée du lundi 17 février, un dépôt logistique du secteur du BTP à Paris. Le but : dénoncer la pollution émise par ce domaine, et mettre en avant les solutions possibles, qui existent déjà à l’heure actuelle.

  • Paris, reportage

Ils sont arrivés un peu avant 8 heures du matin, en même temps que le lever du soleil. Environ 400 activistes, sortis de nulle part, ont soudainement envahi le dépôt Lafarge Granulat et l’usine Cemex, situés port Victor, dans le 15e arrondissement de Paris, ce lundi 17 février. Dans un premier temps confus, les militants se sont éparpillés en courant telles des fourmis le long des bords de Seine. Leur but : bloquer le site pendant plusieurs heures, pour dénoncer le secteur du BTP (bâtiment et travaux publics), responsable de 39 % des émissions mondiales de CO2.

« Où sont les membres des équipes 1 et 2 ? » crie un organisateur tandis qu’un autre tente désespérément de rassembler son groupe. Mais rapidement, une fois la cohue des premières minutes dissipée, chacun trouve son poste. Certains s’allongent sur le trottoir devant les entrées du site, d’autres s’emparent de bombes de peinture pour refaire une beauté aux camions de l’usine. Les plus agiles vont jusqu’à escalader les façades des bâtiments pour y accrocher différentes banderoles clamant « Cimentiers criminels » ou « Fin des écocides ». Impuissants, les employés du site les laissent faire, les observant avec un air (et parfois un sourire) stupéfait, et se repliant dans leurs bureaux.

Gomette.

Placée devant l’entrée principale du site, celle qui se fait appeler Gomette se tient droite, vêtue d’une combinaison blanche pour se protéger des éclats de peinture. « Le BTP est un secteur qui fait partie des principaux polluants et il n’y a pas beaucoup d’alternatives écologiques qui se mettent en place, donc on est venus pour foutre la pression, pour que les choses changent à ce niveau-là », explique cette habituée des actions d’Extinction Rebellion.

Lafarge, symbole de la catastrophe écologique et sociale

« Ce lieu est le symbole de la catastrophe écologique dont l’industrie de la construction et les pouvoirs publics se rendent responsables », lance au micro l’un des organisateurs, surnommé Tothoreau. Raphaël, un jeune homme qui participe pour la première fois à une action d’Extinction Rebellion précise : « Aujourd’hui, on bloque Lafarge parce que c’est un des plus grands cimentiers en France et une multinationale puissante. Mais Vinci ou Bouygues sont également responsables de beaucoup de projets, qui utilisent énormément de béton. »

Et le béton, matériau artificiel composé d’eau, de graviers, de sable et de ciment est effectivement très polluant. Les activistes sont capables de réciter les chiffres : le sable est la deuxième ressource la plus utilisée de la planète (après l’eau). Pour construire un kilomètre de route, 30.000 tonnes de sable sont nécessaires, provoquant la détérioration des fonds marins et des écosystèmes qu’ils abritent. De plus, « la production du béton représente à lui seul 8 % des émissions de CO2 au niveau mondial. S’il était un pays, il serait le troisième plus gros pollueur au monde », rappellent plusieurs pancartes brandies par les militants.

Outre son effet sur l’environnement, Extinction Rebellion dénonçait ce lundi 17 février l’incidence du secteur du BTP sur la démocratie et la justice sociale. Les activistes estiment que les projets de construction sont rarement proposés à la concertation avec les citoyens, et sont parfois attribués à des multinationale par favoritisme et/ou corruption. Pire, l’entreprise française Lafarge est soupçonnée d’avoir financé plusieurs organisations terroristes, et le groupe français Vinci est accusé de travail forcé sur ses chantiers de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar. « Nous demandons à ce qu’aucun régime de faveur ne soit accordé à ces grands groupes dans l’attribution des marchés publics comme il est de coutume dans notre pays, et que ces entreprises soient jugées sans traitement de faveur pour leurs crimes contre l’environnement, contre l’humanité et contre notre avenir », affirme l’une des organisatrices, surnommée Leah.

« Il faut construire de façon raisonnée, en réutilisant et réinventant les techniques de construction anciennes »

Les pancartes, slogans, performances artistiques (notamment un jet de peinture rouge sur les tas de sable, censé représenter le sang sur les mains des cimentiers) permettaient d’insister sur l’urgence écologique et sociale. Mais l’événement était également organisé dans l’optique d’imaginer un monde meilleur. Plusieurs personnalités invitées ont successivement pris la parole pour apporter des éléments de solution. « Cessons de bétonner nos territoires, affirme d’emblée l’ingénieur Alain Bornarel. Il faut sanctuariser les terres non bâties, qui ont une utilité sociale et environnementale. Ça ne veut pas dire figer la ville en l’état, mais il faut privilégier la réhabilitation des bâtiments existants, réhabiliter plutôt que faire du neuf. »

Joséphine, du cabinet d’architecture Archipel Zéro, est catégorique : à l’heure actuelle, il est possible de construire autrement. « Il faut construire seulement quand c’est nécessaire, privilégier largement la rénovation et construire de façon raisonnée, low tech, en réutilisant et réinventant les techniques de constructions anciennes ». Cela désigne autant la conception bioclimatique que les matériaux biosourcés, comme le bois, la terre crue et la paille.

Plus de 330 élus, professionnels du bâtiment, experts et citoyens ont d’ailleurs signé une tribune, dimanche 16 février, parue dans le Journal du dimanche. « Nous affirmons qu’il est possible et urgent de décarboner le secteur du BTP », écrivent-ils, en précisant que si nous changions nos matériaux de systèmes constructifs (en privilégiant les matériaux biosourcés), nous pourrions économiser 90 millions de tonnes équivalent carbone en dix ans et ainsi diminuer de 20 % les émissions de gaz à effet de serre de la France. Une étude qui laisse de l’espoir.

Après discours et démonstrations, les activistes d’Extinction Rebellion ont occupé le port Victor jusqu’à la fin de l’après-midi. Un groupe s’est également formé dans la journée pour aller bloquer un peu plus loin un deuxième site de Lafarge, au port de Javel Bas, dans le 15e arrondissement de Paris. La mobilisation, qui s’est déroulée sans violence ni accroc, a satisfait ses militants. « Je ne sais pas si cette journée aura un effet, confient les surnommés Jacquo et Léna, Lillois venus à la capitale pour l’occasion. On sait très bien qu’on ne va pas changer la face du monde, mais s’il peut y avoir un peu plus de visibilité sur le problème, plus de gens qui s’y intéressent, ça va finir par intéresser les politiques qui, eux, ont le pouvoir de faire changer les choses. »

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Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Photos : © Justine Guitton-Boussion/Reporterre
. chapô : Des militants de Extinction Rebellion tachent de peinture rouge le sable de l’entrepôt logistique Lafarge Granulat et de l’usine Cemex, lundi 17 février, à Paris.

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