Face à l’effondrement, fondons des alliances terrestres

19 juillet 2018 / Corinne Morel Darleux

La dépendance de nos sociétés au pétrole et aux technologies fait redouter la « Grande Panne », qui nous plongerait dans un monde inconnu. Notre chroniqueuse partage ses réflexions sur la collapsologie et sur les possibilités de vivre après l’effondrement, notamment grâce à l’alliance terrestre des humains et des non-humains.

Corinne Morel Darleux est secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de gauche et conseillère régionale Auvergne - Rhône-Alpes.

Corinne Morel Darleux

Depuis quelques mois, mon cheminement intellectuel sur l’écosocialisme est de plus en plus irrigué de collapsologie, une approche de la fin du monde, que l’on peut considérer comme le pendant laïc et rationnel de l’eschatologie. Sur la base de faits scientifiques, la collapsologie prédit l’effondrement du climat, des ressources naturelles disponibles, de la biodiversité, de l’organisation même de la société, et ouvre des horizons et des défis politiques passionnants. La parution remarquée du livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, lui a donné un élan inattendu. L’écho grandissant de cette hypothèse, ma rencontre avec des auteurs de la collection Anthropocène, du Seuil, dirigée par Christophe Bonneuil, et la création du collectif Les Terrestres qui s’en est suivie, tout cela m’a permis de renouer des liens entre un univers politique qui se soucie d’écologie, et un milieu universitaire engagé et résistant, loin du plomb académique que j’avais fréquenté lors de la rédaction de ma thèse. Ces deux mondes sont souvent très étanches, voire hermétiques, je ne me reconnais totalement ni dans l’un ni dans l’autre ; le croisement des deux en revanche a un potentiel fertile qui me ravit. J’y ai découvert, en profane affamée, des théories et sources d’inspiration qui m’ébranlent et me nourrissent comme je ne l’avais pas été depuis longtemps. Ajoutez à cela le grand plongeon dans la bibliothèque de science-fiction parentale qui a trouvé refuge dans mon salon, additionné d’une vaste programmation de films d’anticipation, une série de nouvelles chroniques sur les fictions post-apocalyptiques, et me voilà prise dans le filet infini des dystopies, uchronies et autres possibles.

Parmi ces découvertes, la notion d’alliances terrestres explore la manière dont humains et non-humains peuvent s’allier dans des mécanismes d’entraide et d’interdépendance, loin de la vision d’un environnement qui nous serait extérieur et qu’il faudrait protéger, plus loin encore de la vision prométhéenne d’une nature vue comme un adversaire à dominer. C’est le cas par exemple de l’amarante sauvage : une plante résistante, redoutablement fertile, comestible et riche en protéines, qui a en outre la judicieuse mauvaise manière de résister aux herbicides comme le Roundup. Une « ingouvernable ». Des paysans en lutte contre le soja transgénique et ses ravages, en Argentine et au Paraguay, s’en sont servis sous la forme de « bombes de graines » pour saboter des champs d’OGM« En 2016, trois mois d’occupation (type ZAD) du site de construction à Malvinas ont eu raison de ce qui devait être le plus grand centre de production de semences transgéniques au monde (48.000 hectares tout de même !) et contraint Monsanto à battre en retraite », et c’est ainsi qu’est née la notion de « résistance interspécifique ».

Autant de schismes dans la pensée qui dessinent des horizons différents 

De même, on ne peut pas simplement parler de services écosystémiques que nous rendrait la nature, mais d’un ensemble systémique, dans lequel nous devons à notre tour venir en aide à la biodiversité pour nous sauver nous-mêmes. Un tout, système inclusif et complexe, fait d’interactions, dans lequel l’humain est un acteur parmi d’autres qui agissent tout autant et composent le monde vivant. Certains avancent d’ailleurs qu’il serait plus juste de sortir l’ensemble du vivant de la notion de nature : « Pour qu’homme et biodiversité se solidarisent, il faudrait les penser ensemble, et donc forcément séparés de la nature. Le vivant est culture. Il n’est pas nature. » Autant de schismes dans la pensée qui dessinent des horizons différents, d’autres manières d’envisager notre univers et le rôle que nous y tenons.

Cette approche différente de la « nature » a également été alimentée par le travail détonnant et décalé d’Alessandro Pignocchi, qui place ses mésanges punk sur les traces de Philippe Descola et de l’animisme des Jivaros Achuar, défini par l’anthropologue comme « la propension à détecter chez les non-humains — animés ou non animés, c’est-à-dire les oiseaux comme les arbres — une présence, une “âme” si vous voulez, qui permet dans certaines circonstances de communiquer avec eux ». Dans l’animisme, les êtres vivants, humains et non humains, ont une intériorité commune, que l’on peut appeler âme ou esprit. Ce sont leurs caractéristiques physiques — bouche ou bec, griffes ou ongles, marche debout ou à quatre pattes, organes — et non spirituelles, qui modifient leur mode d’expression, leurs besoins, leur rapport au monde. Dans la théorie occidentale, c’est l’inverse : s’il y a une continuité biologique entre l’être humain et l’animal, en revanche la supériorité morale et intellectuelle de l’humain est indiscutable. Disons, par extension malicieuse et en clin d’œil aux amis marxistes, que l’animisme serait une sorte de matérialisme historique revisité par les Jivaros. Alessandro Pignocchi, non moins taquin, imagine dans ses dessins nos responsables politiques convertis à l’animisme. Et cela… révolutionne la pratique. Plus ancré dans le réel et le présent, on peut également trouver trace de ces révolutions silencieuses à l’œuvre dans le slogan vu sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, qui proclame : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. »

Aquarelles d’Alessandro Pignocchi.

À ce stade, je me dois de préciser que je ne suis pas devenue antispéciste ni animiste pas plus que mystique. Mais cette rupture qui en finit avec l’étrangeté de la nature me semble aussi inspirante que le jour où j’ai découvert le catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy, ou les seuils de contre-productivité d’Ivan Illich. Ce moment lumineux où l’on comprend, par sa propre expérience, des mots écrits à une autre époque, par des inconnus. Il m’est difficile d’apprendre dans les livres, j’ai besoin de vécu. Mais quand je m’astreins à laisser en paix cet énorme mille-pattes dans ma salle de bains, en me raisonnant sur le fait qu’après tout ma maison est au milieu de son jardin, et qu’il a tout autant le droit que moi d’en profiter, je fais déjà un grand pas en avant, un grand pas de côté. En toute franchise, il y a quelques années, j’aurais appelé mon mari pour l’écraser, ce qui est doublement peu glorieux.

Nous avons besoin pour cela d’un nouvel ordre imaginaire

Je ne souscris donc pas systématiquement à tout ce que je lis et entends, mais cela alimente mes réflexions, ce qui est déjà un vrai bienfait dans un monde où les débats intellectuel et politique sont à ce point appauvris. La qualification de non humains, tout comme la notion de capitalocène et le débat avec les partisans du terme d’anthropocène, tout ceci est discutable, au sens noble du terme. Mais comme souvent en politique, le débat vaut la conclusion et l’essentiel n’est pas toujours de parvenir. Cheminer est une fin en soi, tant dans les fils de ces discussions émergent des apports essentiels à la pensée écosocialiste, au nouveau paradigme qui doit se construire sur notre rapport au monde. Nous en discutions lors d’une de ces belles soirées d’été et d’amitié avec Didier Thévenieau, professeur de philosophie : au-delà des approches purement biologiques, nous avons besoin d’aborder ce monde changeant qui est le nôtre par une approche philosophique et culturelle, sans se contenter de chercher à en fragmenter et décrire chaque caractéristique par le seul prisme des analogies scientifiques. Ce qui doit nous préoccuper n’est pas tant de savoir comment mesurer l’intelligence de tel ou tel animal, ou ses proximités génétiques avec l’être humain, pour en déterminer la valeur sur l’échelle des espèces, mais de faire la démonstration que lombrics et amarantes font partie de la biosphère nécessaire à la vie humaine. Nous avons besoin pour cela d’un nouvel ordre imaginaire, selon la formule défendue par un autre ami philosophe, Benoit Schneckenburger : dans mon imaginaire personnel, l’idée d’alliances terrestres va ainsi se nicher sans prétention dans la brise qui remet une mèche de cheveux indocile en place, dans l’action conjuguée de la pluie et du soleil qui fait rougir les tomates et transforme en jungle mon jardin, ou encore dans l’orage torrentiel qui anéantit le meeting de François Fillon.

Politiquement, beaucoup s’inquiètent du découragement que risque d’induire la collapsologie : en signant la fin du monde, n’encourage-t-elle pas le relâchement d’efforts devenus vains, la fuite en avant, tant qu’il y en a et fichu pour fichu, vers les plaisirs polluants ? Le catastrophisme éclairé a apporté des débuts de réponse à cette question. Mais de fait, le scénario d’un effondrement imminent modifie le rapport public à ce qu’on appelle la transition. Selon que celle-ci a pour objectif d’éviter la catastrophe en faisant bifurquer la société avant qu’il ne soit trop tard — ce qui était jusqu’ici la principale option — ou qu’elle vise non pas à éviter la catastrophe mais à préparer le rebond post-effondrement, les logiques sont bousculées. Les mesures à mettre en place ne sont plus forcément les mêmes, selon qu’on vise des politiques d’atténuation ou d’adaptation. Je n’y vois pas nécessairement de contradiction, et reste pour ma part partisane d’amortir au mieux les dégâts de l’ère productiviste : changer de modes de production, relocaliser l’activité, mieux répartir les richesses, atténuer nos émissions de gaz à effet de serre… Mais désormais, il nous faut aussi réfléchir simultanément au volet adaptation et l’enclencher rapidement : quel type de société serons-nous en mesure de construire, si demain la société telle que nous la connaissons s’effondre ? En combien de temps ?

Renouvelons le pari de Pascal 

Là réside tout l’enjeu du Plan Seldon, dans le cycle de science-fiction Fondation, d’Isaac Asimov (1951) : son concepteur, Hari Seldon, est persuadé de l’effondrement imminent de l’Empire. Cette certitude établie, plutôt que de perdre temps et énergie à essayer de l’éviter, le scientifique va consacrer sa vie à imaginer les mécanismes qui permettront de réduire la période de transition post-effondrement — caractérisée par le chaos, ou a minima l’instabilité — pour la rapporter de 30.000 à 1.000 ans. Il dispose pour ses simulations d’une science que nous ne possédons pas, la « psychohistoire », qui permet, par des calculs mathématiques, de prévoir les grandes trajectoires des masses humaines.

Nous n’avons pas de Hari Seldon, et nous ne sommes pas un empire galactique. Nous n’avons pas les instruments permettant de prévoir les décisions historiques sur un millénaire. Nous ne sommes même pas sûrs que l’effondrement soit imminent. Soit. Mais s’il l’est… Comment ferons-nous à court et moyen terme face à l’arrêt brutal de l’ensemble des serveurs Internet, des systèmes de refroidissements des centrales, dans un pays paralysé par l’absence de carburant, où les services d’urgence ne peuvent plus se déplacer, dans lequel plus rien n’est livré ? Les stocks de réserve en carburant correspondent à onze jours de consommation moyenne en France. Un supermarché classique dispose d’environ trois jours de stock alimentaire. Quel qu’en soit le facteur déclenchant — et il y a aujourd’hui plusieurs hypothèses de plus en plus probables, ne serait-ce que par l’extrême dépendance de notre société au pétrole et aux technologies —, comment faire pour vivre et non simplement survivre à la « Grande Panne », en partant de l’axiome qu’il n’y aura pas de possibilité de retour en arrière ? Si l’on examine l’hypothèse de l’effondrement, et non plus celui d’une crise à surmonter avant de revenir à un état antérieur, il y a tout un chantier à explorer, et d’urgence.

Personne n’a de baguette magique, si l’effondrement arrive il y aura des morts et des blessés. Mais on peut, on doit, commencer à préparer le monde d’après. Renouvelons le pari de Pascal. Si l’ultime stade de la catastrophe n’arrive pas, nos efforts n’auront pas été vains : nous aurons renoué avec notre caractère naturel en réintégrant l’humain dans le monde vivant ; nous aurons contribué à une organisation sociale plus digne, plus juste et plus épanouissante.




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Lire aussi : Changer la relation occidentale à la nature... en apprenant des peuples d’Amazonie

Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Dessins : © Alessandro Pignocchi

Photos :
. chapô : une amarante sauvage ou amarante blette. Wikipedia (Jan Kops/CC0)
. Fondation : montage du Journal du geek

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