Changer la relation occidentale à la nature... en apprenant des peuples d’Amazonie

2 octobre 2015 / Marie Astier (Reporterre)



Et si notre société occidentale adoptait la vision du monde des Indiens d’Amazonie ? C’est ce que mettent en scène les aquarelles d’Alessandro Pignocchi, inspirées de sa découverte des Achuars. Rencontre avec un urbain qui tente de repenser notre rapport à la nature.

À Reporterre, les dessins de son blog nous ont emballé. Vous les avez peut-être aperçus : Manuel Valls qui s’émeut d’avoir écrasé un hérisson, ou qui craque en direct à la radio, car il voudrait démissionner pour émigrer vers des contrées à la biodiversité encore préservée

À voir ces aquarelles, il y a d’abord le sentiment jouissif d’imaginer une société dans laquelle les politiques seraient - enfin ! - vraiment écolos. Puis on saisit la portée du message, qui pousse vers une profonde remise en question du rapport à la nature au sein de notre société occidentale.

On a donc voulu rencontrer l’auteur de ces dessins. Alessandro Pignocchi, la trentaine et les cheveux bruns comme son patronyme italien, se ballade dans les rues de Paris avec un gros sac à dos. Il a récemment quitté la capitale pour une maisonnette en banlieue. « J’ai toujours habité dans des grandes villes, et je me suis toujours senti insatisfait », explique-t-il.

Alessandro Pignocchi.

C’est avec ce point de vue de citadin en mal de nature qu’il a lu Les Lances du crépuscule, le récit des trois années passées par l’anthropologue Philippe Descola avec une tribu achuar, dans la forêt amazonienne. « Je me disais que ce serait des histoires d’Indiens qui courent tout nus dans la forêt, que cela me donnerait un grand bol d’air frais. En fait, en lisant Descola, on s’aperçoit que le fantasme de l’Indien proche de la nature est bien en deçà de la réalité... »

Philippe Descola définit les Achuar comme animistes : animaux, plantes, être humains, tous ont le même esprit, seules les formes de leur corps les distinguent entre eux. Les animaux et les plantes font donc partie de la société. « Descola nous montre que les indiens n’ont pas même de concept de nature, que la forêt est pour eux un espace social et les êtres qui la peuplent des alter ego », s’enthousiasme le dessinateur.

« L’impression de nous voir du dessus »

À l’inverse, notre société occidentale fonctionne selon le principe du « naturalisme » - c’est ainsi que Descola l’appelle - : tous les corps obéissent aux mêmes propriétés mécaniques et biologiques, mais seul l’homme a un esprit et des connaissances qui lui permettent de se distinguer des autres créatures.

Le concept d’animisme remet en cause la séparation entre nature et culture instaurée dans notre société occidentale. « On a l’impression, d’un coup, de nous voir du dessus. On se rend compte que des idées qui structurent notre façon d’être, qui nous paraissent évidentes, sont en fait totalement construites. »

Alessandro Pignocchi pense d’abord traduire cette émotion intellectuelle et cette fascination pour le travail de l’anthropologue en travail universitaire. En tant que chercheur en sciences cognitives, il étudie déjà les mécanismes psychologiques qui font que l’on apprécie une œuvre d’art.

Selon lui, les œuvres d’art sont les objets dans lesquels nous cherchons le plus de traces des intentions de l’auteur. « Je voulais creuser l’idée qu’à l’autre extrémité, la nature est l’endroit où l’on perçoit le moins de traces d’intention humaines », avance-t-il.

« Quand on vit dans un environnement où tout ce qui nous entoure est le résultat d’un travail humain, en particulier en ville, on retrouve des intentions derrière le moindre coin de rue, poursuit Alessandro Pignocchi. L’esprit est sans cesse sollicité. J’avais l’intuition que le besoin de s’extraire de cet environnement urbain vient du fait que dans la nature, les traces d’intention étant plus rares, l’esprit est laissé plus libre de générer sa propre activité, de divaguer. » L’homme aurait donc besoin de la nature pour être heureux…

« J’ai commencé à réfléchir là dessus. Puis j’ai abandonné l’idée de travailler sur le sujet de façon théorique, parce que cela me tenait trop à cœur ! » Peu à peu vient l’idée de retourner à une passion étudiante, le dessin. Il décide d’aller « voir Les lances du crépuscule en vrai ». Il part en Amazonie pendant quelques semaines, à la rencontre de la tribu qui avait accueilli Descola : « Je m’attendais au choc de l’altérité absolue. En fait, au bout de quelques jours, c’était plutôt des potes très sympathiques, du moins pour ceux qui parlent espagnol. En fait, leur mode de pensée est si différent qu’il n’est pas visible. »

Que faire alors ? Sa déception devient un sujet de bande dessinée. « Elle porte sur la confrontation de mon fantasme de l’Indien proche de la nature à la réalité, détaille Alessandro Pignocchi. Finalement, je n’aurais pas pu faire quelque chose d’intéressant si j’avais trouvé ce à quoi je m’attendais. »

Légaliser le mariage avec les papayes

Dans le même temps, le dessin devient un mode d’expression quasi quotidien. Sur son blog, il imagine que notre société serait devenue animiste. Manuel Valls doit manger le hérisson écrasé pour éviter que son âme devienne errante (selon les Achuar, il est très dangereux de tuer un animal sans le manger, explique Alessandro Pignocchi). La Russie décide de légaliser le mariage avec les papayes, sous réserve que l’on puisse s’assurer de leur consentement, bien entendu.

Le rapport à la nature, mais aussi celui au temps, est bouleversé. Manuel Valls n’hésite pas à repousser de deux mois un rendez-vous avec Angela Merkel pour s’y rendre à pied. La Commission européenne décide de suspendre ses travaux pendant un an, le temps d’envoyer une délégation s’excuser auprès des reinettes d’Amazonie… Une façon de nous initier à la conception du temps chez les Achuar ?

« C’est vrai que chez les Achuar, il n’y a pas de passé, pas de futur. Ils ne connaissent pas le prénom de leurs grands-parents, par exemple. Ils n’ont pas d’idée de destin collectif », raconte Alessandro Pignocchi. Surtout, « les Achuar ont beaucoup plus le temps que nous. La forêt amazonienne est si prodigue que le travail journalier pour se procurer à manger est minime, quitte à s’ennuyer d’ailleurs… C’est pour cela que quand arrive un anthropologue, c’est une distraction bienvenue ! »

Mais ses vignettes sont surtout « un exutoire, pour réagir au désespoir et à l’exaspération de voir le monde prendre une direction si éloignée de celle que j’aimerais lui voir prendre », précise le dessinateur.

« L’une des choses qui m’exaspèrent le plus dans l’actualité, s’emporte Alessandro Pignocchi, c’est quand j’entends un soi-disant écologiste expliquer qu’il faut sauver l’Amazonie parce que c’est un puits de carbone et éventuellement une source de médicaments. Ces fonctions, pour importantes qu’elles soient, ne sont rien à côté de la perte d’un environnement aussi essentiel à notre bien-être. D’autant plus que cela sous entend que si la technologie était capable de remplir ces modestes services, raser l’Amazonie ne poserait plus aucun problème. »

« Mais à quoi sert ce poisson ? »

Alors les Achuar peuvent-ils nous aider à repenser notre rapport à la nature ? « On a l’impression que le summum de l’amour de la nature c’est de ne pas y toucher, de la mettre dans un parc national, déplore Alessandro Pignocchi. Mais même dans ce cas là, on reste dans une pensée utilitariste en lui attribuant une fonction récréative. »

Il termine notre entretien avec cette anecdote : « Un homme se battait pour faire protéger un site dans le désert, où il y avait une espèce de petits poissons, contre un projet d’exploitation pétrolière. Les avocats de ceux qui voulaient détruire la zone demandaient “Mais à quoi sert ce poisson ?” L’homme a d’abord essayé de le défendre en disant que sa physiologie particulière pourrait inspirer des découvertes médicales. Puis à la fin, exaspéré, il a demandé à l’avocat “et toi, à quoi tu sers ?” »


Alessandro Pignocchi a déjà publié L’Œuvre d’art et ses intentions ainsi que Pourquoi aime-t-on un film ? aux éditions Odile Jacob.
Sa bande dessinée, récit de son voyage chez les Achuar, devrait sortir début 2016.




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Lire aussi : Pourquoi sommes-nous tous un peu animistes ?

Source : Marie Astier pour Reporterre
Dessins : Alessandro Pignocchi
Portrait : © Marie Astier - Reporterre

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