Les « solutions » sont nécessaires, mais elles n’empêcheront pas l’effondrement

13 juin 2016 / Pablo Servigne



Face à la perspective de l’effondrement, l’homme chauffe son espoir au foyer de « solutions », explique l’auteur de cette tribune. Mais ces solutions vont-elles éviter, ralentir ou accélérer l’effondrement ?

Pablo Servigne est coauteur, avec Raphaël Stevens, de Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015).

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Pablo Servigne.

Avez-vous vu le film ou lu le livre Demain ? On y parle dès les premières minutes d’effondrement de notre civilisation, voire d’extinction de l’espèce humaine. Et pourtant, on entend souvent dire que ce film « redonne espoir », « donne du baume au cœur », « fait du bien »… Pourquoi ? Évidemment parce qu’il est bien fichu, la musique et les couleurs sont belles, les questions sont bien posées, et les réponses sont apaisantes, sensibles et intelligentes. On a l’agréable sensation de se sentir moins seul et impuissant. Et enfin, le film a le mérite de présenter des indispensables « solutions ».

« Mais solutions à quoi ? » me suis-je demandé en visionnant le film ? Et à quoi pensent les centaines de milliers de spectateurs qui se pressent dans les salles et qui ressortent avec le sourire au lèvres ? Comment peut-on être à la fois enthousiaste et conscient de la fin de notre monde ?

Les spectateurs croient que l’on peut éviter l’effondrement

La première hypothèse est tout simplement que les spectateurs croient que l’on peut encore éviter un effondrement de civilisation grâce aux solutions proposées dans le film. Autrement dit, que l’on pourrait maintenir notre niveau de vie, élever celui des plus démunis, maintenir à flot l’économie et la finance, faire revenir la biodiversité disparue (ou au moins arrêter l’extinction des espèces), stabiliser le climat, et recycler tous les objets car l’énergie serait gratuite et ne polluerait plus. Personnellement, je n’y crois pas, et avec mon ami Raphaël Stevens, nous avons rassemblé une somme d’arguments qui étayent nos doutes [1].

La deuxième hypothèse serait que les spectateurs s’enthousiasment à l’idée que les « solutions » politiques, techniques et spirituelles présentées dans le film servent à ralentir l’effondrement, et donc à nous donner un petit sursis de quelques années pour nous permettre de préparer les germes d’une nouvelle civilisation, c’est-à-dire revenir doucement à une société décente, bien cloisonnée aux limites et aux frontières de la capacité de la biosphère. Il faudrait pour cela — et ce n’est pas une mince affaire ! — démonter rapidement toutes les centrales nucléaires et sortir totalement et définitivement des énergies fossiles (tout en s’adaptant à un climat imprévisible et violent). Notre niveau de vie baisserait, le niveau de vie des plus démunis pourrait éventuellement s’élever un peu, l’extinction des espèces se stabiliserait à des niveaux acceptables, tout comme le climat, et nous irions vers un niveau de consommation énergétique global très faible, ainsi qu’un civilisation low-tech.

La troisième hypothèse pour expliquer le mystère du mot « solutions » serait au contraire qu’elles permettent d’accélérer l’effondrement de notre civilisation industrielle. Si vous y réfléchissez bien, les mettre en place pourrait précipiter la fin de la finance que nous connaissons, du système-dette, de la mondialisation des échanges commerciaux, du tourisme de masse, de l’extraction d’énergies fossiles et de minerais ou de l’agriculture industrielle. Ce serait donc la fin du monde tel que nous le connaissons. Ces solutions permettraient peut-être aussi d’atténuer les effets de cet effondrement (guerres, maladies, famines, catastrophes naturelles, accidents, etc.) tout en préparant la construction de ce qui pourrait advenir...

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La troisième hypothèse supposerait, notamment, la fin du tourisme de masse.

Alors, qu’en est-il ? Des « solutions »... pour éviter, ralentir ou accélérer l’effondrement ? De retour chez moi, impatient d’avoir une réponse à cette question, j’ai tenté une petite expérience. J’ai posté un sondage sur mon mur Facebook. Je sais, ça craint, mais c’était rapide et facile, et ça m’a soulagé. En quelques heures, j’ai reçu 228 réponses et des dizaines de commentaires vifs et pertinents.

Partis et institutions feraient bien de se mettre à jour 

Les résultats méritent d’être partagés. Seuls 3,9 % des participants ont désigné la première hypothèse (éviter l’effondrement). Autrement dit, 96,1 % de cet échantillon de population (biaisé bien entendu [2]) imagine un effondrement comme horizon ! Ce résultat mérite à lui seul qu’une équipe de sociologues s’y intéresse de plus près...

Mais continuons, seulement 41,2 % des personnes interrogées espèrent que les « solutions » du film ralentissent les catastrophes pour pouvoir avoir le temps de construire une société un peu plus décente (deuxième hypothèse). Pourquoi si peu ? Probablement parce que notre « système-monde » est verrouillé. Imaginez, par exemple, que l’on boycotte massivement l’agriculture industrielle, croyez-vous sincèrement qu’elle arrive à se reconvertir tranquillement en quelque chose de « soutenable » (c’est-à-dire sans pétrole, sans phosphate, sans machine lourde, sans pesticide ni engrais de synthèse, sans chaine longue d’approvisionnement, avec beaucoup moins d’emballages et de réfrigération, etc.). Il faudrait changer tout le système alimentaire ! De même, comment imaginer que le système-dette ralentisse et devienne « durable », puisqu’il repose précisément sur l’accroissement infini des dettes ? Un ralentissement économique durable signerait inévitablement son arrêt de mort.

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Imaginez, par exemple, que l’on boycotte massivement l’agriculture industrielle, il faudrait changer tout le système alimentaire !

Cette deuxième hypothèse (croire à un ralentissement de l’effondrement) contient donc une contradiction, une sorte d’étrange mixture entre lucidité et déni : on accepte la possibilité d’un effondrement, mais on se l’imagine encore contrôlable, tranquille, planifié et graduel. Il s’agit là probablement d’une représentation de l’avenir que l’on retrouve au sein du mouvement de la Décroissance. Il serait intéressant de savoir ce que répondraient les objecteurs de croissance à ce sondage...

Enfin, il est impressionnant de constater que plus de la moitié des sondés (54,8 %) sont plutôt persuadés que les « solutions » du film Demain précipiteront la fin de notre civilisation thermo-industrielle. Étonnant, non ? Voilà qui change radicalement le sens commun du mot « solution » ! Voilà aussi un signe que la pensée écologiste a radicalement changé ces dernières années (voire ces derniers mois). Les partis politiques et les grandes institutions feraient bien de se mettre à jour... Car il est désormais impossible d’ignorer le spectre de l’effondrement.

Une situation inextricable, comme la mort ou une maladie génétique incurable, qui n’a pas de solution 

Toute cette confusion autour de l’idée de « solutions » est probablement la conséquence d’un malentendu sémantique. En effet, en français, lorsqu’on a un problème, on cherche une solution. C’est simple, il faut analyser le problème, concevoir une solution, puis la mettre en œuvre. Et le problème disparaît. Voilà le schéma général du binôme problème/solution.

Les anglophones, quant à eux, ont aussi des problèmes et des solutions, mais ils ont un autre mot, qui peut s’avérer bien plus utile pour décrire notre situation. Ils utilisent le mot (intraduisible) de predicament. Il s’agit d’une situation inextricable, comme la mort ou une maladie génétique incurable, qui n’a pas de solutions (la mort ne peut pas être résolue), mais pour lesquelles il faut plutôt chercher des moyens de bien vivre avec.

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La mort est la situation inextricable par excellence. Avec elle, pas de solution, sinon des moyens pour mieux vivre dans sa perspective.

Ainsi, face à un predicament, il n’y a pas de solutions, mais il y a des chemins à prendre. On peut, par exemple apprendre à bien vivre avec un diabète de type 1 (grâce aux piqûres d’insuline quotidiennes), et on peut aussi apprendre à bien vivre avec l’idée de notre propre mort. D’ailleurs, c’est cela qui rend la vie plus savoureuse et plus authentique... Mais malheureusement cette question de la mort reste assez taboue dans notre société, ce qui peut expliquer la gêne qui rôde autour de l’idée d’effondrement.

À l’échelle de la société, donc, être prêt à bien vivre les catastrophes qui arrivent, c’est donc d’abord accepter qu’elle puissent mettre fin à notre civilisation. Ce n’est qu’en envisageant le pire (un effondrement brutal et violent) que l’on peut non pas éviter un effondrement, mais espérer trouver un chemin pour diminuer les souffrances, le nombre de morts violentes et l’anéantissement des autres êtres vivants. C’est aussi en acceptant la mort que l’on peut ouvrir la voie à une possible renaissance... après l’effondrement.

Ainsi, les « solutions », aussi enthousiasmantes soient-elles, ne nous permettront pas de « résoudre le problème » de l’effondrement, mais simplement de mieux vivre avec.


- Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Éd. Le Seuil, 304 p., 19 € .




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[1Pablo Servigne & Raphaël Stevens. Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.

[2Ce petit sondage sans prétention a été réalisé entre le 21 et le 29 mars 2016 sur mon mur Facebook, à destination du public (pas seulement de mes « amis »). Le biais d’échantillonnage est donc causé par l’algorithme Facebook (que je ne connais pas) et par l’affinité des participants pour le sujet de l’effondrement.


Lire aussi : « Tout va s’effondrer. Alors... préparons la suite »

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Berth/Reporterre

Photos :
. portrait : © Marie Astier/Reporterre
. musée du Louvre : Pixabay (CC0)
. supermarché : Flickr (chat_44/CC BY-ND 2.0)
. la Mort : domaine public

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