Face à la crise climatique, un nécessaire travail de réinvention politique

Durée de lecture : 4 minutes

7 février 2020 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)

Face à un monde bouleversé par la crise climatique « qu’aucune catégorie politique disponible n’est conçue pour gérer », nous voilà soumis à une « solitude historique » comme l’écrit le philosophe Pierre Charbonnier dans son ouvrage « Abondance et liberté ». Seule issue : « Réaligner la question sociale avec la question écologique. »

Ce sont quatre siècles d’histoire des idées que revisite Pierre Charbonnier dans Abondance et liberté, mais sous un angle inhabituel. Pour le jeune philosophe, chargé de recherches au CNRS, disciple du sociologue et anthropologue Bruno Latour et de l’anthropologue Philippe Descola, il s’agit de rapprocher et de fondre les deux manières d’appréhender le monde.

La première s’intéresse aux seules idées politiques. Munie de ce concept, l’Histoire se ramène à la recherche de l’autonomie politique, à la conquête de la liberté par le citoyen. Ainsi peut-on lire le passage de la monarchie absolue à la démocratie moderne avec son cortège de penseurs, d’acteurs… La seconde méthode, elle, privilégie l’étude de la Nature et sa mise à contribution par l’Homme.

Historiquement, on serait donc passé, écrit Pierre Charbonnier, d’un âge pré-industriel à l’âge industriel – ce dernier aboutissant au changement climatique, lequel ouvrirait sur une ère nouvelle, l’anthropocène.

Les « démocraties industrielles » sont en porte-à-faux car les ressources naturelles ne sont plus un puits sans fond.

Tout l’enjeu du livre de M. Charbonnier, d’une lecture aride mais stimulante, est de faire se croiser les deux approches, de les marier. D’où le sous-titre de l’ouvrage : Une histoire environnementale des idées politiques.

« La crise écologique provoque une rupture quasi-totale des ponts qui nous relient habituellement au passé »

La démarche est moins originale qu’il n’y parait, nuance l’auteur : des penseurs comme Grotius, Locke… associaient naguère les rapports collectifs au monde matériel. La dichotomie nature-culture n’existait pas dans leurs travaux. Chez les penseurs anciens, « à chaque fois qu’il y a de grandes opérations de mise en forme des idées politiques il y a en même temps une remise en forme des rapports collectifs à la nature », affirme l’auteur.

Mais, peu à peu, cette approche unitaire a été occultée par la modernité. Pierre Charbonnier propose de la redécouvrir et de la remettre au centre de nos interrogations même si, nuance-t-il, le contexte a changé : nos sociétés — les « démocraties industrielles » comme il les appelle —, sont aujourd’hui en porte-à-faux car les ressources naturelles (le charbon puis les hydrocarbures) qui ont nourri et rendu possible le progrès politique ne sont plus ce puits sans fond dans lequel l’humain s’approvisionnait. Le réchauffement climatique a changé la donne. Et, de la même façon qu’il nous faut changer de modèle économique, « il y a un travail de réinvention politique à mener, écrit-il. La crise écologique et climatique provoque une rupture quasi-totale des ponts qui nous relient habituellement au passé, car la terre que nous habitons n’est plus du tout la même qu’auparavant ». Et d’ajouter : « Nous héritons d’un monde qu’aucune catégorie politique disponible n’est conçue pour gérer, et donc d’une tâche apparemment impossible. » Nous voici confrontés à une « solitude historique ».

John, Gilet jaune de Commercy (Meuse).

Pour y échapper, une seule issue, ajoute M. Charbonnier : « Réaligner la question sociale avec la question écologique. » Plus facile à dire qu’à faire ! Dénoncer l’idée de progrès ou plutôt sa confiscation par une technique « aliénante » est vain. Car il ne suffit pas, conclut l’auteur, au terme de son cheminement — fruit de cinq années de recherches — « d’effacer par la magie de la critique les puissances prédatrices liées à l’expansion indéfinie du capital pour que renaisse une relation harmonieuse à autrui et à l’environnement ».

Le mouvement des Gilets jaunes en est l’illustration flagrante. Il est né d’un projet gouvernemental de taxer davantage les carburants pour dissuader les automobilistes d’utiliser la voiture. Mais une telle mesure « entre en conflit avec le sens de la liberté de millions de personnes prises dans les infrastructures de mobilité héritées des Trente Glorieuses ». Comment concilier la double contrainte ? Désormais que l’on sait que « les demandes de justice les plus pressantes qui se font entendre, que ce soit à des échelles locales ou globales, reconduisent à des enjeux liés à l’énergie, à l’usage des sols, aux dynamiques du vivant, aux flux de matière qui structurent la distribution de la richesse », l’enjeu, conclut Pierre Charbonnier, est de réconcilier écologie et politique, d’organiser leurs retrouvailles. Vaste programme…

De quelle forme accouchera-t-il ? L’auteur se garde bien de répondre.

  • Abondance et liberté — Une histoire environnementale des idées politiques, de Pierre Charbonnier, éditions La Découverte, janvier 2020, 464 p., 24 euros.


Lire aussi : L’écologie n’est pas une religion mais une politique de la responsabilité

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photo :
. chapô : Rond-point à Sorgues. Jean-Louis Zimmermann/Flickr
. © Franck Depretz/Reporterre. Gilet jaune à Commercy (Meuse) avril 2019.
. Sculpture de Francis Guyot à Châtellerault (Vienne). 2./Flickr

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