Face au chaos climatique, les Touareg renoncent à leur nomadisme millénaire
Un Touareg et son troupeau de chèvres dans le désert du Hamadat Tinghert au sud de Derj, en Libye. - © Philippe Roy / Aurimages via AFP
Un Touareg et son troupeau de chèvres dans le désert du Hamadat Tinghert au sud de Derj, en Libye. - © Philippe Roy / Aurimages via AFP
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Sécheresses, urbanisation... Dans le Sahel, les Touareg sont poussés à la sédentarisation. Moussa Ag Mohamed Lehbib, de l’ONG Tamsidhalt, décrit le sentiment de perte et la nécessaire adaptation au chaos climatique de ces nomades.
Le paradoxe est cruel. Les nomades, au mode de vie sobre et intimement lié aux cycles naturels, ont un poids écologique minime mais pâtissent cruellement du bouleversement écologique dont sont responsables les pays les plus industrialisés. Le manque d’eau créé des conflits tandis que les éleveurs, qui subissent de plein fouet les conséquences du changement climatique et de l’urbanisation croissante, finissent par se sédentariser ou migrer. Des familles entières voient s’éteindre, parfois en une génération, un héritage façonné par des siècles de savoir-faire pastoral.
À Ediar, dans le nord du Mali, Moussa Ag Mohamed Lehbib, 29 ans, président de l’ONG Tamsidhalt, raconte tant les difficultés que vivent les Touareg que les efforts entrepris pour préserver leur culture tout en s’adaptant au changement climatique. Car pour ce peuple amazigh d’environ 3 millions de personnes, réparties entre le Niger, le Mali, l’Algérie, la Libye et le Burkina Faso, le nomadisme n’est pas seulement un moyen de subsistance, c’est une identité.
Reporterre — Comment décririez-vous la vie quotidienne des Touareg ?
Moussa Ag Mohamed Lehbib — Traditionnellement, nous étions des nomades, élevant des dromadaires, des chèvres et des moutons. Nous nous déplacions au gré des saisons et des points d’eau. Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous sont devenus semi-nomades ou sédentaires. Les changements climatiques, les conflits et la pression foncière ont bouleversé cet équilibre. Notre culture reste vivante, mais elle est fragilisée : les campements se font plus rares, les tentes cèdent la place aux habitations en dur, et les anciens ont du mal à transmettre leurs savoirs aux plus jeunes.
Qu’est-ce que la nouvelle donne climatique change pour vous ?
Elle a tout changé. Les sécheresses sont plus fréquentes et plus longues, les pâturages disparaissent, les puits s’assèchent. Les saisons ne sont plus prévisibles, ce qui rend la transhumance très difficile. Beaucoup de familles ont perdu presque l’intégralité de leur cheptel, et avec lui leur autonomie et leur statut social. Le climat, ajouté à l’insécurité et aux restrictions d’accès aux terres, pousse les communautés vers la sédentarisation, parfois contrainte.
Quelles sont les principales conséquences sociales et culturelles de cette transformation ?
Les familles se dispersent, la communauté s’étiole. La sédentarisation forcée crée une dépendance à l’aide extérieure et modifie l’organisation sociale : les femmes, par exemple, ont gagné en autonomie grâce aux activités génératrices de revenus mais la transmission orale et les rites liés aux déplacements s’affaiblissent. Psychologiquement, beaucoup d’anciens se sentent inutiles, et les jeunes hésitent entre partir ou s’adapter. Notre langue et nos traditions risquent de se perdre si nous n’agissons pas. [Le tamasheq compte 1,2 million de locuteurs et s’écrit avec l’alphabet tifinagh.]
Certains voient la sédentarisation comme synonyme de déculturation.
C’est vrai que nous avons perdu une part de notre liberté et de notre identité. Le nomadisme n’était pas seulement une façon de vivre, c’était une façon de voir le monde. Mais nous n’avons pas le choix : il faut trouver un équilibre entre mémoire et survie. Certains jeunes commencent à réinventer des formes hybrides : ils conservent des troupeaux mais pratiquent aussi le maraîchage, ils font revivre la poésie et la musique tout en utilisant les outils modernes.
Quelles actions l’association Tamsidhalt a-t-elle mis en place ?
Nous travaillons sur deux fronts : préserver et adapter. Côté préservation, nous soutenons les écoles communautaires en tamasheq, organisons des ateliers de transmission orale, encourageons la musique et l’artisanat. Nous œuvrons également pour faire rayonner la culture touarègue à travers le monde en collaborant avec des artistes, des chercheurs et des ONG internationales.
Côté adaptation, nous développons des projets agricoles et pastoraux : micro-irrigation alimentée par l’énergie solaire, bassins de rétention, introduction de semences résistantes à la sécheresse... Et même la fixation mécanique des dunes avec des barrières brise-vent et des plantations d’acacias.
Rencontrez-vous des résistances culturelles ou sociales ?
Oui, naturellement. Certaines personnes craignent que nos actions encouragent une acculturation ou une rupture avec leurs traditions. Par exemple, l’abandon progressif des tentes pour des habitations en dur a suscité des réticences. De même, l’introduction de nouvelles espèces animales et techniques agricoles est parfois mal perçue.
Nous adoptons donc une approche participative : rien n’est imposé. Nous dialoguons, nous adaptons nos projets aux réalités locales, et nous valorisons les savoirs traditionnels dans nos formations. L’objectif est de préserver notre identité tout en offrant des moyens de vivre dignement dans un monde en mutation.
L’eau semble être un enjeu central. Que faites-vous à ce sujet ?
Le stress hydrique a exacerbé les tensions. Avant, les puits étaient partagés naturellement, mais aujourd’hui chaque litre compte. Cette année, nous avons dû intervenir pour résoudre plusieurs conflits entre communautés autour des puits. Nous avons mis en place un comité de gestion partagée, organisé des médiations avec les anciens et les autorités locales, et installé de nouveaux points d’eau pour réduire la pression. Mais les besoins restent immenses.
La jeunesse est aussi tentée par l’émigration. Comment agissez-vous ?
Nous menons des campagnes de sensibilisation contre l’émigration clandestine. Sur 100 jeunes de la région de Tombouctou, nous avons pu en dissuader 75 de partir. Mais sans activités génératrices de revenus, la tentation reste forte. Il faut investir dans leur avenir ici, pas seulement les convaincre de rester. Parmi ces personnes, il y avait mes propres cousins qui voulaient migrer vers les États-Unis en passant par la Mauritanie, le Maroc puis le Mexique.
Quels sont vos projets prioritaires pour les années à venir ?
Renforcer la sécurité hydrique grâce aux forages solaires et à la réhabilitation des puits, développer l’agroécologie et la gestion agro-sylvo-pastorale, soutenir l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes, et surtout préserver notre mémoire. Nous voulons que le nomadisme, même réduit, reste une option culturelle et économique, pas seulement un souvenir pour les livres d’histoire.