Face au climat, la Pologne engluée dans le charbon

9 février 2015 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Une nouvelle conférence diplomatique sur le changement climatique s’ouvre lundi 9 février à Genève. Objectif : élaborer un texte qui servira de base à la négociation durant l’année. Rien de simple, alors que les pays ont des politiques énergétiques totalement différentes. Exemple : la Pologne, qui continue de consommer massivement du charbon. Reportage en Silésie, au cœur de l’industrie charbonnière.

- Katowice, reportage

Aussi loin que la vue le permet, l’horizon est tacheté d’épais nuages laiteux. Échappés des longues cheminées rouges et blanches qui entourent la ville, ils forment comme une forteresse dont les chevalements constitueraient les donjons. La nuit venue, l’air exhale une odeur persistante de fumée. À n’importe quelle heure de la journée, le charbon éveille vos sens : bienvenue à Katowice, l’empire du carbone.

S’il est un « trésor national » en Pologne, la Silésie en est son royaume et Katowice, le fief historique. Mais néanmoins jeune : le plus vieux bâtiment de la ville, une Eglise au style néo-roman édifiée au milieu du XIXe siècle, rappelle qu’il n’y a pas d’autre passé, ici, que le charbon. Depuis le début de son exploitation, près de quinze mines ont été ouvertes au sein même de la ville, qui en compte aujourd’hui encore trois en activité.

- À Katowice -

Une ressource au cœur de l’industrie énergétique

Dixième ville de Pologne avec 300 000 habitants, Katowice est une des conurbations les plus importantes d’Europe si l’on tient compte de son agglomération. Ce bassin de vie s’est construit sur l’activité de l’industrie charbonnière : la trentaine de mines qu’exploite encore aujourd’hui la Pologne se situe presque exclusivement dans cette région du sud du pays.

Près de 80 millions de tonnes de charbon ont été extraites en 2013. Cette production, dont 15 % est exportée, doit permettre de couvrir la demande énergétique polonaise, qui repose pour plus de la moitié sur cette ressource. Selon une étude de la Fondation Heinrich Böll parue l’année dernière (voir p.16 de l’étude), le charbon concentre 54 % du mix énergétique polonais (47 % provenant de la houille et 7 % du lignite).

Le charbon approvisionne les entreprises de chauffage urbain ainsi que les industries à haute intensité énergétique, mais il est surtout la source quasi-unique d’électricité polonaise, dont il fournit 92 %. À une centaine de kilomètres de Katowice, la centrale de Belchatow est la première centrale thermique d’Europe et la troisième plus importante au monde. Installée à côté d’une immense mine de charbon à ciel ouvert, la centrale fournit 20 % de la production électrique polonaise grâce à une puissance de production de plus de cinq gigawatts.

Première source énergétique, le charbon est aussi un vivier d’emplois. Dans un pays marqué par près de 15 % de chômage – chiffre qui double presque chez les plus jeunes – la Silésie fait figure d’exception. « À Katowice, le chômage n’a jamais dépassé 8,5 % et il tourne aujourd’hui autour de 5 % », se vante un fonctionnaire de la ville.

- Chevalement à Katowice -

Avec 110 000 mineurs encore en activité, cette réussite découle de l’exploitation du charbon : « Un emploi dans les mines, c’est au moins cinq emplois indirects », avance ainsi Ryszard PŁaza, vice-président du syndicat des mineurs locaux.

Bénéficiant d’un salaire avoisinant 1200 euros en moyenne, les mineurs jouissent d’un traitement très favorable : « Ils sont mieux payés que le reste de la population – environ deux fois la moyenne nationale – et bénéficient de retraites très confortables », explique Beata Maciejewska du Zielony Instytut, sorte de think tank écologiste polonais.

À moyen terme, les réserves exploitables, estimées à 3,7 milliards de tonnes de charbon, représentent près de cinquante ans d’exploitation au rythme actuel.

Le pouvoir du charbon

Dans ce contexte, difficile d’aborder sereinement l’idée d’une transition écologique des systèmes énergétiques. « Jobs, jobs, jobs… le chantage à l’emploi est d’autant plus important en Pologne qu’on ne fait jamais le lien entre l’environnement et son potentiel d’emplois. Les écologistes sont considérés comme un frein au développement du pays », souligne Bartlomiej Kozek, journaliste indépendant.

Le pouvoir du charbon est d’autant plus grand qu’il s’appuie sur une architecture institutionnelle qui favorise les conservatismes, avec un Etat très centralisé : « La transformation du secteur électrique s’est imposée à l’agenda des nouvelles démocraties est-européennes, mais la prégnance des héritages industriels et le caractère massif et concentré de l’emploi dans ce secteur ont fortement contribué à réduire la dynamique de changement », écrit François Bafoil dans Accès à l’énergie en Europe, dans un chapitre lié aux transformations des secteurs énergétiques.

Pourtant, avec treize mines dont la fermeture est prévue d’ici 2030 et une baisse prévue de la part dans le mix énergétique, le secteur du charbon voit son règne menacé. Mais, à certains endroits de la Silésie comme à Walbrzych, une économie souterraine d’exploitation illégale de charbon s’est constituée ces dernières années, comme le révélait une enquête du Washington Post, il y a deux mois.

- "Familok" à Nikiszowiec -

D’autres parades se mettent en place pour maintenir l’héritage du charbon. À vingt kilomètres de Katowice, Nikiszowiec s’est ainsi transformée en ville-musée. Les « familok » – ces grands corps d’habitations en brique rouge, équivalents polonais des corons du Nord – font l’objet de toutes les attentions politiques. Désignés officiellement monuments historiques de Pologne, ils voient se développer une activité touristique autour de leur préservation, et de nombreux cinéastes profitent du décor pour y tourner leurs films.

Joana Budny, coordinatrice de l’association Congress of Heritage protection Upper Silesia, ne jure que par la « revitalisation » de ces territoires où un tiers de la population travaille encore dans les mines. Un doux euphémisme pour ne pas trahir l’angoisse que représente le début de la fin du pouvoir du charbon : « Que fait-on des gens ? Quelle intégration sociale va-t-on proposer à tous ces travailleurs ? Cela ne peut pas être une simple variable d’ajustement », s’inquiète-t-elle autour d’une bière chaude, spécialité locale.

Le temps du changement

Car une transition énergétique s’opère, bon gré mal gré. Certes, face à une conscience collective encore largement serinée au charbon, la classe politique polonaise reste elle aussi majoritairement favorable à l’exploitation du combustible. « Les responsables politiques n’ont aucune idée de ce que signifie l’économie verte ou la transition énergétique en Pologne », explique Genowefa Grabowska, ancienne députée européenne. « Ce qui explique l’absence de vision cohérente sur une politique autour des énergies renouvelables, notamment. »

Aujourd’hui, les énergies renouvelables ne représentent que 5 % dans le mix énergétique polonais. Une faiblesse qui s’explique en partie par l’absence d’un cadre règlementaire en la matière : « Il n’existe aucune loi sur les énergies renouvelables ! Et donc aucun objectif dans leur développement… », s’indigne Beata Maciejewska. Un projet de loi sommeille dans les bureaux du Parlement, sans cesse repoussé, mais qui pourrait toutefois arrivé plus vite que prévu en ce début d’année 2015.

- Au musée de Nikiszowiec -

Une réforme accélérée par un ensemble de contingences, ces derniers mois : alors que plusieurs accidents industriels ont remis en cause la sûreté des installations, la concurrence sur la matière première a vu la Pologne importer du charbon, notamment de la Russie, soulevant un vaste mouvement de protestation.

Fin octobre, l’Union européenne a par ailleurs redéfini les objectifs du paquet-climat, fixant à 40 % l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Pour la Pologne, Etat-membre depuis dix ans, cela ressemble à une gageure alors que sa production d’électricité à base de charbon conduit à l’émission de plus de 130 millions de tonnes de CO2 par an.

Mais la transition énergétique est loin d’être actée : le pays lorgne sur le nucléaire, et sur les gaz de schiste...



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Source et photos : Barnabé Binctin pour Reporterre

. Sauf Katowice (Wikipedia/CC BY-SA3.0) et Nikiszowiec (Wikipedia/CC-Ludwig Schneider)

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