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Canicule

Femmes enceintes : « Avec la canicule, c’est encore pire »

Le nombre de jours où la chaleur est considérée comme dangereuse pour les femmes enceintes augmente avec le changement climatique.

Les fortes chaleurs de l’été sont éprouvantes pour les femmes enceintes. Pourtant, les effets de la canicule, sur elles comme sur les fœtus, restent méconnus et leur accompagnement pendant ces périodes limité.

Pour Mathilde, 31 ans, manager commerciale en Seine-Maritime qui attend un bébé pour la mi-août, la chaleur est un véritable calvaire. « J’ai des gonflements importants au niveau des pieds, des mollets et même des cuisses, mon cœur bat plus vite que d’habitude, je me sens très fatiguée et j’ai beaucoup de mal à dormir la nuit », raconte-t-elle à Reporterre.

Elle était déjà en congé maternité lors de la canicule du début de l’été, dans une maison sans volets, ni climatisation, ni ventilateur. Résultat, elle a vécu cloîtrée chez elle, allongée le plus possible, prenait trois douches par jour et glaçait ses jambes pour essayer d’améliorer sa circulation sanguine. Les hautes températures annoncées dans les prochains jours lui font à nouveau craindre le pire.

Des cours de préparation à la naissance incomplets

À Paris, Jessica, cheffe de projet de 32 ans, était dans son septième mois de grossesse au moment où le thermomètre approchait la barre des 40 °C. Elle a connu les mêmes symptômes, mais c’est surtout sa santé mentale qui s’est dégradée. « Jusqu’à présent, ma grossesse se passait super bien : j’étais hyper autonome, je faisais encore beaucoup de sport, j’allais voir mes amis et mes collègues. Là, j’ai tout stoppé pour rester à l’abri chez moi », explique-t-elle à Reporterre. Soit plusieurs jours dans son petit appartement, dans le noir, à attendre que son mari rentre du travail. « J’avais l’impression de revivre un confinement. »

Sans parler du manque de visibilité sur les conséquences de la vague de chaleur pour elle et l’enfant qu’elle porte. « Sur internet, il y avait des informations hyper anxiogènes sur le risque de prématurité, mais pas forcément très sourcées. À l’inverse, aux cours de préparation à la naissance à la maternité, aucun message particulier : c’était “hydratez-vous bien et bon courage !” », rapporte la jeune femme, excédée.

Pourtant, les femmes enceintes sont une population à risque en période de canicule. Les modifications physiologiques inhérentes à la grossesse exacerbent tous les maux liés à la chaleur. « La prise de poids et l’augmentation de la volémie sanguine [le volume total de sang présent dans l’organisme] pour accompagner le développement de l’embryon, puis du fœtus, mettent le système vasculaire à mal, explique Isabelle Derrendinger, directrice de l’école des sages-femmes du CHU de Nantes et présidente du Conseil national de l’ordre des sages-femmes. Quant aux modifications hormonales, elles favorisent et aggravent les œdèmes. »

« Au 3e trimestre, les patientes sont très fatiguées. Avec la canicule, c’est encore pire »

La déshydratation amplifie la constipation, déjà courante pendant la grossesse, qui peut favoriser des infections urinaires entraînant elles-mêmes des risques d’accouchement prématuré. Isabelle Derrendinger confirme aussi un risque pour la santé mentale : « Être enceinte et se préparer à être mère, c’est beaucoup de satisfaction, mais aussi beaucoup de préoccupations. Elles sont amplifiées par les troubles du sommeil, courants pendant la grossesse, et la canicule. »

« Au troisième trimestre, les patientes sont extrêmement fatiguées, constate Pauline Ruimy, sage-femme à Paris. Avec la canicule, c’est encore pire. L’inconfort est tel qu’elles ont des contractions. » Selon elle, la canicule vient s’ajouter à d’autres facteurs de risque de plus en plus fréquents comme l’âge, l’hypertension, le diabète, le stress.

Alors, elle réconforte, conseille les bons gestes : boire 2 litres d’eau par jour, même si cela oblige à aller aux toilettes plus souvent, porter ses bas de contention, rester attentive aux signes d’hypertension tels que les maux de tête, nausées, troubles de la vue et douleurs, consulter en cas d’inquiétude. Et elle prescrit des arrêts de travail dès qu’elle le peut. « Je joue aussi énormément sur le télétravail quand c’est possible », dit-elle.

Un domaine scientifique à explorer

L’enjeu est de taille, car la chaleur est de plus en plus identifiée comme un gros facteur de risque pour les mères et les enfants à naître. La chercheuse Johanna Lepeule, épidémiologiste en santé environnementale à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, a participé à plusieurs études. L’une d’elles, publiée en 2020 dans la revue Environmental International, montre un lien entre exposition à la chaleur et plus petit poids à la naissance, notamment chez les garçons. Une autre, parue en 2022 dans International Journal of Epidemiology, qu’elle est associée à un risque accru de prématurité.

« La recherche sur la chaleur et les femmes enceintes est un domaine très jeune »

« Or, un petit poids — moins de 2,5 kg — à la naissance et la prématurité sont associés à un risque accru de difficultés développementales au sens très large : troubles du développement, des apprentissages, de la fonction respiratoire... potentiellement jusqu’à l’âge adute », précise Johanna Lepeule. D’autres conséquences graves pour les nouveaux-nés ont été documentées plus récemment, telles qu’une diminution de la capacité respiratoire chez les filles, des troubles du développement neurologique et des effets négatifs sur l’acquisition du langage.

« Il y a eu énormément de recherches sur la chaleur et la mortalité. C’est quelque chose qu’on connaît bien désormais. Par contre, la recherche sur ses effets sur les femmes enceintes est un domaine vraiment très jeune, qui s’est jusqu’à présent concentré sur la prématurité et le poids à la naissance. Même si l’on suspecte d’autres effets, il faut rester humble », reconnaît Johanna Lepeule.

Les niveaux d’exposition en hausse

Le nombre de publications a explosé ces cinq dernières années, mais il reste de nombreux éléments à éclaircir. Par exemple, les conséquences en fonction de la fenêtre d’exposition : les organes ne se développant pas tous au même moment, ni au même rythme, les conséquences sur le bébé ne seront pas les mêmes si l’exposition a lieu au premier, au deuxième ou au troisième trimestre.

Avec le changement climatique, les niveaux d’exposition vont grimper. D’après un rapport de l’organisation étasunienne Climate Central paru en mai, le changement climatique a au moins doublé le nombre moyen de pics de chaleur dangereux pour la grossesse.

Ainsi, la France a connu en moyenne 17 jours supplémentaires considérés comme dangereux pour les personnes enceintes chaque année depuis 2020. « Pourtant, la périnatalité reste un angle mort des différents ministères, déplore Isabelle Derrendinger. Vous avez sans doute comme moi vu les flashes de prévention diffusés à l’heure du journal télévisé pendant la canicule : il y en avait pour les personnes âgées, les personnes isolées, les nourrissons… Je n’ai pas entendu parler une seule fois des femmes enceintes ! »

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