Ferrero : mic-mac en Normandie autour de son usine géante

21 mars 2018 / Maxime Lerolle (Reporterre)

Dans la vallée normande de l’Austreberthe, la plus grande usine Ferrero au monde a décidé de s’étendre dans une zone sujette aux inondations. Pour devancer les désirs de ce géant économique local, les élus proposent différents aménagements, négligeant, dans leur empressement, l’environnement et la concertation publique.

  • Villers-Écalles (Seine-Maritime), reportage

La vallée de l’Austreberthe, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Rouen. Son cours d’eau, ses coteaux boisés… et son usine Ferrero. La plus grande du monde. Installée dans la petite commune de Villers-Écalles depuis 1959, elle y produit chaque jour 600.000 pots de Nutella et 2,7 millions de barres de Kinder Bueno. Soit 25 % de la production mondiale.

Dans la vallée de l’Austreberthe, l’usine fait figure de géant économique. Avec ses 396 salariés, pour la plupart originaires de la communauté de communes, elle concentre la plus grande partie de la masse salariale du territoire. Historiquement, Ferrero a pris le relais des industries textiles qui faisaient la richesse de la vallée au XIXe siècle, et dont l’usine Badin, à Barentin, représentait le fer de lance. Désormais, l’ancienne usine est une friche en plein centre-ville.

En 2016, l’entreprise italienne a annoncé vouloir agrandir l’usine pour installer un nouveau magasin de stockage de produits finis. L’extension a été accueillie avec joie par les élus locaux. À commencer par Jean-Christophe Emo, maire de Villers-Écalles contacté par Reporterre, qui reconnaît sans ambages que Ferrero « représente 50 % des recettes municipales, auxquelles il faudra ajouter les nouvelles taxes foncières du site de l’extension, qui avoisineront les 200 millions d’euros par an ». Début 2018, les travaux ont commencé au nord de l’usine actuelle, en direction de la friche Badin, aux pieds du viaduc de la récente autoroute A150. Sauf que le site choisi se trouve en zone humide, dans un territoire vulnérable aux inondations. De violents orages en 1997 et en 2000 avaient entraîné ainsi la mort d’une personne, la destruction de maisons, des dégâts sur les infrastructures routières dans les environs de Barentin.

« Éviter la délocalisation de l’usine en Pologne ou ailleurs » 

Conformément à la loi, Ferrero a dû mettre en place des mesures compensatoires pour pallier les risques d’inondation. L’occasion pour l’entreprise de se présenter à nouveau comme le sauveur providentiel d’une vallée sinistrée par la désindustrialisation, comme s’en vante le directeur de l’usine, Michel Etcheberrigaray, joint au téléphone par Reporterre : « Nous avons mis en place des mesures compensatoires qui vont bien au-delà du cadre légal ! » Parmi celles-ci, deux bassins de rétention d’eau, en amont du viaduc, et rien de moins que la renaturation, sur 600 mètres en amont de l’usine, de l’ancien cours de l’Austreberthe, détournée au XIXe siècle pour alimenter les moulins à eau des industries textiles, en particulier celle de Badin.

Lorsque le géant marche, la petite vallée le regarde. Tous les acteurs locaux, chacun à leur manière, rebondissent sur Ferrero, et se sont saisi de l’affaire pour mettre en valeur des projets correspondant à leur préoccupation. Cela concerne aussi bien les syndicats de rivière que les élus municipaux. Pour les premiers, la renaturation permet de reverdir le fond de vallée, largement imperméabilisé par la D143 et les habitations. En lisière de la zone renaturée, le Syndicat mixte du bassin versant Austreberthe et Saffimbec (SMBVAS) avait acheté dès 2012 une ancienne maison de maître, où il a depuis installé un Centre eaux, risques et territoire, dédié à « l’animation sur la préservation de l’eau, des ressources durables et des risques d’inondation ». La renaturation du secteur offre une nouvelle fraîcheur au lieu. Comme l’explique Mya Bouzid, ingénieure coordinatrice au SMBVAS, c’est l’occasion de « se mettre au cœur de l’eau ».

La départementale D143 à l’entrée de Barentin.

Pour les élus locaux, l’extension de l’usine permet de s’atteler au problème des poids lourds. Aujourd’hui, 110 camions sortent quotidiennement de l’usine, empruntent la D143, traversent les communes de la vallée et passent très près de nombreuses habitations. Une situation qui génère l’encombrement et la pollution des centres-villes. Avec l’extension de l’usine ont suivi les rumeurs et les craintes. Devançant la communication de Ferrero, Jean-Christophe Emo propose d’ores et déjà de « pérenniser un site difficile d’accès, en mettant en place une déviation des poids lourds, afin de préparer l’usine à la compétition mondiale, et surtout, d’éviter sa délocalisation en Pologne ou ailleurs ». Pourtant, comme le détaille Michel Etcheberrigaray, « Ferrero entend se développer durablement dans la vallée », soit le contraire d’une délocalisation. Il n’empêche. L’angoisse du départ du principal employeur de la région pousse les acteurs locaux à des mesures parfois dangereuses pour Ferrero.

« Lorsque l’on parle de risque de ruissellement, cela est fort sous-estimé » 

C’est le cas d’un projet de route controversé, qui passerait au cœur du bois Bénard. Le projet est apparu sur le plan local d’urbanisme (PLU) de 2013, et est censé désengorger les petites routes de leurs poids lourds. Situé sur la rive droite de l’Austreberthe, en surplomb de l’usine Ferrero, le bois joue un rôle important en cas d’orage, absorbant le ruissellement avant qu’il n’atteigne le fond de la vallée. Or, un précédent chantier l’a considérablement endommagé. Depuis 2013, l’A150 passe au travers. Initialement prévu à soixante mètres de haut, le viaduc qui enjambe l’Austreberthe a été réduit à quarante. Pour « protéger les riverains des bruits », précise Guillaume Benoit, ingénieur de la société Albea, concessionnaire de l’autoroute. Mais en abaissant la hauteur du pont, Albea a d’autant arasé la colline et diminué les capacités de rétention d’eau du bois.

Le bois Bénard.

À tel point que le 21 mai 2014, lors d’un nouvel épisode orageux, une coulée de boue d’un mètre de haut dévala la pente et submergea huit maisons de Barentin, non loin de la future extension de l’usine. Si Guillaume Benoit se contente de parler d’« incident provisoire, lié aux travaux », les riverains se méfient. Parmi ceux-ci, Dominique et Chantal Baudu, propriétaires du clos-masure de Courvaudon, au sommet du bois, domaine sur lequel a en partie empiété l’A150. Voisins du bois Bénard, ils observent à chaque orage comment ce dernier arrête les ruissellements. Et s’inquiètent donc d’une hypothétique route qui traverserait le bois. Chantal s’agace du fait qu’Albea et les diverses autorités régionales traitent les habitants en « non-initiés » et leur ôtent toute légitimité dans l’expertise du risque : « Lorsque l’on parle de risque de ruissellement, cela est fort sous-estimé. Il est primordial de mettre en avant le risque torrentiel du secteur, prioriser le retour d’expériences et ne pas aggraver les risques. »

L’A150 traverse le bois Bénard arasé.

Or, c’est précisément les ruissellements qui menacent le plus la vallée, comme l’explique Rod Lefee, du Syndicat des rivières de l’Austreberthe et de la Saffimbec (SIRAS) : « Comme l’Austreberthe est une rivière courte, elle n’est pas inerte. Tout ruissellement peut entraîner des crues. Et donc toute modification des coteaux peut affecter l’Austreberthe. » À titre de comparaison du risque, lors des inondations de mai 2000, 60 cm d’eau boueuse avaient envahi l’usine Ferrero. Provoquant dix jours de fermeture et 892.000 euros de pertes pour l’entreprise.

À l’heure actuelle, le projet de route reste à l’état d’idée, le maire de Villers-Écalles lui préférant même un tracé situé sur l’autre versant. Mais c’est précisément cet état d’indécision qui inquiète les habitants. Chantal Baudu en sait quelque chose : durant près de trois ans, elle a dû batailler contre l’A150 d’Albea, qui d’une carte à l’autre, transformait une « idée » en fait accompli. « Tant que la route demeure à l’état de projet, il n’y aura pas de concertation publique… »

D’autant que Ferrero laisse planer l’indécision. Même si le directeur de l’usine dément l’annonce de 150 camions par jour, il se décharge de toute responsabilité concernant la route que se proposait de lui offrir la municipalité de Villers-Écalles : « C’est à l’État de la gérer, pas à nous. »

Des malentendus qui pourraient s’avérer dangereux pour l’écosystème local

D’autres solutions que la route existent pourtant. Pour désengorger la vallée, Francis Bia, administrateur à l’association France nature environnement (FNE) Normandie, propose de remettre en service la voie ferroviaire désaffectée qui longe l’usine — voie que les communes de Villers-Écalles et Barentin transforment peu à peu en voie verte, un aménagement que la renaturation de l’Austreberthe voisine ne fait qu’accélérer. Neutralisée depuis 1996, la voie permettrait pourtant de relier l’usine aux quais de Yainville, sur la Seine, où les navires peuvent décharger leur cargaison. « Cette réactivation de la voie permettrait également une liaison entre les zones d’activités de Saint-Wandrille, Le Trait, Caudebec, Le Paulu [communes situées en aval de l’Austreberthe], Villers-Écalles et Barentin », ajoute Francis Bia.

Mais là encore, Ferrero joue l’inertie. Pour Michel Etcheberrigaray, le transport ferroviaire ne correspond pas à la flexibilité de la distribution des produits : « Nos prévisions d’enlèvement se font à la journée, voire à la demi-journée. Ce sont des décisions très rapides, en réponse à des évolutions de commandes à très court terme. » Pragmatique, il conclut : « C’est le marché qui est comme ça aujourd’hui. Le train n’est pas aussi commode que le camion. »

Le viaduc de l’A150.

En somme, les grands décisionnaires de la région — les élus locaux, Ferrero et Albea — ont des intérêts communs dans l’aménagement du territoire, et néanmoins, le fait que chacun imagine devancer les désirs de l’autre à coups de nouvelles infrastructures semble générer des malentendus qui pourraient s’avérer dangereux pour l’écosystème local. Une zone d’ombres qui lèse principalement les citoyens. Président de l’Association des sinistrés des inondations de la vallée de l’Austreberthe (Asiva), Daniel Boulanger déplore le faible poids des habitants dans les décisions municipales : « Les associations et les syndicats de rivière sont simplement consultés. On a émis certains avis lors des enquêtes d’utilité publique, mais ce ne sont que des avis. Face aux municipalités, qui privilégient le tout-béton, on n’a pas beaucoup de pouvoir. C’est le pot de terre contre le pot de fer. »

Certains « autochtones », comme ils se désignent eux-mêmes, ne comptent pas attendre sagement les décisions municipales. Au Courvaudon, les Baudu envisagent déjà la résistance. Dominique, rieur, s’en amuse : « On est les Indiens du coin, et on ne se laissera pas faire ! »




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Source : Maxime Lerolle pour Reporterre

Photos : © Maxime Lerolle/Reporterre
. chapô : l’usine Ferrero de Villers-Écalles.

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