Fête des travailleurs : une politique écologique peut créer un million d’emplois !

1er mai 2015 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Une étude portée par des organisations syndicales britanniques affirme qu’un million d’emplois pourraient être créés en réduisant 86 % des émissions de gaz à effet de serre en vingt ans.


2025. Il est 16h, Fanny enfourche son vélo. Légère, elle rentre chez elle après six heures de travail. Comme météorologue du vent, elle est rattachée à la Direction des énergies renouvelables, du Service public du climat. Après plusieurs années de chômage, elle a trouvé ce poste de fonctionnaire lors des grandes vagues d’embauche, en 2018.

En chemin, elle croise de nombreux cyclistes. Elle aspire à plein poumon l’air frais du printemps. Depuis le lancement du « plan national de lutte contre le changement climatique » en 2016, les émissions de gaz à effet de serre ont diminué de 30 %. En ville, la qualité de l’air s’en ressent déjà.

Elle retrouve son compagnon, Marco. Ils habitent dans un habitat collectif, récemment rénové. Grâce aux travaux, la facture d’électricité n’a pas augmenté, malgré une hausse continue du prix de l’énergie. Marco est poseur en isolation, pour une société coopérative. Mais cette année, il a pris un congé de solidarité, très en vogue, afin de s’investir pleinement dans une association d’éveil musical.

Fanny et Marco passent la soirée avec leurs voisins, sur le toit terrasse, pour profiter des premières douceurs de ce mois d’avril. Ce week-end, ils iront aider le paysan qui leur fournit des légumes locaux à semer des pommes de terre et des carottes.

One million climate jobs

L’histoire décrite ci-dessus n’est pas (que) le fruit de l’imagination et des velléités prophétiques d’une journaliste. Le rapport « One million climate jobs », dont la dernière édition est parue en septembre 2014 au Royaume-Uni, propose justement de créer un « National Climate service », un service public du climat.

L’objectif, ambitieux, est double : lutter contre le changement climatique et le chômage de masse. « En créant un million d’emplois, nous pouvons réduire de 86 % les émissions de gaz à effet de serre en vingt ans », explique Clara Paillard, membre du syndicat britannique Public and Commercial Services (PCS). C’est d’ailleurs l’une des singularités de cette étude : elle est portée par des organisations syndicales. « Nous voulions donner notre propre réponse à la question environnementale. »

- Graphique Nombre d’emplois créés selon le secteur d’activité -

Un million d’emplois climatiques, est-ce possible ?

Pour atteindre ces objectifs, les syndicats britanniques s’en remettent à l’État. « Les investisseurs privés n’iront pas assez vite dans la transition écologique, et une partie des richesses créées sera captée sous forme de profit au lieu d’investissements », dit Clara Paillard. Donc le gouvernement devra financer la création de milliers d’emplois, dans le bâtiment, les transports et les énergies renouvelables principalement. L’isolation, l’éolien ou le photovoltaïque sont en effet des secteurs pourvoyeurs de nombreux emplois, non délocalisables.

Coût total de l’opération : 66 milliards de livres par an (84 milliards d’euros). « Mais l’État récupère les deux tiers de cette somme sous forme de taxes et d’économies sur l’énergie, l’assurance chômage », précise Clara Paillard. Au final, le plan ne coûterait « que » 24 milliards d’euros. En comparaison, le budget annuel du Ministère de l’écologie est de 13,4 milliards d’euros, celui de la Défense s’élèvera en 2015 à 31,4 milliards.

Quid de la dette publique ? D’après l’étude, la lutte contre l’évasion fiscale, la taxation des transactions financières ou la fin des niches fiscales permettraient largement de financer cet effort. « Il faut savoir ce qu’on veut, indique Clara Paillard. On a sauvé les banques, on a fait des guerres, et ça nous a coûté bien plus cher que ça ! »

Un avis partagé par l’économiste Jean Gadrey. « Nous sommes dans une guerre contre le changement climatique. Le gouvernement doit lancer l’offensive. » Pourtant, il s’interroge : « Le projet est économiquement réaliste, mais politiquement hors de portée. »

- Graphique Effet sur les émissions de CO2 du plan One Million Climate Jobs -

Relance keynésienne

Autre critique, la proposition des syndicats ne remet pas en cause notre modèle productiviste. « Ils ne parlent pas de sobriété, et ils ne questionnent pas la croissance », dit Jean Gadrey. Clara Paillard explique ne pas vouloir « discréditer le rapport » en parlant de décroissance. « Les médias, les autorités, l’opinion publique ne sont pas prêts, ça ne passerait pas. »

L’étude préconise en fait une politique de type keynésienne, fondée sur l’investissement public pour relancer et orienter la machine économique. Pour le mouvement citoyen « Campaign against climate change », à l’origine de l’étude, les solutions actuellement mises en œuvre sont loin d’être suffisantes.

Crédit d’impôt et autres incitations fiscales constituent de bien faibles réponses au défi climatique : trop lents et trop inégalitaires. « Plutôt qu’un marché « aidé » pour favoriser l’isolation des bâtiments, nous voulons que le gouvernement finance des équipes chargées de rénover gratuitement toutes les maisons », explique le rapport.

Problème, les syndicats britanniques se fondent sur une hypothèse de croissance continue d’ici à 2050. Or pour de nombreux économistes, augmentation du PIB et réduction des émissions de gaz à effet de serre sont incompatibles. Car la croissance est intrinsèquement liée à l’exploitation des ressources naturelles, pour produire des biens et de l’énergie.

Ainsi, « ils ne prennent pas en compte la raréfaction des ressources », observe Jean Gadrey. « C’est surtout un rapport politique, estime Aurore Lalucq, économiste à l’institut Veblen. La transition écologique ne peut pas être réduite à un verdissement du système actuel. »

De l’Ademe au Réseau Action climat, les études prédisant l’essor des « emplois verts et climatiques » fleurissent. Chacun cherche à justifier économiquement la lutte contre le changement climatique. « Tout projet aujourd’hui n’est légitime que s’il crée des emplois, estime Aurore Lalucq. Mais il faut faire attention à ce que ces études n’aient pas pour unique but de nous vendre la transition écologique. »

D’autres pistes

D’après elle, il faudrait d’avantage réfléchir « à de nouveaux compromis sociaux ». Et en premier lieu : la rédaction et le partage du temps de travail. « Quand on travaille moins, on consomme moins, et notre empreinte écologique s’en trouve réduite », explique-t-elle. Jean Gadrey évoque quant à lui l’idée des « 40 000 heures », soit trente heures de travail hebdomadaires réparties sur trente-cinq ans d’activités.

De son côté, Philippe Quirion a évalué l’impact sur l’emploi du scénario NégaWatt, qui propose de diviser par seize les émissions de CO2 entre 2010 et 2050. D’après ses calculs, on pourrait développer 630 000 postes de plus en 2050, par rapport à un scénario tendanciel, c’est-à-dire si on reste dans le même schéma qu’aujourd’hui. « Le secteur des énergies fossiles crée très peu d’emplois par rapport aux énergies renouvelables », explique-t-il.

Oui, mais la transition écologique ne va-t-elle pas aussi provoquer du chômage ? « Sans doute, répond Jean Gadrey, car il faut s’attendre à une désindustrialisation. Mais les destructions d’emplois seront largement compensées par les créations. »

Philippe Quirion s’est lui aussi penché sur cette question. D’après lui, l’isolation des bâtiments créerait 586 000 emplois. Mais dans le même temps, il y aura moins de logements neufs à construire, donc... environ 400 000 postes supprimés. Au final, la rénovation énergétique peut quand même générer près de 70 000 emplois nets d’ici à 2030.

Même constat dans les énergies renouvelables, bien plus intensives en emplois que le nucléaire. « Un investissement d’un million d’euros permet de créer quatorze emplois dans les renouvelables, contre seulement cinq dans le charbon ou le nucléaire », chiffre une synthèse publiée par un collectif d’associations, dont le Cler (réseau pour la transition énergétique) et la CFDT. D’ici à 2030, le scénario négaWatt table sur 335 000 emplois supplémentaires, notamment dans l’éolien, le photovoltaïque et la biomasse.

Côté agricole, le secteur pourrait également stopper la spirale infernale de destruction d’emplois et de terres cultivables. Comment ? En réorientant les subventions de la politique agricole commune et en favorisant l’agroécologie paysanne, bien moins polluante que l’agriculture conventionnelle et bien plus intensive en emplois. C’est ce que préconisent les Associations pour le développement de l’emploi agricole et rural (Adear), avec leur campagne « Un million de paysans ! ».

Sans oublier l’apparition de nouveaux métiers, notamment dans le secteurs des « smart grids », ou réseau de distribution d’électricité dit « intelligent ». Des technologies informatiques et de télécommunication qui permettent d’optimiser les usages énergétiques : évaluation précise des besoins, pilotage de la production décentralisée des énergies renouvelables. « Ce nouveau secteur constitue un potentiel compris entre 50 000 et 100 000 emplois », précise l’étude du Cler.

Ingénieur en performance énergétique, maçon spécialisé en isolation par l’extérieur, conseiller info-énergie ou fabricant de poêles à granulés. Autant de métiers qui pourraient se développer dans les années à venir... si les gouvernements s’en donnent la peine.




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Lire aussi : Chômage ? On peut créer 600 000 emplois dans l’agriculture !

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Première mise en ligne sur Reporterre le 24 décembre 2014.

Photos :
. Chapô : Flickr (CC BY-ND 2.0/N A I T)
. Verrière et maison : CC

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