« Fukushima. Work in progress » : le théâtre pour raconter la catastrophe nucléaire

Durée de lecture : 5 minutes

30 juin 2015 / Natacha Delmotte et Barnabé Binctin (Reporterre)

Comment mettre en scène un accident nucléaire ? Après Comment épouser un milliardaire et Marx et Jenny, Audrey Vernon relève le défi avec Fukushima. Work in progress. Une pièce étonnante qui retrace la gestion catastrophique du drame par les autorités et qui, alliant humour et théâtre d’objets, met côte-à-côte sur scène la firme Tepco et un paysan japonais.


Comment mettre en scène une catastrophe nucléaire ? Après l’entreprise artistique osée par Stéphanie Loïk sur Tchernobyl, Audrey Vernon s’est essayée à l’exercice théâtral pour raconter Fukushima. « En travaillant sur l’histoire de cet accident, la mise en scène est venue d’elle-même, sous la forme d’un théâtre d’objets », explique-t-elle modestement au sujet de cette création, Fukushima work in progress, qui a connu ses trois premières représentations au théâtre de l’Avant-Seine (Colombes) en mai dernier – et qui appelle, il faut l’espérer, d’autres dates.

Pompiers miniatures et figurines en plastique

La jeune comédienne a écrit elle-même cette pièce, sous la forme d’un duo sans dialogue : sur la scène, deux ensembles se confrontent, dans un rapport de force où jamais la parole ne s’adresse directement à l’autre partie. D’un côté, Tepco, l’entreprise qui exploitait la centrale de Fukushima, jouée par Audrey Vernon elle-même. De l’autre, un paysan japonais, droit, assis à même le sol, incarné par Xavier Mathieu, l’ancien leader syndicaliste des « Conti’ », reconverti acteur.

Sur un échafaudage en hauteur, éclairé de mille feux par la magnifique électricité que produit Tepco, sa représentante surplombe la scène, allégorie de cette entreprise qui revendique un contrôle total de la situation. Pourtant, en parodiant les procédures d’urgence, où des mels recommandent l’utilisation de brumisateurs pour « arroser une passoire », et en moquant les dessins animés diffusés à la télé pour faire oublier les pastilles d’iode délivrées trop tard, c’est bien sur le ridicule des heures qui ont suivi les événements du 11 mars 2011 qu’Audrey Vernon insiste.

L’artiste manipule des camions de pompier miniatures et autres figurines en plastique : « La façon dont ils ont géré la catastrophe, c’est un truc de bébé », explique-t-elle lorsqu’on l’interroge sur cette mise en scène originale. Si les jouets accentuent bien entendu l’amateurisme qui a gouverné ces missions de secours, ils symbolisent également l’inconscience du danger, qui semble avoir caractérisé nombre des dirigeants dans les premières heures de la gestion de crise. A l’image de l’extension, jour après jour, de la zone d’expulsion, et de l’élévation, comme si de rien n’était, du niveau de gravité de l’accident sur l’échelle de l’INES – de 4 à 5, puis de 5 à 6, jusqu’à 7 finalement, le niveau le plus élevé...

Sensibilisation de l’humour

Le contraste est saisissant avec le paysan japonais. Lui, ce n’est pas du danger qu’il est inconscient, mais des risques qu’il encourt. Et face à cette entreprise hors-sol, déconnectée de la réalité, il décide de rester sur sa terre natale. Alors que l’éclairage de Tepco baisse à mesure que la situation s’aggrave, de l’autre côté, Xavier Mathieu allume des bougies : l’homme joue littéralement avec le feu et n’apparaît aux yeux des spectateurs qu’à travers la lumière vacillante des bougies. La légère fumée qu’elles dégagent rappelle l’inoubliable : la radioactivité qui émane de la terre même pour laquelle il se bat.

Audrey Vernon cherche à interpeller : « C’est une énergie qui présuppose l’infini, tant dans la main d’œuvre que dans l’eau qui lui est nécessaire, estime l’auteure. Mais baser une industrie sur l’infini, c’est quelque chose de très étrange, non ? » En se fondant sur une recherche documentaire qui l’a notamment vu éplucher le rapport de l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) retraçant le déroulé précis des événements, presque heure par heure, Audrey Vernon offre un travail précis et pédagogique sur cette source énergétique : on apprend ce qu’est le corium, « cette lave chaude de cœur fondu », et on comprend comment l’eau de mer s’est rapidement trouvée contaminée par la radioactivité.

Mais il n’est probablement pas de meilleure sensibilisation que l’humour. Et Audrey Vernon use du cynisme avec beaucoup d’intelligence lorsqu’il s’agit d’expliquer, notamment, les faibles indemnités versées aux victimes : « Le prix du marché a considérablement diminué dans le quartier de Fukushima. » Et si tous les Japonais sont finalement appelés à payer la lourde facture, il faudrait presque trouver normal qu’aucune sanction intuitu personae n’ait été prononcée : « Condamner des personnes particulières n’aurait rien changé. »

Après Comment épouser un milliardaire et Marx et Jenny, Audrey Vernon poursuit donc son travail autour du capitalisme, dont le nucléaire semble ici exacerber la nature : un pouvoir arrogant, mensonger et destructeur. Mais, s’il n’y a plus de printemps à Fukushima, chante a capella Xavier Mathieu en clôture, « à quoi bon avoir été plus riche qu’un roi ? ».


Fukushima, Work in progress. Une légende japonaise, avec Audrey Vernon et Xavier Mathieu

Complément d’information

- Interview d’Audrey Vernon sur Fukushima blog
- Présentation du spectacle sur le site d’Audrey Vernon
- Présentation du spectacle sur le site de l’Avant-scène de Colombes



Lire aussi : Pourquoi les milliardaires sont-ils une espèce à protéger ?

Source et photos : Barnabé Binctin et Natacha Delmotte pour Reporterre

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