Fukushima : émotion et colère à Paris dans la chaîne humaine contre le nucléaire

Durée de lecture : 9 minutes

11 mars 2013 / Pascale Solana et Gaia Mugler (Reporterre)

Le 9 mars 2013, deux ans après la catastrophe nucléaire de Fukushima, 20 000 personnes ont manifesté dans différents quartiers de la capitale contre le nucléaire. Dans le quartier de l’Opéra, la communauté des Japonais de Paris était très représentée. Rencontres et témoignages de femmes.


- Reportage, Paris

La manifestation est une chaîne humaine, une farandole pacifique qui se déploie dans différentes zones de la capitale entre la Défense et Bercy, autour de lieux symboles de pouvoir ou d’institutions impliquées dans le nucléaire : sièges d’Areva, d’EDF, de Bouygues… À l’initiative de vingt-six associations), les militants appellent à la transition énergétique « maintenant ». Signe de ralliement ? Le jaune. Chaque lieu est dédié à une thématique particulière. Dans le quartier de l’Opéra, la communauté des Japonais de Paris est très présente.

La fille aux bottes

Jaune ! Vues du bas des escaliers de la bouche de métro Opéra, on ne remarque qu’elle, ou plutôt ses deux bottes en caoutchouc jaune, comme deux soleils dans le ciel bleu de Paris, sauf qu’elles sont marquées de symboles nucléaires noirs. L’étudiante, sourire en banane, en est fière. Elle les a customisées ce matin même et précise : « En plus, elles ont encore de la boue de Notre-Dame-des-Landes ! » Le ton est donné. Militant mais bon enfant, presque léger s’il ne s’agissait d’un sujet aussi grave. Sur le parvis de l’Opéra, touristes et parisiens curieux se mêlent aux anti-nucléaires, prêts à se donner la main pour entamer la marche pacifique.

Dans ce quartier, ils sont environ 500, et c’est au son de « Fukushima plus jamais ça » et « Nucléaire non merci », qu’ils encerclent trois bâtiments. Ceux de la [Société Générale-http://www.reporterre.net/spip.php?article3927] pour ses engagements dans plusieurs projets et entreprises nucléaires. De Kepco, Kansai Electric Power Company, un des plus grands fournisseurs d’électricité du Japon qui y exploite trois centrales nucléaires. De la BNP Paribas, « banque la plus nucléarisée » du monde selon Sortir du Nucléaire qui dénonce notamment parmi ses projets financés, deux centrales situées dans des régions sismiques, Jaitapur (Inde) et Béléné (Bulgarie).

Umiko, le papillon et l’empereur

« Umiko, Umi comme mer, ko comme enfant, c’est un beau nom ! » s’exclame Tea M., une Européenne venue participer à la chaîne. Ce nom est celui avec lequel elle signe son blog Le Papillon et l’empereur. Tea alias Umiko aime le pays du Soleil levant. Très fort. Sa fille parle le japonais et suit des études sur le Japon. Umiko, elle, s’y est déjà rendue en famille en avril 2011, justement. Mais elle n’a pas été à Fukushima. Elle est triste. « On n’aurait jamais dû construire des centrales nucléaires dans un pays sismique. La terre s’est mise en colère… » C’est aussi pour soutenir l’action de l’association Yosomono, créé au lendemain de la catastrophe par des Japonais résidant en France, qu’elle est venue ce jour retrouver ses amis, revêtue d’un très beau kimono, le vêtement traditionnel japonais.

Yuki de Yosomono

Journaliste auteur et traductrice, Yuki Takahata vit en France. Avant Fukushima, elle militait avec le réseau Sortir du nucléaire. Après la catastrophe, elle a participé à la création de Yosomono. « Notre association apporte son soutien financier et moral aux victimes de Fukushima et notamment à ceux qui ont intenté un procès à la société Tepco, accusée par ces derniers de ne pas avoir organisé d’évacuation collective et de n’avoir pas su protéger les populations », explique-t-elle. Yosomono s’est rapidement dupliqué en Allemagne, en Grande-Bretagne et forme un réseau : « Nous voulons empêcher le redémarrage des réacteurs nucléaires au Japon ».

En ce 9 mars, femme décidée, Yuki monte en militante sur l’estrade installée devant les marches de l’Opéra de Paris et prend le micro. Elle raconte. Les 160 000 réfugiés, les aliments pollués, ceux qui luttent là-bas, Tepco et le gouvernement qui minimisent le danger des radiations, la contamination qui n’en est qu’à ses débuts, la situation toujours pas maîtrisée, le niveau très élevé de radioactivité, les difficiles voire impossibles opérations de décontamination, le démantèlement des installations qui ne sera pas envisageable avant 2050 … D’autant que Shinzo Abe, premier ministre du nouveau gouvernement japonais, souhaite la remise en marche d’un certain nombre de réacteurs arrêtés suite à la catastrophe. La foule rassemblée à Opéra sous les étendards jaunes écoute avec attention et respect.

Haruko et Tomoko

Mariée à un Français, Haruko Boaglio habitait à Fukushima à 45 km de la centrale où elle enseignait le français. Avant l’accident, elle était déjà antinucléaire. C’est ainsi d’ailleurs qu’elle découvre que certaines installations n’étaient pas sécurisées. Elle se souvient du 11 mars. « L’après midi nous avons ressenti une grande secousse. Puis plus rien. On s’est demandé avec mon mari ce qu’il se passait. On a pensé à la centrale mais il n’y avait aucune information. Le téléphone avait été coupé. C’était une ambiance particulière parce qu’on sentait qu’il se passait quelque chose mais on ne savait pas quoi exactement. Ça, je voudrais le souligner, il n’y avait vraiment pas d’information, tout le monde en a souffert ». Un peu plus tard, une amie très militante les rejoint en voiture et leur raconte ce qu’elle sait du système de refroidissement de la centrale. Haruko et son époux comprennent que c’est grave. « Nous nous sommes préparés pour être prêts à partir, vite, s’il le fallait ». Le samedi, ils décident de quitter Fukushima pour le week-end et partent avec leur petite fille pour les environs de Tokyo. Peu après, c’est un courriel de l’ambassade de France qui les informera de la gravité de la situation. Ils partent plus loin, vers Osaka et cherchent refuge pour séjourner dans une auberge. Puis l’ambassade de France conseille à ses ressortissants et à leurs familles de quitter le Japon avec un avion de rapatriement. Ils acceptent. « Nous avons emporté l’essentiel. Peu de chose. On a tout laissé. Plus tard la société à qui on louait notre maison nous a informé qu’il fallait qu’on libère les lieux pour installer d’autres gens parce qu’on ne revenait pas ».

Haruko retournera-t-elle vivre au Japon ? Silence. Ses yeux se font durs. « Non, c’est clair. La contamination va perdurer pendant des décennies. Tout est irradié. Les aliments. Au début les gens faisaient très attention à ce qu’ils mangent. Et puis ils se lassent… Les informations diffusées aux populations sont rassurantes ! Les médias parlent très peu des procès que les victimes intentent. » Tomoko, son amie, vient d’arriver. Elle vit à Kyoto et témoigne de la division au Japon : « A l’Ouest, les gens se moquent un peu de Fukushima. Les jeunes ne se sentent pas concernés. » La vie continue, tranquille.

La colère d’Aizen

Un peu plus loin, Aizen prend la pause. Aizen est belle à faire fleurir un cerisier. Perchée sur des chaussures compensées à très hauts talons, avec des jambes qui n’en finissent pas, couvertes de collants bleu flashy, et une petite robe courte bleu pétant que déchire en son centre un champignon atomique rouge. Plus haut, un masque blanc couvre sa bouche, son nez laissant juste percevoir d’immenses yeux ourlés d’un trait de maquillage bleu électrique, son visage est encadré de longs cheveux noirs de jais. On pourrait la prendre pour une mannequin, mais non. Aizen est là parce qu’elle en colère.

Cette franco-japonaise bilingue née au Japon a créé l’association Kibô-Promesse. Kibo signifie espoir en japonais. « J’ai ressenti une telle colère au fond de moi que je ne pouvais pas rester sans rien faire. Je ne voulais pas passer par une grande association. Je voulais apporter une aide directe et de proximité aux victimes ». Par le biais de créations artistiques revendue via le site, elle recueille des sommes qu’elle reverse à des ONG et des associations qui viennent en aide aux victimes, notamment aux enfants de Fukushima (comme Fukushima Network for Saving Children from Radiation, une petite organisation locale japonaise et humanitaire, d’intérêt public, basée à Fukushima). Cela permet aussi d’équiper la population d’appareils de mesure de la radioactivité des aliments.

Kibo-promesse apporte son soutien à l’association CRMS (Citizen’s Radioactivity Measuring Station) qui, sur place, fait un travail similaire à celui de la Criirad (Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité) au lendemain de Tchernobyl.

La jeune femme parle vite, sa voix est pleine de tension. « Fukushima c’est un choc profond, un traumatisme. Il y a des enfants de cinq ou dix ans qui ont déjà des cancers. Vous imaginez cette violence ? Le nucléaire, c’est tout ça ». L’émotion et la révolte montent au fur et à mesure qu’elle énumère les problèmes : pas assez d’évacuation ni de capsules d’iode, des enfants qui aujourd’hui vivent avec des dosimètres, prisonniers de zones contaminés, des nodules qui apparaissent. « C’est insupportable ! » Elle décrit un Japon divisé en deux avec d’un côté ceux qui continuent à vivre comme avant la tragédie et qui s’en moquent et de l’autre, ceux qui bougent. « Tous les vendredis à Tokyo il y a des manifestations. Vous savez, c’est fort, très fort ce genre de réactions au Japon ! Ils n’ont pas cette culture de la révolution. » La majorité de peuple japonais est aujourd’hui contre le nucléaire, mais il est dans la contradiction et suit les décisions d’un gouvernement pro-nucléaire.

Comme le signalait Kenichi Watanabé, le réalisateur du documentaire Le Monde après Fukushima ( diffusé sur Arte le 5 mars), venu présenter son film à la péniche Antipode à Paris sur l’invitation de la biocoop Canal Bio, à Fukushima, l’implication des femmes est remarquable. « Les femmes portent la vie ! » confirme Aizen. Soudain elle s’excuse, de sa colère et de son ton. « C’est ça, ou je pleure… » En fait, elle n’en est pas loin. Stéphane Hessel, dans votre repos, vous n’avez rien à craindre : Aizen l’indignée en est la preuve.

Ayuko, déchaînée…

16h30, direction place de la Bastille pour un concert de taiko - tambour et danse japonais - avec l’école Tsunagari Taiko Center, Tsunagari signifiant "lien". Ce soir, Ayuko Yonemura Bonnan, danseuse et joueuse de taiko, joue pour envoyer de l’énergie à ceux qui en ont besoin, là-bas : « Je suis japonaise et je suis très heureuse de voir les Français se lever pour Fukushima. Merci. »



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Source : Pascale Solana et Gaia Mugler pour Reporterre

Photos : Gaia Mugler pour Reporterre

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