Gaz à effet de serre : « Nous continuons de foncer droit dans le mur »
Les émissions des États-Unis ont progressé de 4,2 % sur les six premiers mois de 2025. - © Frederic J. Brown / AFP
Les émissions des États-Unis ont progressé de 4,2 % sur les six premiers mois de 2025. - © Frederic J. Brown / AFP
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Les émissions mondiales de gaz à effet de serre restent à la hausse au premier trimestre 2025, même si elles ont un peu reculé en Chine. Nous restons loin des objectifs, dénonce le chercheur Philippe Ciais.
Les exemples sont beaucoup trop nombreux. Des incendies hors de contrôle en Espagne et au Canada, des vagues de chaleur extrêmes en Europe et à Gaza, des crues dévastatrices au Pakistan et au Texas... Cet été, la violente réalité du dérèglement climatique a atteint toute la planète. Les catastrophes météorologiques des trois derniers mois démontrent une nouvelle fois le coût dramatique de l’inaction.
Pourtant, la courbe des émissions mondiales de gaz à effet de serre liée à la combustion du charbon, du pétrole et du gaz ne fléchit pas. Celles-ci auraient encore augmenté de 0,7 % au premier semestre 2025 par rapport à la même période en 2024, selon les chiffres provisoires du Carbon Monitor, un consortium international de scientifiques. Nous continuons de foncer droit dans le mur, dénonce Philippe Ciais, membre du consortium et directeur de recherche au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement.
Reporterre — Comment analysez-vous ces nouvelles estimations ?
Philippe Ciais — Si ces estimations préliminaires seront affinées au fil des mois, nous pouvons déjà voir une tendance : nous ne sommes toujours pas sur la bonne trajectoire, il n’y a aucun pic à l’horizon. Les émissions mondiales de gaz à effet de serre augmentent dans une moindre proportion que durant la décennie 2010, mais elles sont toujours en hausse. Autrement dit, on continue de foncer dans le mur. On ne freine toujours pas, on accélère un peu moins. L’an dernier, les émissions mondiales avaient progressé de 0,9 %.
L’objectif de limiter à +1,5 °C le réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle est désormais derrière nous. Mais circonscrire la hausse à 2 °C est encore possible, à condition d’agir.
Au-delà du constat global, qu’en est-il au niveau régional ?
Si l’on regarde dans le détail pays par pays, nos estimations sont plus surprenantes. Il y a une inversion des tendances entre les deux premiers émetteurs mondiaux. Alors que les émissions des États-Unis étaient en baisse depuis plusieurs années, elles auraient progressé de 4,2 % sur les six premiers mois de l’année. En Chine, à l’inverse, elles auraient reculé de 2,7 %.
Cette hausse outre-Atlantique ne peut pas être attribuée au retour au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis en janvier dernier. Même s’il a signé plus de 130 décrets visant à démanteler toutes les réglementations environnementales de son pays, les effets ne se feront pas ressentir avant deux ans. Les mauvais résultats des États-Unis sont plutôt attribuables à l’augmentation des émissions liées à la production d’électricité (+4,2 %) avec plus de recours au charbon, mais aussi à la hausse du trafic automobile (+6 %) et de l’aérien (+2,6 %) par rapport au premier semestre 2024.
À l’inverse, la Chine, premier émetteur de la planète qui représente environ un tiers des émissions mondiales, continue de réduire ses émissions. Même si le pays construit encore des centrales à charbon, il investit massivement dans les énergies renouvelables, en particulier le solaire. Ses capacités photovoltaïques installées ont atteint des niveaux record durant le premier semestre 2025. La seconde raison de la baisse des émissions en Chine tient au ralentissement de l’activité industrielle. Dans le pays, 65 % de l’électricité produite est destinée à l’industrie, contre 15 % en Europe.
Hormis les deux principaux émetteurs, l’Union européenne et le Royaume-Uni font partie des mauvais élèves (+3,4 % d’émissions). Comment l’expliquer ?
Après un ralentissement de la baisse des émissions l’an dernier, les pays de l’Union européenne affichent des résultats décevants pour ce premier semestre. Sur l’ensemble des pays membres et le Royaume-Uni, 20 ont vu leurs émissions croître et, pour 6 d’entre eux, la hausse s’élève à plus de 5 % comme la Bulgarie, la Pologne et la République tchèque.
« Cela reste largement insuffisant pour tenir nos objectifs »
Ces résultats peuvent s’expliquer par la hausse des émissions de gaz à effet de serre liés à la production d’électricité en raison de températures un peu plus froides en février et mars. On a constaté une baisse de 15 % de la production hydroélectrique et de 15 % de l’éolien, tandis que le charbon a connu une hausse de 8 %. Par exemple, l’Allemagne a eu davantage recours au charbon face au prix élevé du gaz (+16 % par rapport au premier semestre 2024).
La production d’électricité n’est pas le seul facteur, la hausse des émissions est aussi liée à la hausse du trafic aérien et routier de 4,7 et 4,2 % par rapport au premier semestre 2024.
Qu’en est-il de la France ?
La hausse des émissions s’élève à 1,6 % sur le premier semestre 2025 par rapport à la même période en 2024. Là encore, l’une des causes est la hausse du trafic routier et aérien. Cela reste difficile de faire le bilan des émissions nationales d’ici la fin de l’année. Selon le baromètre du Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa), la baisse des émissions nationales de gaz à effet de serre pourrait n’être que d’à peine 0,8 % en 2025, par rapport à 2024, soit 2,8 millions de tonnes d’équivalent CO2 en moins envoyées dans l’atmosphère. Cela reste largement insuffisant pour tenir nos objectifs.
Parallèlement, le manque d’ambition du gouvernement sur le sujet est criant entre la limitation du dispositif MaPrimeRenov’, le manque de soutien à l’achat de véhicules électriques, l’absence de publication de la programmation pluriannuelle de l’énergie et de la stratégie nationale bas carbone.
Il faudra aussi prendre en compte les millions de tonnes de CO2 relâchées dans l’atmosphère pendant les feux de forêt que l’on a connus cet été, notamment dans l’Aude. Pour rappel, 8 millions de tonnes d’équivalent CO2 avaient été émises en France suite aux incendies de l’été 2022. C’est très inquiétant, cela signifie aussi une moindre capacité d’absorption de nos forêts comme puits de carbone.