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Pollutions

Protoxyde d’azote : l’impossible gestion des bonbonnes usagées

Des déchets de ballons et de bonbonnes de protoxyde d'azote, près de Montpellier.

Les bonbonnes de gaz hilarant jetées dans la nature provoquent une pollution considérable. De nombreuses communes peinent à supporter les coûts et les risques liés à leur ramassage et leur traitement.

Des bonbonnes métalliques noires et leur écriture fluo qui jonchent le bitume, les bords de route, les plages, les parcs et jardins, ou encore les zones naturelles en périphérie des agglomérations. Il n’y a guère de communes qui ne soient pas concernées par la multiplication des bouteilles de protoxyde d’azote dans l’espace public. En plus de ses effets délétères sur la santé, le protoxyde d’azote pose un sérieux problème environnemental et logistique.

Les bouteilles de ce gaz inhalé pour ses effets euphorisants s’accumulent dans l’espace public et constituent un casse-tête pour les communes, contraintes de gérer le recyclage de ces déchets dangereux alors qu’aucune filière dédiée n’est encore véritablement opérationnelle. Ceux-ci sont souvent accompagnés de ballons dégonflés, signal de l’usage détourné de cette substance, aussi connue sous le nom de gaz hilarant, qui se rajoutent à la quantité de détritus à traiter.

Initialement utilisé en médecine ou encore dans les bombes de crème chantilly, le protoxyde d’azote (N2O) est devenu un fléau, d’un point de vue sanitaire, où il est à l’origine d’addictions et d’accidents graves parfois mortels.

10 tonnes de bonbonnes dans une commune de 6 000 habitants

S’il est difficile de quantifier le nombre de bouteilles ramassées à l’échelle nationale, quelques chiffres donnent l’ampleur du phénomène. En 2023, une commune de 6 000 habitants comme Milhaud, dans le Gard, en a ramassé 10 tonnes. À Nîmes, commune voisine de 160 000 habitants, la société Océan, chargée de la propreté des rues sur 70 % du territoire, ramasse 400 à 800 bouteilles par semaine.

Quant à la métropole de Lyon, regroupement de 58 communes, ce sont 37 tonnes qui ont été collectées dans l’espace public ou en déchetterie en 2024, selon la vice-présidente à la réduction des déchets, Isabelle Petiot.

Des bouteilles toujours plus grandes

Depuis plusieurs années, les producteurs de protoxyde d’azote mettent sur le marché des bonbonnes de plus en plus grosses, certaines pouvant atteindre la taille d’un extincteur. « Au départ, un peu avant le Covid-19, nous avons vu arriver des petites bonbonnes argentées, grosses comme le pouce. Dorénavant ce sont des grosses bouteilles », raconte Jean-Luc Descloux, maire de Milhaud.

Sa commune travaille avec l’association Le bonheur est dans la garrigue propre, qui organise des ramassages deux fois par an. Une aide nécessaire, tant cela représente un coût pour la commune : 50 000 euros par an. Car le traitement des bouteilles de protoxyde d’azote n’entre pas dans les contrats classiques de traitement des déchets. Les communes sont livrées à elles-mêmes dans un vide juridique.

Quand elles sont jetées dans la poubelle des ordures ménagères par les consommateurs, les bouteilles atterrissent dans les fours des usines d’incinération. Chauffées entre 1 000 °C et 2 000 °C, les bonbonnes explosent, causant des dégâts matériels et exposant les salariés à des accidents graves.

Une bonbonne de protoxyde d’azote qui a explosé dans un incinérateur. © Métropole de Lyon

« En 2024, environ 210 000 tonnes de déchets n’ont pas pu être valorisées énergétiquement en raison d’arrêts techniques imprévus », évalue le Syndicat national du traitement et de valorisation des déchets urbains et assimilés. En 2024, 148 explosions de bouteilles de protoxyde d’azote ont conduit à un arrêt technique, d’après un recensement réalisé auprès de 119 incinérateurs.

Et le phénomène s’amplifie : au premier semestre 2025, le nombre d’explosions recensées a dépassé celui constaté sur l’ensemble de l’année 2024, avec des coûts de réparation estimés entre 15 et 20 millions d’euros pour la filière.

Dans l’incinérateur du Sitom Sud Gard, établissement public gérant l’incinération des déchets pour 84 communes, quatre à cinq explosions par semaine sont recensées. « L’an dernier, nous avons dû arrêter l’incinérateur pendant plusieurs jours pour changer des pièces », relate Richard Tibérino, le président de la structure.

Les explosions de bonbonnes peuvent endommager les incinérateurs. © Métropole de Lyon

Ces arrêts peuvent avoir des conséquences en chaîne : des déchets s’accumulent et finissent donc enfouis sous terre au lieu d’être incinérés. La chaleur produite par les incinérateurs est la plupart du temps utilisée pour des réseaux de chauffage urbain qui peuvent être perturbés. Enfin, des pics d’émission de CO₂ engendrés par les explosions peuvent provoquer des dépassements des limites d’émissions de polluants autorisées.

Concernant le stockage et recyclage des bouteilles, il existe peu de sites équipés en France. Résultat : des particuliers s’improvisent ferrailleurs, vident eux-mêmes les bouteilles et les revendent pour leur métal afin d’arrondir leur fin de mois.

Le danger, c’est que le protoxyde d’azote, une fois relâché dans l’atmosphère, en plus d’être toxique, contribue 273 fois plus au réchauffement climatique qu’une même masse de CO₂ émise au même moment, pendant les cent ans qui suivent leur émission.

Un recyclage coûteux

Le Sitom Sud Gard a dû trouver en urgence un prestataire pour recycler les bouteilles, pour un coût annuel d’environ 400 000 euros. Cette dépense est mutualisée entre les communes, mais le prix du recyclage peut varier de 30 à 52 euros par bouteille, uniquement pour la vider de son gaz, selon Citeo, une entreprise privée, à but non lucratif, spécialisée dans le recyclage des emballages ménagers contactée par Reporterre.

Sans compter le stockage et le transport, le coût total peut aller de 10 à 300 euros par bouteille. Une variation liée à la capacité des collectivités à négocier, les grandes métropoles bénéficiant d’accords plus avantageux.

Quelques entreprises maîtrisent aujourd’hui le processus de dépollution, consistant à vider entièrement les cartouches de leur gaz. Mais cette filière peine à se mettre en place, explique Citeo à Reporterre, car contrairement aux déchets ménagers classiques, « il est difficile pour les collectivités de garantir un flux constant de bouteilles aux entreprises de recyclage et donc un marché très visible ».

« Je préfère qu’on interdise les bouteilles de protoxyde à la vente »

Ce à quoi Isabelle Petiot, vice-présidente à la métropole de Lyon, responsable de la gestion des déchets, répond : « Je préfère qu’on interdise les bouteilles de protoxyde à la vente plutôt qu’une filière se mette en place. Le produit est tellement dangereux, il fait des dégâts partout. »

Trois propositions de loi visant à lutter contre les usages détournés du protoxyde d’azote ont été déposées depuis 2024. Aucune n’est pour l’instant allée au bout du processus parlementaire. Et sur les trois, seule une, transpartisane mais déposée par La France insoumise, propose de restreindre la vente aux seuls professionnels. Approuvée en première lecture par l’Assemblée fin janvier 2025, elle doit encore être votée par le Sénat.

Sur internet, plusieurs sites vendent des bonbonnes au gaz parfumé, avec une palette visuelle assez éloignée des champs médicaux ou culinaires professionnels. Capture d’écran

En France, chaque entreprise qui met sur le marché un produit doit s’acquitter d’une écocontribution. Cette dernière est plus ou moins élevée selon la classification du produit. Le hic, c’est que le protoxyde d’azote est classé comme déchet ménager. La contribution des entreprises s’élève généralement à quelques centimes par emballages. Ces montants, s’ils parvenaient à être récupérés — ce qui n’est pas encore le cas —, ne suffiraient pas à couvrir le coût du traitement de son emballage.

Une proposition de loi du Sénat de juillet 2024 visant à changer de catégorie le protoxyde d’azote pour le faire passer en « déchets diffus spécifiques », tels que sont considérés les emballages d’enduits, de colles, de pots de peinture ou encore d’herbicide et de fongicide, a été adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale. « Les suites données à ces propositions législatives dépendent du calendrier parlementaire », répond à Reporterre le ministère de la Transition écologique.

Des entreprises qui réfutent l’usage récréatif

En attendant ce changement de classification, Citeo essaie de récolter l’écocontribution auprès des fabricants. Parmi les quinze qui ont été identifiés, domiciliés pour la plupart aux Pays-Bas, en Pologne, en Autriche et en Hongrie, cinq ont répondu qu’ils n’avaient pas à contribuer.

« Ces entreprises partent du principe que leurs produits ne s’adressent pas aux ménages mais à des professionnels. Ils mettent donc de côté l’usage récréatif quand bien même certains distributeurs et sites sont orientés pour la consommation récréative », explique Citeo.

Sur internet, des bonbonnes aux arômes « mango ice », « kiwi » ou encore « fruit de la passion » sont facilement accessibles. Face à cette situation, l’éco-organisme n’a ni pouvoir de contrôle ni de sanction et a saisi la Direction générale de la prévention des risques pour « signaler ces entreprises non contributrices ».

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