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Reportage — Animaux

Grippe aviaire : des couacs dans la gestion par l’État inquiètent les éleveurs

Avec déjà 700.000 canards abattus depuis décembre, les éleveurs du Sud-Ouest doivent faire face à un troisième épisode de grippe aviaire foudroyant en cinq ans. Les paysans pointent la responsabilité de l’élevage intensif, les autorités nationales et les représentants de la filière s’en prennent, eux, au plein air.

  • Mugron (Landes), reportage

Cette fois-ci, Serge Mora et son fils Julien n’ont pas pleuré. Claudine, épouse, mère et associée des deux hommes, non plus. L’habitude, sans doute. La première fois, en 2015-2016, Serge et Julien sont ressortis « en larmes » du camion dans lequel ils chargeaient leurs canards malades de l’influenza aviaire. En 2017, le virus était de nouveau passé par Mugron, petit village de la Chalosse, un croissant est-ouest situé dans le centre des Landes, où l’élevage du canard est une tradition bien ancrée. La troisième fois, c’était en janvier 2021.

Ce matin du lundi 11, à l’entrée du chemin cabossé qui mène à leur maison fermière, où ils élèvent et gavent à trois 12.500 canards par an, au milieu des champs argentés par la gelée hivernale, Serge, Julien et Claudine transfèrent leurs canards de la cage de transport attelée au tracteur aux cages en plastique multicolores. Elles seront ensuite chargées dans le camion des services vétérinaires missionnés par l’État.

Les canards sont transportés de leur cage de transport vers les cages du camion.

Les trois éleveurs saisissent les canards par la base de leurs ailes, avec délicatesse, autant qu’il est possible dans une telle situation. Cela permet de montrer l’exemple aux deux employés de C2A, un groupement d’employeurs qui met de la main-d’œuvre à disposition des exploitants agricoles du coin. Pour les deux heures de chargement, ces deux travailleurs roumains, sans équipement spécifique, sont payés par Serge. Les services vétérinaires, avec les combinaisons de sécurité nécessaires, sont censés le faire, mais il a été dit à Serge qu’ils ne pouvaient fournir que le transport des bêtes. Alors il paye pour les voir partir et le priver de travail.

« Cinq ! » « Six ! » « Sept ! » On fait le compte à chaque animal placé dans une cagette. C’est dix par unité. Une fois à l’intérieur, on ne les entend plus cancaner. À 11 heures, tout est fini. Deux mille canards sont dans le semi-remorque. Direction Pomarez, à une vingtaine de kilomètres. C’est là-bas que les palmipèdes seront abattus, sur la plateforme de GT Logistics, entreprise mandatée par l’État pour se charger de la besogne.

Les éleveurs saisissent les canards par la base de leurs ailes.

« On propage le virus partout en déplaçant des animaux contaminés ou morts »

Normalement, une fois sur place, les canards sont électrocutés. Les canetons, eux, sont gazés. Julien espère que « ça marchera mieux qu’en 2015 ». Cette année, selon le jeune homme, la mise à mort avait été défaillante. Alors, « ils les finissaient avec l’article 44 ou 45 », référence à des tailles de chaussures. Serge espère également que sur le couloir de la mort de son cheptel, la toile recouvrant le camion ne laissera pas le virus H5N8 s’échapper. Dans sa salle à manger, autour d’un café et d’un plat de crêpes, l’éleveur nous montre une photo imprimée sur laquelle on voit le sol tâché d’un liquide gouttant de la remorque d’un camion. Au-dessus, la légende : « Photo prise à Doazit le 8 janvier vers 12 heures chez un éleveur dont l’élevage est foyer. Constat des écoulements au fond de la benne d’équarrissage. » Pour Serge, cette photo est une preuve des risques de propagation d’un virus hautement pathogène pour les élevages se trouvant près du chemin des camions.

Les canards sont transportés vivants dans leur cage vers le lieu d’abattage. Le camion n’est recouvert que d’un filet.

D’ailleurs, selon une note de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) du 30 décembre 2020, « l’euthanasie et l’élimination des carcasses, dans les foyers ou dans les élevages suspects […] doivent être réalisées sur place dans les meilleurs délais de façon à limiter la contamination de l’environnement ». Outre les canards de la famille Mora — qui ne seront pas abattus sur place —, Serge s’indigne de la situation concernant les quelques cinq cents déjà morts de la grippe qui, le mardi 12 en fin d’après-midi, attendaient sur son aire d’équarrissage, en bord de route, d’être embarqués par les mandataires de l’État censés venir le matin. « Le but est de lutter contre le virus, mais on le propage partout en déplaçant des animaux contaminés ou morts ou en les laissant en bord de route, se désole l’agriculteur. Je suis écœuré. » Interrogés sur les raisons du non-respect des recommandations de l’Anses, ni la préfecture des Landes ni le ministère de l’Agriculture n’ont donné suite à aux sollicitations de Reporterre.

Claudine, Julien et Serge dans leur cuisine.

Selon Serge Mora, qui est aussi président du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) des Landes, les services de l’État sont « dépassés ». L’éleveur aurait préféré que les paysans aient l’autorisation d’abattre les canards identifiés comme malades pour être plus efficaces et éviter que la maladie se transmette ensuite à l’ensemble de l’élevage. Après avoir constaté le premier décès d’un caneton le 31 décembre, et obtenu les premiers résultats positifs du test le 2 janvier, l’agriculteur a vu le reste de son élevage être décimé : « 117 morts le lundi 4 », 500 le 11. « Dès le 2 janvier, si j’en avais eu le droit, j’aurais pu prendre la décision d’abattre les 660 canetons, qui ont été les premiers touchés. On aurait utilisé un seau d’eau pour éteindre l’incendie, alors qu’aujourd’hui, c’est avec le Canadair. »

Finalement, Serge, Julien et Claudine Mora ont perdu l’intégralité de leurs 2.500 canards. En douze jours, qui sait si leur exploitation a participé à contaminer d’autres élevages alentour, dans une zone où la densité de palmipèdes est très importante ?

Un cordon sanitaire a été dressé autour de la Chalosse et des Landes

Peu importe, au bout du compte. Car lorsque le virus H5N8 s’est déclaré sur l’élevage des Mora, la décision des autorités était déjà de dresser un cordon sanitaire autour de la Chalosse et des Landes afin d’éviter que le virus ne se propage aux départements voisins, les Pyrénées-Atlantiques et le Gers.

Détectée en juillet en Russie et au Kazakhstan dans la faune sauvage, mais majoritairement dans des élevages domestiques, la grippe aviaire est arrivée en octobre en Europe, aux Pays-Bas et en Allemagne via l’avifaune sauvage. Le premier cas français a été détecté le 16 novembre en Haute-Corse, dans une animalerie.

Les Landes ont été touchées le 6 décembre à Bénesse-Maremne. En Chalosse, les premières suspicions datent du 19. Dès le 23, un arrêté préfectoral autorisait des abattages préventifs dans onze communes des Landes. Le 28, une centaine de communes étaient concernées, 118 le 31. Entre-temps, les Pyrénées-Atlantiques et le Gers, nettement moins touchés, ont tout de même été concernés par des mesures similaires.

Des canards, sur leur lieu d’élevage. Ils sortent en journée.

À Doazit, Marilyne Beyris n’avait constaté aucun signe clinique de contamination de ses animaux. L’exploitation de cette éleveuse autarcique [1] de trois mille canards à l’année, a tout de même été visée par un abattage préventif --- « dépeuplement », dans le jargon. « J’ai été “dépeuplée” car j’étais à trois kilomètres d’un foyer de contamination », dit l’éleveuse. Depuis le 7 janvier, face à la rapidité de la propagation du virus, le ministère de l’Agriculture a étendu la zone d’abattage préventif à cinq kilomètres autour d’un foyer.

Maryline a été prévenue du « dépeuplement » de son élevage par le transporteur mandaté — une entreprise privée qui fait normalement du transport de canards prêts à gaver — « le 31 décembre, par texto à 3 heures du matin, sans un mot des services vétérinaires ni de la chambre d’agriculture ». Ses premiers canards sont partis le samedi 2 janvier. « Le 5, les services vétérinaires m’appelaient pour me dire qu’ils allaient passer prendre mes canards, alors que cela avait déjà été fait. » Le tragi-comique de la situation révèle une gestion pour le moins difficile des acteurs missionnés. Cinq jours après le premier dépeuplement, Maryline a appris que certains de ses canards, transportés vers un lieu d’abattage, ont été testés positifs au virus. « Ils ont fait une faute professionnelle », estime la paysanne.

Maryline Beyris.

En effet, comme pour Serge dont les canards issus d’un foyer de contamination ont été transportés vers un lieu d’abattage alors que cela aurait dû être fait sur site, le dépeuplement de l’élevage de Maryline n’a pas respecté les recommandations de l’Anses pour les opérations préventives : « Des modalités de surveillance doivent être mises en place dans les élevages visés afin de connaître le statut infectieux des animaux avant le départ pour l’abattoir, afin que seuls les animaux des élevages indemnes soient transportés. »

Système industriel vs élevage en plein air

Si en période d’épizootie, les autorités conviennent du danger représenté par les transports d’animaux, le Modef et la Confédération paysanne militent également pour une limitation drastique des déplacements de canards en temps normal dans un système de production industriel très segmenté. Durant un cycle de production, un canard peut vivre sur quatre sites différents. « Après la crise de 2017, des promesses avaient été faites afin de faire en sorte de raccourcir les déplacements entre les lieux d’élevage et de gavage, retrace Serge Mora, qui élève ses canards de leur premier jour (ils naissent ailleurs) jusqu’à leur mort, à quatorze semaines. Mais aujourd’hui, des canards font encore jusqu’à 150 kilomètres pour aller en gavage. » Selon les deux syndicats paysans, « cette organisation booste la circulation et donc la diffusion du virus ».

En mars 2020, une étude chinoise parue dans la revue de la National Academy of Science des États-Unis, utilisant des méthodes d’épidémiologie moléculaire, a prouvé le lien entre les déplacements de poulets commercialisés et la propagation de l’influenza aviaire en Chine.

Le bâtiment d’un éleveur de canards dans les Landes.

Depuis la crise de 2017, la filière, sous le contrôle du ministère de l’Agriculture, a défini des mesures de « biosécurité », afin de limiter les risques de contamination. Les éleveurs ont également été formés à des règles d’hygiène et ont dû mettre en place des dispositifs sur leurs fermes tels que des sas de désinfection, afin de réduire les risques de contamination.

Pour Marie-Pierre Pé, présidente du Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras (Cifog), si la Chalosse a été si touchée, cela est dû au caractère « extrêmement dense du territoire, avec beaucoup de petites exploitations familiales, ainsi que par des capacités de production au maximum pour les fêtes de fin d’année, à quoi s’est ajouté un contexte climatique favorable, avec une forte pluviométrie ». Mais la dirigeante de l’interprofession du foie gras cible une autre cause : « Cette zone où a pris le feu est une zone de production de label rouge et de petites exploitations qui avaient beaucoup de canards dehors. » Or, le virus de la grippe aviaire arrive par la faune sauvage. « On a voulu préserver les petites exploitations sans mettre les animaux à l’abri, est-ce que ce n’est pas ça, le danger ?, questionne Marie-Pierre Pé. Je ne remets pas en cause le plein air, mais il est important de mettre les animaux à l’abri quand le risque s’élève. »

Écriteau sur l’un des bâtiments des Mora.

Du côté des chambres d’agriculture des départements producteurs de canard, du ministère de l’Agriculture et du Cifog, la solution se trouve dans le renforcement des mesures de biosécurité : selon eux, les élevages en plein air devraient investir dans des bâtiments, afin de claustrer davantage la volaille lors des périodes à risque. Pour les élevages de plus de 3.200 canards, même hors période à risque de grippe aviaire, il est d’ores et déjà obligatoire de mettre à l’abri les palmipèdes du 15 novembre au 15 décembre, en vertu de l’arrêté du 8 février 2016. Les densités induites par des élevages de taille industrielle, pouvant faire « de 30.000 à 40.000 canards à l’année, par éleveur », selon Serge Mora, ne sont, elles, pas remis en cause.

« La biosécurité et la biosurveillance sont des réponses de crise »

Serge Morand, écologue spécialiste des maladies infectieuses, auteur de L’homme, la faune sauvage et la peste (Fayard, 2020), explique :

La biosécurité et la biosurveillance sont des réponses de crise, comme des médicaments. Mais finalement, on ne traite pas le fond du problème et l’origine des transmissions. Il va falloir s’adapter à tout ce qui se passe, s’intéresser à comment on favorise ces transmissions, comment on crée des mutations, en interrogeant les liens entre les animaux domestiques et la faune sauvage. »

Selon le chercheur, « avec l’augmentation de la demande d’un produit de luxe comme le foie gras, qui est devenu un produit qu’on peut manger tous les jours, on a créé de la densité et donc les conditions idéales à la transmission de virus ».

Chez Maryline Beyris et les Mora, du Modef, comme à la Confédération paysanne, on craint que plutôt que de questionner les conséquences de l’augmentation des volumes de production avec la démocratisation du foie gras à la fin des années 1990 et au début des années 2000, ce soit l’élevage fermier traditionnel, d’effectifs modestes, qui soit mis en danger. « J’ai peur qu’on nous oblige à claustrer en hiver », dit Maryline Beyris. Ce qui implique des investissements. Mais la Landaise veut tout de même y croire : « Ce serait à contre-courant des attentes de la société. Les citoyens et les consommateurs sont derrière nous. »

Surtout, elle comme Serge Mora doutent de l’efficacité de la claustration pour faire face au virus. « Le lendemain du premier décès de caneton, en claustration, je les ai fait sortir pour faire diminuer la charge virale », confie l’éleveur, car à l’intérieur, « ils stressent et excrètent davantage ». « Les travaux d’épidémiologie mathématique ont prouvé qu’avec des animaux semblables génétiquement, plus la densité est forte, plus les animaux sont stressés et plus la propagation est rapide et importante. Tout ça est parfait pour un boost épidémique », affirme pour sa part Serge Morand.

Chez les Mora, les plumes restant sur le sol après l’enlèvement des canards ont été recouvertes de chaux vive.

Comme le scientifique, les éleveurs demandent que davantage de données, détenues par le Cifog via la banque de données avicoles, soient rendues publiques et permettent de se pencher collégialement sur des sujets comme les rôles de la densité par territoires, des types d’élevages, ou encore de la proximité des voies de communication dans la propagation du virus.

Les éleveurs landais ne savent pas encore quand ils pourront reprendre le travail. « Je ne pense pas avant le 15 avril ou le 1er mai », estime Serge Mora. Avec 197 foyers détectés au 11 janvier, dont cent soixante-dix pour les seules Landes, sept dans les Pyrénées-Atlantiques, six dans le Gers et deux dans les Hautes-Pyrénées, l’épizootie est encore loin d’être sous contrôle. À cette date, 700.000 canards avaient déjà été abattus et depuis un arrêté publié le 12 janvier, toutes les communes des trois départements, ainsi que des Hautes-Pyrénées, sont susceptibles de subir des abattages préventifs. Onze communes du Lot-et-Garonne sont également visées. Du côté des agriculteurs, une fois que les chaînes de transmission seront rompues, on s’attend à au moins deux mois de vide sanitaire. Même s’il y aura des indemnisations par le ministère de l’Agriculture, « c’est un crève-cœur, confie Serge Mora. On ne travaille pas pour ça. » Entre-temps, il sera temps de tirer les conclusions de cette troisième grippe aviaire en cinq ans, afin que les canards de Maryline et des Mora ne repartent pas en abattage.

Avant 2015, en 37 ans d’élevage, Serge n’avait jamais été touché de la sorte par la grippe aviaire. Même chose pour Maryline Beyris, en 25 ans de travail avec les canards.


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