123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EntretienLégislatives 2024

Racisme, crise de l’eau : « Le RN est dangereux pour Mayotte »

Des gens collectent de l'eau potable en bouteille dans un point de distribution à Mayotte, le 19 février 2024.

Mayotte a connu aux élections européennes un score élevé du Rassemblement national, loin devant la gauche. Ce parti est un danger pour l’île, explique Racha Mousdikoudine, présidente de Mayotte a soif.

Racha Mousdikoudine est écrivaine et fondatrice-présidente de l’association Mayotte a soif.



Reporterre — Les élections européennes du 9 juin, à Mayotte, ont abouti à un taux très élevé d’abstention (80,04 % des inscrits) et au leadership du Rassemblement national (52,4 %, contre 13,3 % pour les Républicains). Comment l’expliquez-vous ?

Racha Mousdikoudine — À Mayotte, nous vivons une grave crise de l’eau depuis 2016, qui s’est amorcée en 1988. Selon notre situation géographique, nous sommes privés d’eau régulièrement entre deux heures et deux jours, malgré des températures de 30 °C en moyenne. L’eau est toujours aussi peu potable, car les retenues collinaires n’ont pas été vidangées, et l’état déplorable de notre réseau de distribution favorise l’arrivée de la boue et autres déchets dans nos robinets.

En bouteille, l’eau se paie environ 0,80 centime le litre, ce qui, en respectant les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) — 100 litres d’eau par jour et par personne —, équivaut à peu près à 1 300 euros par mois, sans compter les surfacturations. Parallèlement, les cas de choléra se multiplient ; un enfant de 3 ans est décédé le 8 mai.

Depuis mai, nous sommes entrés dans la saison sèche, avec des nappes phréatiques non remplies, sans planification pour assurer un ravitaillement de l’eau suffisant. Certaines personnes ont décidé de quitter définitivement l’île ; d’autres prennent souvent des congés à l’extérieur du territoire pour souffler.

Pourtant, beaucoup continuent de penser qu’il n’y a pas de lien entre cette crise de l’eau, l’abstention, la montée du Rassemblement national (RN)… Mais pas du tout, ce sont des problématiques très liées ! Lorsque les gens ne se sentent pas écoutés, considérés, l’abstention et le vote sanction arrivent. Vous imaginez si, en France, vous n’aviez que 1 litre d’eau en bouteille par jour, en été, pour vous rafraîchir, vous laver, faire votre vaisselle et votre ménage, cuisiner, vous débarrasser de vos excréments ?


Dans son programme, le RN prévoit de « faire baisser la facture et d’assurer l’accès à l’eau » pour tous les Mahorais. Trouvez-vous cet engagement convaincant ?

Pas du tout. Ce que nous demandons, à Mayotte a soif, c’est un diagnostic du territoire pour évaluer précisément la situation de l’eau, et engager un plan structurel de long terme. Même si les causes de cette crise sont multiples, la première est qu’il n’y a pas eu d’investissement depuis longtemps dans les infrastructures de distribution d’eau, très vétustes — certains quartiers urbains ne sont pas desservis ; d’autres mal. En outre, les fuites et pertes d’eau sont estimées entre 30 et 40 %. C’est d’ailleurs pourquoi, avec l’association Notre Affaire à tous, nous avons fait un recours auprès du tribunal administratif en 2023. Il a été rejeté, mais nous avons fait appel.

Cette question du diagnostic est d’autant plus importante que Mayotte dépend essentiellement de l’eau de pluie. La Réunion, par exemple, peut puiser dans ses rivières quand la pluie n’est pas au rendez-vous. Mais, à Mayotte, on ne peut se reposer que sur le lagon, dont l’exploitation pourrait avoir de graves conséquences écosystémiques. Par ailleurs, la déforestation n’aide pas au rechargement des nappes phréatiques. On le voit cette crise est complexe, et demande un audit et un suivi de long terme, avec des financements européens, et non du bricolage comme aujourd’hui.

Mais le RN ne s’engage en rien sur du long terme : ses discours sont démagogiques, relèvent de la manipulation comme le marketing de ces entreprises qui dépensent des millions pour faire acheter de la malbouffe aux gens, alors que tant meurent de faim ! Le RN a-t-il missionné des experts indépendants pour faire un audit concernant l’accès aux ressources ? A-t-il consulté la population mahoraise sur ce qui pourrait l’aider à traverser cette crise ? Non. Nous avons des médecins, des sociologues qui pourraient prendre la parole… Pourquoi la solution devrait-elle venir d’en haut, de l’Hexagone ?

En France, la population n’est guère consultée souvent non plus, mais Mayotte est aujourd’hui le lieu où pourrait être expérimentée la prise en compte effective des doléances et de l’expertise de la société civile.


Pourquoi des personnes se tournent-elles vers l’extrême droite et son rejet des réfugiés ?

Contrairement à ce que disent certains candidats et leaders associatifs opportunistes, les réfugiés des Comores, de l’Afrique de l’Ouest ne sont pas responsables de la crise de l’eau. Elle existait bien avant qu’ils soient sur l’île : il y a dix, vingt ans, c’est un seau d’eau par jour que l’État distribuait aux familles ! Même sans l’immigration, notre réseau d’eau est défectueux et incomplet.

Lire aussi : À Mayotte, les militants anti-immigration surfent sur la crise de l’eau

Si le Rassemblement national prend de l’espace à Mayotte, c’est parce que personne ne répond à la population à hauteur de sa souffrance et de son sentiment d’abandon. L’État et les représentants politiques ne communiquent pas assez sur cette crise et, de fait, elle ne peut juger si les solutions données sont adaptées. Cela engendre beaucoup d’anxiété. D’autant que nous sommes sur un territoire avec 77 % de pauvreté, qui n’est toujours pas considéré comme un département français à part entière : nous avons encore des dispositions, des statuts spécifiques.

En même temps, le score du RN n’est pas du tout représentatif de la société mahoraise, vu le taux d’abstention de 80 %. Mais il permet quand même à Marine Le Pen de dire : « Vous voyez, il y a des Noirs qui votent pour nous. »


Comment expliquez-vous le faible score des partis de gauche aux élections européennes (10,1 % pour La France insoumise, 2,2 % pour Les Écologistes). Ne sont-ils pas à la hauteur sur cette question de l’eau ?

Le débat dans les médias n’est pas équilibré. Aujourd’hui, les campagnes politiques se passent aussi beaucoup sur les réseaux sociaux, et les candidats qui ont un discours haineux ont souvent plus de followers que ceux qui ont une approche rationnelle. Et puis les politiciens à Mayotte ont changé ; la politique est souvent devenue pour eux un bon job, et ils en oublient qui les a mis là… Ils ne vont plus guère sur le terrain, surtout avec la population paupérisée, exclue ; mais le RN, si. Et il se montre : « Regardez, comme on vous écoute ! »

C’est d’autant plus facile pour lui de convaincre que les Mahorais sont peu formés, peu politisés. Nous n’avons pas le même niveau de développement que la France métropolitaine, ni même que La Réunion, et tout un travail de sensibilisation et d’information serait nécessaire pour intéresser les gens à la politique : qu’est-ce qu’un député ? Qu’est-ce qu’on peut attendre de lui ? Quelles peuvent être les conséquences d’un programme national sur nos libertés individuelles ?

« Condamner fermement l’idéologie raciste, xénophobe et antidémocratique du RN »

À La Réunion, La France insoumise est davantage venue sur le terrain, les gens des quartiers n’ont pas été oubliés. Moi qui suis souvent là-bas, je vois la différence [le RN y a obtenu 31,7 % des voix, LFI 20,3 %].

En tant que présidente d’association, je n’appelle pas à voter pour un programme ou un autre. Pour moi, l’important est de dire : attention le programme du Rassemblement national est dangereux.


Pourquoi le programme du RN est-il dangereux pour Mayotte ?

Mayotte n’a pas les reins solides économiquement pour se développer sans les fonds européens. Le Rassemblement national semble vouloir sortir la France de l’Europe. Or, à Mayotte, nous dépendons presque entièrement des importations, et fermer la France aux pays extérieurs serait dangereux pour nos entreprises, notre alimentation, nos besoins vitaux en somme, et nos emplois.

Cela dit, je pense que nous vivons un moment historique : une brèche s’ouvre avec les jeunes, qui se mobilisent de plus en plus. Le 22 juin, une manifestation en ligne de huit heures — une première ! — a réuni beaucoup de Mahorais, leaders associatifs, agents de l’État, mais aussi étudiants, personnes de la société civile…

En dépit des inégalités exacerbées par la crise de l’eau, leur but était de réaffirmer leur attachement aux valeurs constitutionnelles de liberté, d’égalité et de fraternité françaises, et de condamner fermement l’idéologie raciste, xénophobe et antidémocratique du programme du Rassemblement national.

On n’est plus dans un système colonialiste, donc on ne peut plus se reposer à 100 % sur l’État : il nous faut aussi, nous Mahorais, nous positionner sur ces problématiques nationalistes. Mais comment le faire si nous ne nous reconnaissons pas nous-mêmes dans notre propre histoire, parce que nous n’avons jamais entendu parler de nous, de notre famille à l’école ? Aujourd’hui, l’histoire de la France devrait être enseignée avec les outre-mer, avec les colonies françaises. Ainsi ces territoires pourraient se transformer en garde-fous des valeurs républicaines.

legende