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Reportage — Monde

« Il ne nous reste plus rien » : le Pakistan après les inondations

Les inondations de l’été ont laissé un Pakistan dévasté où les habitants campent parmi les décombres des maisons. Inflation, récoltes noyées et changement climatique augurent d’un futur périlleux.

Taunsa Sharif (Pakistan), reportage

Youssouf, la vingtaine, vêtu d’une kamis jaune délavée, avance au milieu d’un champ de ruines. « Ma maison était juste là, raconte le jeune homme en montrant un tas de briques, je vivais ici avec mes parents et mes sœurs. » Le 14 août dernier, après deux semaines de pluies continues, des torrents d’eau ont emporté une cinquantaine de maisons du quartier de Mangrotha, dans la ville de Taunsa Sharif. « J’ai juste eu le temps de prendre quelques affaires et de partir avec ma famille avant que tout soit submergé, se souvient Youssouf. Aujourd’hui l’eau s’en est allée, mais il ne nous reste plus rien. »

Comme Youssouf, plus d’un million de foyers pakistanais ont vu leurs maisons détruites ou endommagées par les inondations historiques qui ont submergé le Pakistan au cours de l’été. À Taunsa Sharif, dans le sud du Pendjab, sur la rive occidentale de l’Indus, les dégâts sont considérables. La ville fait partie de l’une des 80 régions sinistrées du pays.

© Gaëlle Sutton / Reporterre

« Dans notre district, 125 personnes au moins ont perdu la vie, et nous n’avons pas encore repêché tous les corps », rapporte Tayab, chargé de coordonner l’aide humanitaire, alors que la barre des 1 300 morts a été franchie au niveau national. Dans le cimetière voisin, l’eau stagne depuis bientôt trois semaines. « Même les morts ne sont pas épargnés par ces inondations », lâche un habitant du quartier en contemplant les dégâts.

« On manque de tout, on n’a pas d’eau potable et plus de sanitaires »

Si à Taunsa Sharif la vie reprend petit à petit son cours en ce début de septembre, le plus gros des inondations étant passé, la situation humanitaire reste alarmante. « On manque de tout, on n’a pas d’eau potable et plus de sanitaires », témoigne Aziza Hamdi, qui a toujours vécu à Mangrotha. Dans cette partie du Penjab, les inondations ont mis hors-service jusqu’à 50 % des installations d’eau.

De l’autre côté du ravin creusé par le torrent, Ali dort sur les décombres de sa maison. « La nuit, on est envahi par les moustiques mais je n’ai pas de quoi me protéger », déplore le vieil homme. « Avec les cadavres de centaines d’animaux qui pourrissent dans l’eau et la chaleur qui favorise la prolifération des moustiques, il faut s’attendre à une augmentation des cas de paludisme et de choléra dans les semaines à venir », alerte Hamza, vétérinaire dans le quartier.

Depuis le 14 août 2022, les habitants de Mangrotha, un quartier de Taunsa Sharif détruit par les inondations, vivent sous des tentes à la merci de la chaleur et des moustiques. © Arthur Larie / Reporterre

Face au déluge qui s’est abattu sur le pays, une vague de solidarité est née dans les grands centres urbains épargnés par les inondations. À Lahore, les dons des habitants affluent pour venir en aide aux quelque 33 millions de personnes touchées par cette « mousson sous stéroïdes », selon les mots du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), Antonio Guterres.

Aman, institutrice dans un lycée public, est passée après le boulot déposer un carton de nourriture à l’une des nombreuses associations présentes sur le rond-point de Liberty Chowk : « Je ne me voyais pas rester les bras croisés tandis que ça se passe dans mon pays, à une centaine de kilomètres. » Chaque jour, des dizaines de camions partent distribuer cette aide dans les zones sinistrées.

Depuis la fenêtre d’un camion transportant de l’aide humanitaire, on voit les maisons détruites par les inondations défiler sur le bord de la route de Taunsa Sharif. © Arthur Larie / Reporterre

À chaque arrivée, des attroupements se forment devant des dispensaires ou des bâtiments publics dans l’espoir d’obtenir de quoi manger. « Sans l’aide de ces organisations, je n’aurais tout simplement rien à manger », confie Umair en attendant son tour. Une aide pourtant jugée insuffisante pour le jeune homme : « On reçoit un camion seulement tous les deux ou trois jours, ce n’est vraiment pas assez pour tout le monde. »

« Ici, seules les organisations viennent. On n’espère rien du gouvernement, cela fait trois semaines qu’il nous a abandonnés », abonde le père de famille devant lui. Avec 5 000 km de routes et 243 ponts détruits par les inondations depuis le mois de juin, c’est toute la logistique humanitaire qui est ralentie.

Aziza Hamdi dans sa maison en partie détruite par les inondations. © Arthur Larie / Reporterre

« Mon champ est totalement sous l’eau, j’ai perdu 95 % de mes tomates », se désespère Nawaz, un agriculteur de Taunsa Sharif. Sur les centaines de kilomètres de terres fertiles qui bordent l’Indus, ils sont des milliers à avoir perdu leurs récoltes sous les effets combinés des intempéries et de la crue du fleuve. Selon un bilan provisoire du Bureau de la coordination des affaires humanitaires, les inondations auraient détruit 1,8 million d’hectares de cultures au niveau national.

Flambée des prix

Les effets à court terme de ce désastre agricole se font déjà sentir sur les marchés des grandes villes : à Lahore, le prix des tomates a été multiplié par cinq et celui des oignons par trois. Cette flambée des prix intervient alors que le pays affronte une inflation alimentaire record — notamment liée à l’invasion de l’Ukraine — paupérisant de facto une grande partie de la population pakistanaise.

Sur les bords de la route de Taunsa Sharif, district fortement affecté par les inondations, les paysans tentent de sauver les récoltes épargnées par les crues en les chargeant sur des camions. © Arthur Larie / Reporterre

« On se dépêche de mettre ce qu’il reste à l’abri, sous notre tente », dit Nawaz, qui porte sur son dos quelques sacs rescapés. Légèrement surélevé, l’axe routier qui relie Dera Ghazi Khan à Taunsa Sharif, les deux grandes villes du district, fait figure d’Arche de Noé. Sur une vingtaine de kilomètres, tentes et campements de fortune abritent les habitants ayant fui leurs villages inondés.

En contrebas, les champs sont complètement submergés et ceux qui ont pu sauver une partie de leur récolte la chargent rapidement sur des camions. Haroon Ahmed n’a pas eu cette chance : en emportant sa maison, le torrent a également détruit ses réserves de blé. « Tout mon blé est pourri ! Le fruit de mois de travail », s’exclame l’agriculteur en pointant du doigt une trentaine de larges sacs de céréales noyés par les inondations. « Comment vais-je nourrir ma famille ? » soupire l’homme d’une cinquantaine d’années.

Les habitants du quartier détruit de Mangrotha, dans le district de Taunsa Sharif, commencent à déblayer les décombres pour démarrer la reconstruction de leurs habitations. © Arthur Larie / Reporterre

Le Pakistan, historiquement autonome en blé, faisait déjà face à un déficit de 2,2 millions de tonnes cette année. Un manque lié à la sécheresse du printemps, qui a provoqué une perte de 20 % des récoltes de blé dans la région fertile du Sindh. Désormais, les inondations menacent la récolte hivernale, un élément de base dans l’alimentation quotidienne des Pakistanais.

« On a un mois pour sauver la prochaine récolte »

« On ne pourra pas planter le blé en octobre si l’eau ne s’est pas retirée, explique Haroon. On a un mois pour sauver la prochaine récolte. » En plus des légumes et des céréales, c’est près de la moitié des cultures de coton qui ont été détruites. Une perte considérable pour le cinquième producteur mondial, qui aura des conséquences sur l’ensemble de la filière textile mondiale. Selon les économistes Uzair Younous et Ammar Khan, les pertes directes pour l’agriculture se chiffrent entre 1,7 et 2,9 milliards de dollars, dévastant un secteur qui emploie 40 % de la main-d’œuvre et représente un cinquième de l’économie pakistanaise.

Le cimetière du quartier de Mangrotha dans le district de Taunsa Sharif encore sous les eaux après les inondations qui ont détruit le district à la mi-août. © Arthur Larie / Reporterre

Alors que le montant de 10 milliards de dollars de réparations est dans toutes les bouches, au Pakistan de nombreuses voix s’élèvent pour refuser que le pays porte seul le coût de la catastrophe. « Nous payons déjà un bilan humain élevé pour des catastrophes climatiques dont nous ne portons pas la responsabilité et il faudrait en plus supporter le coût économique », s’interroge Imran Khalid, directeur des affaires publiques de WWF Pakistan.

Responsable de moins de 1 % des émissions de gaz à effet de serre, le pays est pourtant considéré comme l’un des plus vulnérables au changement climatique, selon l’ONG allemande Germanwatch. « Le Pakistan doit s’attendre à plus de catastrophes climatiques dans les années à venir », poursuit l’expert sur le climat.

À Lahore, au Pakistan, des hommes chargent l’aide humanitaire récoltée par des organisations de charité avant de les transporter sur les sites touchés par les inondations. © Arthur Larie / Reporterre

La situation des glaciers (avec 7 253 glaciers, le pays détient le record mondial) est tout particulièrement alarmante. « Ces glaciers sont essentiels, mais avec le réchauffement climatique, ils deviennent une vraie menace », explique Maria, une jeune ingénieure originaire du Gilgit Baltistan.

Épée de Damoclès

D’après un rapport du Programme de développement des Nations unis, sur les 3 000 lacs créés par leur fonte accélérée, 33 risquent de rompre, libérant des millions de m³ d’eau. « Des millions de familles comme la mienne vivent avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête », ajoute Maria.

La rivière qui traverse la ville de Taunsa Sharif à l’origine des inondations dans le district, dans le sud du Pendjab au Pakistan. © Arthur Larie / Reporterre

« La vague de chaleur du printemps et ces inondations créent un début de prise de conscience au sein de la population », dit Ehsam Ullah Baig, alors qu’il s’apprête à participer à un sommet sur le développement durable à Genève (Suisse). « Avant, les gens entendaient parler du changement climatique mais ils ne le voyaient pas ; maintenant tout le monde voit comment cela nous affecte », conclut le jeune activiste.



Notre reportage en images :


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