« Ils ont détruit notre mer » : en Syrie, les trous béants laissés par la guerre
À 81 ans, le pêcheur Ahmed Fahal, surnommé le « raïs » (président) de l'île d’Arouad, est inquiet de voir les poissons se raréfier. - © Héloïse Blondel / Reporterre
À 81 ans, le pêcheur Ahmed Fahal, surnommé le « raïs » (président) de l'île d’Arouad, est inquiet de voir les poissons se raréfier. - © Héloïse Blondel / Reporterre
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En Syrie, la guerre n’a pas seulement frappé les villes et les bâtiments : elle a aussi ravagé la mer Méditerranée. Fonds marins appauvris, poissons rares... Les pêcheurs locaux se battent pour leur survie.
Île d’Arouad (Syrie), reportage
C’est un ballet bien réglé qui se danse quotidiennement sur l’île d’Arouad. Dès le petit matin, sur le seul quai du port, des navettes maritimes déversent des centaines de personnes venues pour profiter de la douceur de ce coin de paradis. En fin d’après-midi, ces voyageurs d’un jour reprennent la mer pour rejoindre Tartous, sur la côte. Depuis la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, des familles syriennes affluent depuis Damas, Homs, Idlib ou Alep pour passer quelques heures sur la seule île habitée du pays. La majorité n’y avait jamais mis les pieds, tenue à distance de ce minuscule bout de terre par le conflit. La côte syrienne était le fief des alaouites, communauté religieuse dont est issu le clan Assad.
Vue de l’extérieur, l’île d’Arouad semble avoir été épargnée par les quatorze années de guerre. Elle n’a pas été bombardée ; elle n’a pas été assiégée, mais la Méditerranée qui l’entoure a été contrôlée par la Russie, alliée du régime Assad. À partir de 2015, des centaines de militaires russes ont vécu à Tartous sur une base navale militaire, devenue le symbole de l’alliance du pire entre Moscou et Damas. C’est une autre guerre qui s’est jouée. Silencieuse, étouffée. « Ils ont détruit notre mer », dit Ahmed Fahal.
Chaque jour, juste avant le coucher du soleil, le pêcheur de 81 ans s’installe sur sa chaise en plastique blanc pour attendre le retour des bateaux. Une cigarette à la main, le dos bien calé sur le dossier, il observe. Sa peau tannée par le soleil et son regard profond lui donnent un air de corsaire. « Je passe ma vie sur la jetée de ce port, tout le monde me surnomme le “raïs”, le président », s’amuse Ahmed Fahal.
Mais l’homme est inquiet : les poissons de qualité se font de plus en plus rares. « Il y a quinze ans, on remplissait 3 à 4 fois plus nos caisses en bois, se souvient le Syrien. On avait seulement besoin de rester quatre heures en mer pour revenir avec une bonne pêche. Aujourd’hui, les pêcheurs sont obligés de partir tôt le matin pour rentrer tard le soir et ils rapportent moins de poissons. »
De la dynamite jetée dans les eaux
Il n’y a quasiment plus aucun banc de sardines ou d’anchois au large d’Arouad. Les mérous et les daurades disparaissent progressivement des filets. « Les Russes ont tout dévasté en pêchant à l’explosif », affirme Ahmed Besso. Le pêcheur de 47 ans a posé sa chaise en plastique près de celle du « raïs » et après des décennies de silence imposé par la peur, il ne peut pas s’empêcher de lui couper la parole. « Désormais, un jour de pêche nous rapporte 100 dollars [environ 86 euros]. Après avoir payé le fuel, il nous reste 70 dollars [près de 60 euros] qu’on doit diviser par 4 ou 5 », explique le père de famille.
« Les soldats de Moscou ont jeté de la dynamite dans les eaux les plus poissonneuses. Ils ont également raclé les fonds marins », raconte calmement Ahmed Fahal. Cette méthode de chalutage a réduit à néant les zones où les poissons venaient pondre.
« Plusieurs fois, ils sont montés sur mon bateau pour me voler ma cargaison »
Il y a plusieurs années, le « raïs » était l’un des meilleurs plongeurs en apnée de la côte syrienne. Un talent qui lui permettait de récolter des éponges de mer, trésor méditerranéen très apprécié dans la région, notamment pour les soins de peau. Celles de l’île d’Arouad étaient parmi les plus recherchées. 1 kg pouvait se vendre jusqu’à 100 dollars. Aujourd’hui, elles ont totalement disparu, englouties à jamais.
Les Russes n’ont pas seulement détruit l’écosystème marin, ils ont occupé la Méditerranée. « Plusieurs fois, ils sont montés sur mon bateau pour me voler ma cargaison sans que je ne puisse rien dire, dit Ahmed Besso. Pour aller pêcher dans les eaux les plus riches, par exemple autour de l’île d’Al-Abbas ou celle d’Abou Ali, on devait leur payer 100 dollars. »
Le père de famille n’a pas oublié l’humiliation des cours de russe imposés aux élèves dans les écoles. « Mais, mes enfants n’y sont pas allés ! » affirme fièrement le Syrien. Une occupation des terres et des esprits qui a pris fin avec la chute de Bachar al-Assad.
« Je ne veux pas devenir pêcheur »
Le soleil commence à disparaître peu à peu derrière l’horizon. Un dernier bateau de pêche entre au port avec à son bord un petit groupe d’adolescents. Ils déchargent très rapidement leur pêche du jour : une vingtaine de daurades dite « hawaïennes ». Elles ne suffisent pas à remplir les immenses frigos entreposés dans une petite salle. Des vestiges d’un temps où la mer était généreuse. « Je ne veux pas devenir pêcheur, confie Mohamed, 14 ans. Cela ne sert à rien, il n’y a plus de poissons. Je vais devenir marin et partir sur un gros bateau. »
Des porte-conteneurs mouillent au large de l’île d’Arouad. Des gigantesques navires vers qui se tournent les plus jeunes désormais. Ils embarquent pendant plusieurs mois comme matelot, mécanicien ou cuisinier. Ils renoncent ainsi à reprendre les bateaux de pêche artisanale de leur famille. Et, peu à peu, ce qui faisait toute l’identité de ce bout de terre syrien disparaît.
En 1981, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a publié une longue étude sur la pêche en Syrie. L’agence, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU), répertoriait près de 750 pêcheurs sur l’île d’Arouad. Depuis, il n’y a pas eu d’autres enquêtes mais, selon des sources locales, les pêcheurs seraient seulement 200. En 2004, date du dernier recensement, un peu moins de 5 000 personnes vivaient sur l’île. Ces dernières années, beaucoup de familles — en majorité des sunnites — auraient choisi de renoncer à l’insularité pour aller s’installer sur la côte.
« Ce n’est pas du ressort de notre ministère »
Lorsque l’on contacte le nouveau ministère de l’Environnement pour savoir si une réflexion est en cours pour la préservation de la Méditerranée, notamment autour de l’île d’Arouad, la réponse est courte et directe : « Ce n’est pas du ressort de notre ministère. » Pas d’autres précisions.
Pourtant il y a urgence, répète l’ancien président du syndicat des pêcheurs de Tartous. Selon lui, « 95 % de la richesse de la mer a disparu ». Ahmed Shahut, 62 ans, en est convaincu : « Il ne nous reste plus que 5 % de cette richesse. Si on ne la protège pas, elle va disparaître aussi. » Un chiffre impossible à vérifier.
Cela fait bien longtemps que la mer et ses ressources n’intéressent plus les autorités en Syrie. Aujourd’hui, le pêcheur essaie donc de mobiliser autour de lui pour éviter le pire. « On exige du nouveau gouvernement qu’il protège la Méditerranée et stoppe à jamais la pêche à l’explosif, le chalutage », dit Ahmed Shahut.
Aux blessures laissées par la guerre s’ajoutent les effets du changement climatique et la pollution. Selon l’Unicef, 70 % des eaux usées ne sont pas traitées dans tout le pays, alors sur la côte, les égouts se déversent directement dans la mer. Une mer polluée comme ses poissons, mais dans une Syrie où 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, la pêche est essentielle pour les familles les plus pauvres installées en bord de mer.
Assise sur un gros rocher de la corniche de Banias, Dania, 9 ans, observe les mouvements de son hameçon depuis plusieurs heures. Au loin, les cheminées d’une raffinerie de pétrole crachent des colonnes de fumées blanches. Pour la petite fille, la pêche n’est pas très bonne ce matin. Seulement quatre petits poissons jetés au fond d’un carton récupéré sur le bord de la route. « Elle va manger ça pour le déjeuner, on va les faire frire, dit son grand-père. Cela ne va pas suffire pour elle. Elle vit avec moi. Ses parents sont partis à l’étranger. Le poisson comme la viande sont devenus trop chers, alors il ne nous reste que la pêche. »