« Ils ont dit que ça irait dans mon bébé » : la Guyane empoisonnée par des métaux lourds
Florence, 29 ans, et sa fille Georgilia, âgée de 7 ans. Florence est enceinte de 16 semaines. Sa première prise de sang de grossesse a révélé une contamination au plomb. - © Ophélie Loubat / Reporterre
Florence, 29 ans, et sa fille Georgilia, âgée de 7 ans. Florence est enceinte de 16 semaines. Sa première prise de sang de grossesse a révélé une contamination au plomb. - © Ophélie Loubat / Reporterre
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Les habitants du sud de la Guyane sont intoxiqués depuis trente ans par le mercure, notamment diffusé par les activités minières de la région, et le plomb. Les réponses politiques et sanitaires ont des années de retard.
Antecume Pata, Maripasoula (Guyane), reportage
« Ils ont trouvé qu’il y avait du plomb dans mon corps et ont dit que ça irait dans mon bébé. Est-ce qu’on peut en mourir ? » En sortant du petit dispensaire d’Antecume Pata, Florence a la voix effacée par l’anxiété. Le fait de s’exprimer en français, langue secondaire sur cette petite île fluviale du Haut-Maroni, dans le sud-ouest de la Guyane, ne l’aide pas à formuler ses émotions. Sept cents Wayana, l’un des sept peuples autochtones du territoire, vivent dans le village.
La sage-femme de passage quelques jours par mois dans ce poste de soin de Maripasoula, l’un des plus reculés de l’Amazonie française, vient de lui diagnostiquer du saturnisme. Cette intoxication aiguë et chronique au plomb peut entraîner de graves troubles du système nerveux et digestif, transmissibles à son fœtus.
Alertes anciennes et peur d’un « nouveau chlordécone »
Alors qu’elle reprend ses esprits à l’ombre d’un carbet — une habitation en bois, caractéristique de la région —, la femme de 29 ans s’interroge en même temps qu’elle répond à nos questions. Était-elle déjà contaminée lorsqu’elle était enceinte de sa première fille de 7 ans, qui semble accumuler les retards de développement par rapport à ses camarades ? Et que dire du mercure, cet autre métal lourd dont elle a vaguement entendu parler, mais pour lequel elle ne se sentait jusque-là guère concernée ? « Tout ça, on ne connaissait pas avant, ça me fait peur », dit-elle.
La crise sanitaire qui couve sous la canopée n’est pas inconnue des services de l’État et de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG). Au sein de l’Autorité régionale de santé (ARS) de Guyane, on va jusqu’à la comparer au scandale du chlordécone dans les Antilles.
Les premières alertes ont été données dès 1994, lorsque des chercheurs bordelais ont révélé des intoxications au mercure bien au-delà des normes sanitaires internationales dans les villages amérindiens du sud de Maripasoula, où vivent aujourd’hui près de 2 000 personnes.
Cet élément chimique, qui cause des troubles neurodégénératifs chez l’enfant et des maux de tête, voire des encéphalites — des inflammations du cerveau — chez les adultes, est utilisé dans le processus d’extraction aurifère par les quelque 10 000 orpailleurs illégaux qui sillonnent la Guyane.
Surtout, il a massivement été employé lors des précédentes ruées vers l’or (jusqu’à son interdiction en 2004) et sa teneur est naturellement forte dans le sous-sol guyanais. Toute activité extractive, légale ou non, va donc perturber les couches sédimentaires et libérer le mercure contenu dans le sol, qui peut ainsi contaminer les cours d’eau. Là, il est susceptible de prendre une forme toxique et d’intégrer la chaîne alimentaire jusqu’aux poissons consommés par la population.
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L’environnement des Wayana n’a jamais été autant contaminé qu’aujourd’hui. « Les résultats préliminaires de notre campagne de recherche d’octobre 2024 sur le Haut-Maroni montrent que le “bruit de fond du mercure” dans les sédiments et dans les poissons n’a cessé d’augmenter, dit Rémy Pignoux, médecin de santé publique et chercheur associé au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), travaillant dans la région depuis plus de trente ans. Près de 70 % des adultes et de 60 % des enfants de Pidima, le village le plus isolé [1], dépassaient le seuil critique de 10 microgrammes par gramme de cheveux, défini par l’Organisation mondiale de la santé. »
À la suite d’une demande de l’ARS, c’est lui qui collecte depuis 2012 des données sur l’imprégnation au mercure des populations, transmises aux décideurs politiques. Il est aussi à l’initiative d’un programme de santé associant les habitants et dont l’objectif est de faire de la prévention, en réduisant par exemple la consommation des poissons à risque.
Cadmium, arsenic, aluminium
En parallèle, les autorités sanitaires se sont inquiétées du plomb. Selon l’ARS, l’incidence du saturnisme serait 60 fois plus élevée en Guyane que dans l’Hexagone. Contrairement au mercure, les causes de la surexposition au plomb sont encore mal identifiées. Les communes de l’intérieur de la Guyane sont les plus touchées, avec près d’1 enfant sur 2 contaminé à Maripasoula et 80 % à Camopi, sur le Haut-Oyapock, le fleuve qui marque la frontière est de la Guyane.
Il a pourtant fallu attendre 2021 pour qu’un programme interministériel, la Stratégie métaux lourds (StraMeLo), soit lancé. Et fin 2024 pour que des études sur d’autres métaux toxiques comme le cadmium, l’aluminium et l’arsenic soient financées.
« Personne ne semblait vouloir ouvrir la boîte de Pandore »
« Cela fait plus de dix ans que je répète qu’il faut s’intéresser aux autres métaux lourds et aux perturbateurs endocriniens qui risquent de produire un effet cocktail désastreux. J’ai dû faire face à de fortes résistances politiques. Personne ne semblait vouloir ouvrir la boîte de Pandore », raconte Rémy Pignoux.
Surtout qu’au-delà des activités extractives, les sources de pollution se sont multipliées. La démographie galopante de la région — la population a plus que quadruplé en cinquante ans — draine son lot de déchets non traités et les décharges sauvages qui s’accumulent dans l’indifférence de l’autre côté du Maroni, sur la rive surinamaise, sont autant de potentiels foyers toxiques. Côté français, le tri se met peu à peu en place, mais nombre de détritus finissent aussi leur vie dans les eaux boueuses du fleuve. Les mêmes où l’on se lave, fait la vaisselle et pompe l’eau potable.
Sur les métaux déjà identifiés aussi, les réponses ont du retard. Seul le plomb est systématiquement dépisté chez les femmes enceintes à qui l’on prescrit des échographies supplémentaires et des apports en fer et en calcium.
Manque de prise en charge
Le mercure devrait enfin commencer à l’être à partir de septembre, trente ans après les premières études. Faute de laboratoire local compétent et de remboursement des tests par la Sécurité sociale, la systématisation était trop coûteuse à mettre en place. Ces freins sont en passe d’être levés, indique-t-on à l’ARS.
Quant à la prise en charge des populations contaminées, elle repose sur deux projets pilotes nés en 2022. Initialement centrés sur le saturnisme et concentrés sur le Haut-Oyapock (une dizaine de familles y sont suivies), ces programmes doivent être élargis au Haut-Maroni et intégrer le mercure, une fois les tests systématisés.
« Personne ne respecte la nature et nous finissons contaminés »
Dans les faits, une équipe médicale devrait venir sillonner les villages pour faire de la sensibilisation et dépister les troubles orthophoniques, psychomoteurs et neuropsychologiques des enfants intoxiqués, puis leur proposer un parcours de soin.
Seulement, ces projets exigeants qui se déploient dans des zones isolées manquent de financements et peinent à recruter. « L’ARS finance un certain nombre de projets, mais son budget la contraint à faire des choix. Il y a clairement un manque de soutien politique. Pas grand-monde ne veut entendre parler des métaux lourds, de crainte de s’exposer à un nouveau scandale “chlordécone” », explique à Reporterre une source interne à l’ARS. Sollicités, l’État et la CTG n’ont pas donné suite.
Résistances politiques et recours juridique
À Antecume Pata, où les berges foisonnantes de la Litani occultent ces pollutions invisibles, les habitants les plus sensibilisés oscillent entre colère et lassitude. « L’orpaillage continue, les gens jettent leurs déchets partout. Personne ne respecte la nature et nous finissons contaminés », déplore Ima, une femme très engagée dans la vie communautaire.
Bien que tous les maux ne puissent être imputés au mercure ou au plomb — il y a d’autres problèmes de santé publique, comme l’alcoolisation fœtale —, cette mère de famille ne peut qu’observer le nombre croissant de « bébés malformés » et d’enfants « en retard à l’école » qui grandissent au village.
Si des solutions sont proposées tant par les associations que les médecins, comme des projets piscicoles qui permettraient à la population de se nourrir de poissons sains, elles ne rencontrent pas le soutien politique escompté.
La sortie de crise sera peut-être juridique. En janvier 2024, une coalition d’association coordonnée par le programme juridique Wild Legal et soutenue par des habitants du fleuve, a saisi le tribunal administratif de Cayenne. Dans son recours, elle dénonce la « carence fautive » de l’État dans sa mission de protection des populations, notamment vis-à-vis de l’orpaillage illégal.
Entre la complicité d’une partie de la société locale — dont les services fournis aux orpailleurs assurent une partie des revenus —, le manque de coopération avec le Suriname et la faiblesse des forces militaires présentes en permanence sur les axes stratégiques, ce fléau ne parvient pas à être enrayé. Il fait désormais partie du quotidien, au même titre que ses conséquences toxiques.